Entretien : les Etats-Unis recherchent l’aide de l’UE pour fermer Guantanamo [FR]

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Ces trois dernières années, l’Union européenne s’est engagée dans des débats de fond avec les Etats-Unis afin d’accueillir les prisonniers détenus dans le centre américain controversé de Guantanamo à Cuba. C’est ce qu’a révélé Gilles de Kerchove, le coordinateur de la lutte contre le terrorisme de l’UE, dans un entretien exclusif à EURACTIV.

Depuis les attaques terroristes du 11 septembre à New York et Washington, plus de 700 détenus ont été amenés au centre de détention américain de haute sécurité de la baie de Guantanamo, à Cuba. Environ 270 d’entre eux y sont toujours enfermés, principalement parce que les autorités américaines peinent à persuader les autres pays de les accueillir.

Gilles de Kerchove, qui a été nommé coordinateur de la lutte contre le terrorisme de l’UE en septembre 2007, a déclaré qu’il faudrait que l’UE aide les Américains « dès que possible » en accueillant des terroristes présumés sur son territoire. En effet, la sécurité des suspects serait menacée s’ils devaient retourner dans leur pays d’origine, a-t-il ajouté. 

« Ils demandent de l’aide », a déclaré M. de Kerchove, ajoutant que l’octroi d’une telle aide n’équivaut pas à approuver la « guerre contre la terreur » menée par les Etats-Unis. « Nous ne donnons pas notre aval au modèle de la guerre contre la terreur », a insisté de Kerchove, indiquant qu’il existe « une approche européenne basée sur l’état de droit  à l’égard de la lutte contre le terrorisme ».

Mais il s’est dit confiant : grâce au dialogue, les Etats-Unis sont en train de revoir leurs pratiques. « Nous avons amorcé ce dialogue progressivement et il a petit à petit poussé les Américains à revisiter leur approche. Désormais, le président des Etats-Unis reconnaît qu’il faut fermer Guantanamo dès que possible. Il s’efforce donc à renvoyer les prisonniers dans leur pays d’origine à condition qu’ils n’y soient pas torturés ».

« Nous ne pouvons accepter la torture sous quelque forme que ce soit. C’est contraire aux valeurs de l’Union européenne, tout comme le sont les violations des droits de l’homme et les méthodes utilisées à Guantanamo ». 

« Je crois qu’il faut que nous aidions les Américains à fermer Guantanamo dès que possible ».

Les pays de l’UE ne veulent pas accueillir de prisonniers

Mais il semble que les Etats membres rechignent quelque peu à recueillir des prisonniers de Guantanamo, particulièrement ceux qui ne peuvent pas être jugés par manque de preuves. Ces personnes, a déclaré M. de Kerchove, « ne peuvent pas être renvoyées dans leur pays d’origine parce qu’elles se retrouveraient en difficulté, comme les Ouïghours en Chine ». 

« La question est donc de savoir si des Etats membres sont prêts à accueillir des Ouïghours sur leur territoire ». EURACTIV lui demandant si des pays étaient disposés à le faire, M. de Kerchove a répondu : « Pas jusqu’à maintenant ». 

Les pratiques américaines sont « absolument inacceptables »

M. de Kerchove a admis que des « différends » existent entre l’UE et les Etats-Unis à propos des moyens destinés à combattre le terrorisme, faisant allusions aux vols secrets à destination de Guantanamo qui avaient fait escale sur le territoire européen. 

« Guantanamo, les vols secrets et les camps de détention secrets sont absolument inacceptables », a-t-il indiqué. « Ce sont des méthodes extrêmement préoccupantes pour l’UE, non seulement parce qu’elles contredisent nos valeurs, mais aussi parce qu’elles sont inefficaces. L’expérience démontre que la torture est contreproductive. Elle contribue à la radicalisation du monde musulman car elle laisse entendre qu’il y a deux poids deux mesures ».

Le responsable de la lutte européenne contre le terrorisme a en outre mentionné des approches différentes en Afghanistan, où les Etats-Unis attaquent les cultures de pavot avec des pulvérisations aériennes. L’UE estime que l’éradication de ces champs ne sera possible que si elle s’accompagne d’aides aux agriculteurs en vue d’un développement alternatif. Mais dans l’ensemble, M. de Kerchove a salué les avancées dans la coopération américano-européenne, notamment la négociation de deux accords : l’un sur l’extradition, l’autre sur l’assistance mutuelle. 

Eviter de construire une « société de la surveillance totale »

M. de Kerchove a en outre averti que l’UE n’était pas à l’abri de menaces terroristes supplémentaires, tout particulièrement les Pays-Bas, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, où différents complots se sont montés ces dernières années. 

« Le fait que ces attaques ne se soient pas concrétisées ne signifie pas que la menace n’existe pas », a déclaré M. de Kerchove, ajoutant que la menace terroriste reste essentiellement liée à Al-Qaida.

Mais le coordinateur de la lutte contre le terrorisme a également exprimé son inquiétude quant à l’éventuelle éclosion d’une « société de la surveillance totale », digne d’un « cauchemar de George Orwell ». Il s’agit selon lui de trouver un juste équilibre entre les besoins sécuritaires et la protection des libertés individuelles. 

A cet égard, M. de Kerchove a révélé que l’UE travaillait à l’instauration d’un label européen pour la sécurité des nouvelles technologies. « Ce label européen garantirait une technologie efficace, intégrant des obligations de protection de la vie privée. Et si l’industrie peut faire le nécessaire dès que possible, nous disposerons de normes qui pourraient s’appliquer dans le monde entier et nos industries n’en seront que plus compétitives », a affirmé M. de Kerchove.

Le responsable de la lutte contre le terrorisme a également réaffirmé que le traité de Lisbonne, s’il entrait en vigueur, améliorerait sensiblement les politiques de sécurité de l’UE.

A propos des récentes allégations selon lesquelles des agences américaines auraient financé la campagne du « non » dans le cadre du référendum irlandais sur le traité de Lisbonne, M. de Kerchove a indiqué qu’il ne pensait pas que l’administration américaine ait un quelconque intérêt à agir ainsi. Mais il a avoué qu’il ne serait « pas surpris » que certains néo-conservateurs américains « soient tout à fait opposés à voir l’Europe devenir une puissance voire une superpuissance mondiale ». 

Pour lire l’entretien dans son intégralité, cliquez ici. 

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