Les députés européens restent sceptiques face aux réformes kazakhs sur les droits de l’homme

Lors d’un récent évènement organisé par EURACTIV, les parties prenantes du Kazakhstan ont déclaré que les réformes actuelles concernant les droits de l’homme sont un pas dans la bonne direction pour le pays. [EURACTIV]

Lors d’un récent évènement organisé par EURACTIV, des intervenants kazakhs ont déclaré que les réformes actuelles concernant les droits de l’homme étaient un pas dans la bonne direction pour le pays. Cependant, les députés du Parlement européen, tous partis politiques confondus, n’étaient pas entièrement convaincus.

En juin, le président kazakh, Kassym-Jomart Tokayev, a signé un décret « Sur les nouvelles mesures de la République du Kazakhstan dans le domaine des droits de l’homme », qui représente selon lui une étape importante dans la modernisation politique du pays d’Asie centrale.

Kazakhstan : vers une amélioration du bilan sur les droits de l'homme

Le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev a signé un décret portant diverses mesures pour la République du Kazakhstan en matière de droits de l’homme. D’après lui, il s’agit là d’une étape importante pour la modernisation politique du pays.

« L’une des étapes importantes de la modernisation politique se traduit par la mise en place de mesures concrètes dans le domaine des droits de l’homme. Un décret à cet effet a été signé aujourd’hui. Le gouvernement a été chargé d’adopter un plan d’action urgent pour sa mise en application », a déclaré M. Tokayev sur Twitter, lors de l’annonce du décret.

Les objectifs prioritaires de ce plan se traduisent par l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, le renforcement des libertés d’association, d’expression et de vie ainsi que de l’ordre public.

Le plan vise également à accroître l’efficacité des interactions avec les organisations non gouvernementales et à améliorer les droits de l’homme dans le système de justice pénale en vue de mettre fin à la torture et aux mauvais traitements infligés aux prisonniers. L’UE avait en effet déjà soulevé ces problématiques lors de son dialogue sur les droits de l’homme avec la première économie d’Asie centrale.

Elvira Azimova, la Commissaire aux droits de l’homme du Kazakhstan, a déclaré que le décret « témoigne du fait que notre État s’est engagé à faire évoluer progressivement les droits de l’homme en tant qu’élément essentiel de notre politique nationale ».

L’amélioration des droits de l’homme au Kazakhstan pourrait également avoir un impact positif sur l’économie. Les potentiels investisseurs étrangers seraient en effet attirés par un environnement économique plus stable.

Alors que le pays affirmait auparavant que « la situation économique vient en premier, et les droits de l’homme en second », il est désormais enclin à dire que « les droits de l’homme sont un domaine très important », a déclaré la médiatrice lors d’un événement organisé par EURACTIV le mercredi 17 juillet.

Mme Azimova considère que son rôle en tant que gardienne institutionnelle des droits de l’homme au Kazakhstan est un travail qui nécessite de concilier plusieurs opinions différentes.

« Je ne peux pas faire d’exceptions, je ne peux pas favoriser les ONG puisque le Parlement est l’organe législatif qui est censé adopter les lois qui oeuvrent en faveur, et pour le bien, du Kazakhstan », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter que la société civile ne pouvait pas non plus être exclue.

Selon Mme Azimova, le Kazakstan se doit de « créer ses propres modèles, puisque chaque pays a sa propre mentalité, ses propres intérêts et idéologies, et qu’on ne peut les ignorer. »

La voie vers une réforme durable serait de trouver une position de compromis qui convaincrait une majorité, a déclaré Mme Azimova.

En février, le Parlement européen avait adopté une proposition de résolution commune qui critiquait la situation des droits de l’homme au Kazakhstan, abordant les questions de genre, des groupes de la société civile et des activistes, et demandait la libération des activistes détenus.

Les responsables kazakhs ont répondu que ces accusations étaient injustes et que l’UE ne devait ni ignorer, ni discréditer, les efforts fournis par le pays pour d’améliorer la situation des droits de l’homme.

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Beaucoup de choses ont changé ces dernières années au Kazakhstan sur le plan des droits de l’homme, mais il reste encore du travail à faire, a déclaré l’experte Nazgul Yergalieva à EURACTIV lors d’un entretien.

