Un an après le séisme en Turquie, les survivants attendent toujours les logements promis

Jusqu’à ce que la reconstruction soit achevée, les familles continueront de vivre dans les conteneurs et les tentes proposées par le gouvernement comme solution temporaire. [Aurélie Pugnet]

Un an après le séisme meurtrier de février 2023, le gouvernement turc affirme avoir tenu sa promesse de reloger les victimes. Cependant, sur le terrain, la réalité est toute autre : les survivants sont toujours hébergés dans des logements temporaires.

Le tremblement de terre de magnitude 7,8 qui a frappé le pays au petit matin du 6 février 2023 a été la catastrophe naturelle la plus meurtrière de l’histoire moderne de la Turquie, entraînant la mort de plus de 53 000 personnes dans le pays et de près de 6 000 dans la Syrie voisine. Des millions d’autres personnes se sont retrouvées sans abri.

Au printemps dernier, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a promis aux survivants de nouveaux logements qui seraient disponibles en moins de douze mois. M. Erdoğan a été réélu quelques mois plus tard, recueillant un nombre important de voix dans les régions du sud-est touchées par le tremblement de terre.

Dans ces régions, des machines lourdes ont été utilisées pour démolir les maisons et les entreprises condamnées, des villages de conteneurs ont été créés et de nouveaux bâtiments financés par le gouvernement sont lentement sortis de terre.

Mais alors que le délai de 12 mois est arrivé à son terme, les promesses sont loin d’avoir été tenues.

Berk Esen, professeur associé de sciences politiques à l’Université Sabancı, a confié à Euractiv que la politique de secours et d’aide liée au tremblement de terre est « extrêmement importante » pour M. Erdoğan à l’approche des élections locales du 31 mars.

Raison pour laquelle il « mène une bataille de propagande auprès des électeurs pour leur faire croire que son gouvernement se préoccupe de leur sort, qu’il a entrepris cet effort de reconstruction et qu’il est sur le point d’achever ces nouveaux bâtiments », a expliqué le professeur.

Le professeur d’économie Kamil Yilmaz a indiqué sur X que seuls 75 364 nouveaux bâtiments ont été achevés à ce jour.

Dans les zones les plus touchées, le président turc avait promis la construction de 300 000 nouveaux logements en un an, pour un total de plus de 680 000, et avait déclaré qu’ils seraient mis à la disposition de leurs « propriétaires légitimes », à compter du jour de l’anniversaire de la catastrophe.

Sur le terrain, cependant, il est clair que le gouvernement a du mal à tenir ses promesses.

La réalité sur le terrain

Par exemple, dans la ville d’Antakya, dans la province de Hatay, il y a un véritable fossé entre ce qui a été promis et ce qui a été réalisé.

Lors du tremblement de terre, environ 70 % des bâtiments de la ville ont disparu et plus de la moitié des 400 camps de conteneurs du pays ont été installés dans cette ville.

Un an plus tard, en traversant le centre-ville, on peut voir que les décombres jonchent encore le sol et qu’il ne reste qu’une poignée de bâtiments debout, dont beaucoup devront être démolis.

Selon M. Yilmaz, les autorités ont promis quelque 254 195 nouveaux logements à Hatay et 41 922 autres dans la ville voisine de Gaziantep. Mais à ce jour, seuls 4,1 % et 36,2 % des logements annoncés ont été construits.

La question de savoir quand ils seront prêts a été posée à plusieurs reprises par les médias, mais le gouvernement n’a pas encore été en mesure de fournir une réponse claire.

Le gouverneur de Hatay, Mustafa Masatli, a déclaré à la presse vendredi dernier (2 février) que des centaines de milliers de logements étaient en cours de construction, mais n’a pas précisé quand ceux-ci seraient prêts.

Son homologue de Gaziantep, Kemal Çebers, s’est montré tout aussi peu loquace, déclarant que la construction de 10 000 maisons serait achevée avant l’anniversaire de la catastrophe et que les 25 000 personnes ayant perdu leur logement seraient relogées d’ici le mois de septembre.

« Nous essayons d’effacer le terme “catastrophe” de la mémoire de la ville et de garantir un retour à la normale le plus rapidement possible », a-t-il expliqué aux journalistes, sans donner de détails sur les dates exactes auxquelles les citoyens recevraient les clés de leurs nouveaux logements.

Certains citoyens sont de plus en plus inquiets, alors qu’ils pourraient être contraints d’acheter leur nouveau logement si la situation devait se prolonger

Dans un premier temps, le gouvernement a fourni des logements temporaires gratuits, tels que des conteneurs et des tentes, mais les maisons construites par l’administration publique du développement du logement (TOKI) devront être achetées, ont déclaré les autorités locales aux médias internationaux la semaine dernière.

Cela obligera les citoyens qui ont tout perdu à trouver de l’argent ou à contracter des emprunts pour emménager dans les nouvelles constructions.

Alors qu’il avait laissé entendre que les propriétés seraient gratuites, le gouverneur de Hatay avait finalement reconnu qu’elles seraient payantes, mais que les citoyens bénéficieraient d’un délai de grâce de quelques mois, voire de quelques années, avant de devoir rembourser leurs emprunts.