Margulan Baimukhan, le représentant du Kazakhstan auprès de l’UE, a souligné que l’Union européenne et le plus grand pays d’Asie centrale étaient des « partenaires égaux ».

« En tant que tels, nous devons nous soutenir mutuellement dans nos efforts afin de garantir à nos citoyens le meilleur cadre social, socio-économique et politique possible pour s’épanouir », a-t-il déclaré.

Lors du dernier dialogue annuel sur les droits de l’homme entre le Kazakhstan et l’UE qui s’est tenu en novembre 2020, les diplomates européens avaient « salué la poursuite du processus de réforme au Kazakhstan ». Cependant, ils avaient aussi souligné l’importance d’une mise en place concrète de ses réformes, tout en faisant part de leurs inquiétudes concernant les droits de réunion pacifique et de liberté d’association.

Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Tokayev à la suite du départ soudain, en 2019, de Nursultan Nazarbayev, premier président du Kazakhstan indépendant, la nouvelle administration s’est lancée dans un processus de réformes destiné à renforcer les droits politiques et civils au sein du pays.

Toutefois, les organismes internationaux de surveillance des droits de l’homme et des droits civils continuent de faire état d’abus présumés. La semaine dernière, l’ONG Human Rights Watch a déclaré que les autorités avaient poursuivi au moins 135 personnes à travers le pays dans le cadre d’enquêtes et de poursuites pénales pour participation présumée à des groupes politiques interdits.

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Dans cet entretien, Yerzhan Kazykhan, envoyé spécial du président du Kazakhstan pour la coopération internationale, a évoqué l’état des relations avec l’UE, ses initiatives à l’échelle internationale et ses nouveaux projets, tels que l’adhésion à l’Alliance européenne pour les batteries.

 

Des doutes quant à la portée des réformes continuent également de planer au sein du Parlement européen.

« Le décret est insuffisant pour faire avancer les choses dans la bonne direction. Il existe certains ancrages économiques et géopolitiques forts, qui gardent les pays aux démocraties faibles et aux droits de l’homme limités  dans leur prise», a déclaré à EURACTIV l’eurodéputé Eugen Jurzyca du groupe eurosceptique des Conservateurs et réformistes européens.

« Afin d’échapper à ce piège, il est nécessaire de mettre en place un plan solide et concret de réformes structurelles. Un plan plus solide que ce décret », a déclaré le législateur, qui est également membre de la délégation du Parlement pour les relations avec les États d’Asie centrale (DCAS).

L’eurodéputée Viola von Cramon (groupe des Verts) a déclaré que l’UE devait évaluer ces mesures avec un « scepticisme sain » et que les actes juridiques « ne font aucune différence s’ils ne sont pas mis en œuvre. »

« Nous avons l’habitude de voir de nombreuses réformes de façade dans la région, qui visent à dissimuler de sérieuses violations des droits de l’homme, mais qui ne traduisent pas de réel appétit pour une véritable démocratisation », a déclaré l’eurodéputée.

Selon Mme Von Cramon, les réformes proposées par le dernier décret présidentiel sont « très pertinentes pour l’UE », mais « le simple fait de les inscrire dans un décret, sans réellement les défendre, ne peut garantir la sympathie de l’UE ».

Cependant, selon Zhemis Turmagambetova, directrice exécutive de la fondation publique Charter for Human Rights, les choses changent doucement.

« Un travail considérable est en train de se faire, la société civile et les organisations de défense des droits de l’homme et leur degré d’implication dans les projets qui ont été élaborés détermineront dans quelle proportion nous deviendrons un État respectueux des droits de l’homme », a déclaré la militante qui s’implique dans les affaires de droits de l’homme depuis plus de 30 ans.

« Défendre les droits de l’homme est un travail énorme, et je suis passée par toutes les phases lors de ma carrière, en commençant par l’ignorance totale et le rejet complet des droits de l’homme, et maintenant nous arrivons à une sorte de consensus. »

« Nous commençons à travailler ensemble et nos organisations de défense des droits de l’homme ont encore un travail conséquent à faire. Au Kazakhstan, nous avons conclu beaucoup d’engagements de paiement internationaux et nous avons encore beaucoup à faire pour les respecter », a-t-elle déclaré.

Pour voir l’intégralité de la vidéo (en anglais), cliquez ici.

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