Mais comme les victimes ont tout perdu dans la catastrophe, y compris leur emploi, les milliers de nouveaux bâtiments pourraient facilement devenir des villes fantômes.

Des promesses non tenues

Après avoir comparé le nombre de bâtiments annoncés et de bâtiments effectivement construits, Hürcan Asli Aksoy, directrice du Centre for Applied Turkey Studies (CATS) à Berlin, a déclaré à Euractiv que « le gouvernement du Parti de la justice et du développement [AKP] ne peut pas tenir ses promesses ».

« Cependant, le [gouvernement] n’accepte pas ces réalités et affirme qu’il construit 200 000 logements et qu’il continuera à construire jusqu’à 850 000 logements et magasins », a-t-elle ajouté.

Mme Aksoy a déclaré que des facteurs tels que les coupes budgétaires, l’augmentation des coûts de construction, l’incertitude économique et les obstacles bureaucratiques « ralentissent la construction de milliers d’appartements ».

Dans la province de Gaziantep, une série de nouveaux bâtiments sont prêts à être vendus aux familles dans les mois à venir, selon les autorités.

Le danger de voter contre Erdoğan

Pour Recep Tayyip Erdoğan, la reconstruction est une opportunité pour sa campagne et un moyen de pression contre ses opposants.

La presse turque a rapporté que le président Erdoğan avait déclaré qu’il cesserait d’aider les provinces qui tomberaient entre les mains de l’opposition lors des élections locales prévues en mars.

Les électeurs sont perçus comme plus susceptibles de voter pour son parti plutôt que de s’aventurer vers l’opposition ou le parti islamiste du pays, car les zones touchées par le tremblement de terre sont déjà des bastions conservateurs de l’AKP, le parti du gouvernement Erdoğan.

Pour Esen Berk, « en période de crise, les dirigeants autoritaires ont tendance à consolider leur soutien car de nombreux électeurs réalisent qu’ils auront accès à une certaine assistance, qu’ils dépendent encore du dirigeant ».

« En fait, leur dépendance s’est accrue. »

« Lorsque vous avez tout perdu, vous n’êtes pas en mesure de prendre plus de risques — vous pouvez décider de ne pas faire chavirer le navire, en espérant obtenir au moins quelque chose », a ajouté M. Berk.

Un bâtiment en attente de démolition dans la province de Hatay.

Dans la province de Hatay, Ebru, 80 ans, a presque tout perdu : maison, meubles, membres de la famille. « Je n’ai plus rien », a-t-elle déclaré à Euractiv.

« Je ne sais pas quand nous aurons une maison », soupire Ebru, tandis que ses amies Emel et Burcu acquiescent.

Les trois femmes âgées ont déclaré avoir reçu 10 000 lires turques (305 euros), puis 15 000 lires (460 euros) pour le déménagement des décombres de leur maison vers le conteneur, comme l’avait promis le gouvernement, mais elles ont ajouté que pour beaucoup de personnes sans emploi, il était difficile de vivre.

Les Turcs déplacés ont reçu des cartes de rationnement pour faire des achats au marché social, d’une valeur de 500 points par personne et par mois, selon les autorités. Mais acheter un sac de riz d’une valeur de 70 points n’est pas si facile, car la plupart des interlocuteurs d’Euractiv ont reçu moins d’argent que prévu.

Un avenir incertain

Jusqu’à ce que la reconstruction soit terminée, les familles resteront les conteneurs et les tentes proposées par le gouvernement comme solution temporaire dans les 11 provinces touchées par le tremblement de terre.

Pour Suna, 18 ans, comme pour d’autres habitants de Gaziantep, ces tentes sont encore nécessaires. La maison de l’adolescente est encore debout, mais elle tient à peine.

« À la maison, nous avons peur parce que les murs tremblent », a expliqué Suna à Euractiv. Elle a peur qu’un autre tremblement de terre se produise et que sa maison s’effondre, l’enterrant vivante.

Elle dort toujours dans les tentes derrière sa maison, dit-elle. Dans ce quartier, elle n’est pas la seule à être dans cette situation.

Certains villageois de Gaziantep préfèrent dormir dans des tentes plutôt que dans leurs maisons instables.

Selon le gouvernement, la reconstruction coûtera environ 107 milliards d’euros. L’Union européenne et des pays occidentaux ont promis de fournir une aide d’urgence de 7 milliards d’euros au pays.

« Personne ne peut combler le vide laissé par ceux qui ont perdu la vie. Mais ensemble nous pouvons reconstruire », a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avant la conférence des donateurs en mars 2023.

Elle a demandé que « les maisons, les écoles et les hôpitaux » détruits par les tremblements de terre soient reconstruits « en respectant les normes les plus strictes en matière de sécurité sismique ».

Dans la province de Gaziantep, le gouverneur « s’efforce de construire une ville résistante aux tremblements de terre » et « toute la planification sera faite en fonction [des risques] », a déclaré le gouverneur aux journalistes.

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[Édité par Anne-Sophie Gayet]

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