« Daech ou Al-Qaïda n’ont pas besoin de faire passer des terroristes parmi les réfugiés »

Gilles de Kerchove [European Council]

Le coordinateur européen pour la lutte contre le terrorisme, Gilles de Kerchove, met en garde contre tout amalgame entre la crise des réfugiés en Europe et le problème du terrorisme. Une interview réalisée par EURACTIV République tchèque.

Gilles de Kerchove est coordinateur pour la lutte contre le terrorisme depuis 2007. Il était à Prague à l’occasion du Forum sur la sécurité interne organisée par le groupe de réflexion tchèque European Values. 

La crise de l’immigration est l’une des crises les plus urgentes auxquelles a jamais été confrontée l’UE et engendre une série d’inquiétudes dans les pays européens. Certains Européens craignent que des terroristes liés notamment à l’État islamique (EI) puissent profiter du flux migratoire pour arriver en Europe et se faire passer pour des réfugiés. Cette menace est-elle réelle ?

Non, pas du tout. Il serait tout à fait erroné de mélanger ces deux problèmes. Daesh ou Al-Qaïda n’ont pas besoin d’envoyer leurs membres dans la masse des demandeurs d’asile. Il existe en effet un réservoir de personnes qui sont nées en Europe, qui n’ont pas de contacts avec les organisations terroristes et ne voyagent pas, mais se sont radicalisées sur Internet.

Comment cela se passe-t-il ?

Ces organisations tentent d’inspirer leurs partisans. L’AQAP, Al-Qaïda dans la péninsule arabique, publie notamment le magazine Inspire. Daesh a un périodique similaire, Dabiq. Une édition d’Inspire liste les principales cibles à atteindre pour les terroristes. Charlie Hebdo était dans le top 10. Les rédacteurs expliquaient également comment fabriquer une bombe dans une cuisine normale. Les gens qui sont influencés par ces médias alimentent un réservoir que les terroristes peuvent utiliser sans envoyer qui que ce soit en Europe. C’est leur première source.

Ensuite, il y a les combattants étrangers…

Malheureusement, cinq mille citoyens européens au moins ont pris la route de la Syrie et de l’Irak. Certains d’entre eux n’avaient pas été identifiés par nos services de sécurité. Donc, si j’étais un dirigeant de Daesh, je préfèrerais choisir un combattant étranger français, belge ou néerlandais pourvu de papiers en règles, et le renvoyer en Europe après l’avoir entraîné. Pourquoi voudrais-je mêler mes hommes aux demandeurs d’asile ?

Je pense que l’arrivée massive de réfugiés en Europe est une crise en soi. Si on commence à la confondre avec le problème du terrorisme, cela brouille la logique. Nous devons tout d’abord nous pencher sur la crise humanitaire. C’est la première priorité, et l’Europe doit se montrer à la hauteur des valeurs et des engagements de la Convention de Genève. Nous devons aider les personnes qui souffrent de l’une des plus graves crises que nous ayons connu et fuient les meurtres, les décapitations, les viols et la torture.

Selon vous, il n’y a donc aucun lien entre immigration et terrorisme ?

Il y a un lien. Nous savons que certaines organisations terroristes s’essaient au trafic d’êtres humains sur les côtés libyennes, parce que c’est une activité très lucrative, et nous devons nous atteler à ce problème, mais cela ne signifie pas que des terroristes se mêlent aux réfugiés.

Lors du Forum sur la sécurité interne à Prague, vous avez passé quelques jours avec des spécialistes et des personnalités politiques des pays de l’Europe centrale. Avez-vous remarqué des différences entre leurs points de vue et opinions et ceux de leurs homologues d’Europe occidentale, qui ont une plus grande expérience du terrorisme et de la radicalisation ?

J’ai rencontré des personnes qui veulent absolument développer des politiques nécessaires. Les politiques préventives doivent être mises en place le plus rapidement possible pour être efficaces. Leur mise en place est d’ailleurs une obligation légale de la résolution 2178 de l’ONU, adoptée en septembre 2014. En plus de cela, il est toujours utile de partager ses idées entre États membres, parce que personne n’a la réponse miracle. Il s’agit d’un défi collectif, non seulement en Europe, mais aussi dans le reste du monde. Les citoyens tchèques ou bulgares peuvent aussi être la cible du terrorisme quand ils se rendent à l’étranger.

Les expériences des pays d’Europe centrale sont également importantes. Nous devons faire face à des situations difficiles dans certains pays des Balkans, par exemple, et nous serions ravis de voir des membres de la police polonaise ou des services de sécurité tchèques s’impliquer dans le renforcement des capacités. Nous devons aussi aider les pays du printemps arabe à reconstruire leurs services de sécurité après des années de dictature. Ils ont besoin de services de sécurité efficaces qui respectent les droits de l’Homme et l’État de droit. Les pays d’Europe centrale sont passés par là après la chute du mur de Berlin, pourquoi l’expérience tchèque ne pourrait-elle pas aider la Tunisie, par exemple ? Nous sommes tous dans le même bateau.

Les pays d’Europe centrales font-ils face à certains risques particuliers ? Vous avez déjà parlé de certains défis, mais il n’existe pas de grandes communautés d’où pourraient venir les personnes qui se radicalisent.

Premièrement, en utilisant le mot « communautés », vous sous-entendez que le terrorisme ne peut être lié qu’à Daesh ou Al-Qaïda. Le cas d’Anders Breivik en Norvège prouve pourtant que le terrorisme d’extrême droite peut également être très meurtrier. Dans certains États membres, il y a également eu des violences perpétrées par des groupes d’extrême gauche, même si celles-ci n’atteignent jamais des niveaux très inquiétants. Il serait illusoire de croire que certains pays sont protégés contre toute forme de violence terroriste. Ensuite, vous [la République tchèque] êtes un pays de transit et il est important d’identifier les personnes suspectes dans l’espace Schengen. Il ne faut pas non plus oublier que vos capitales abritent des ambassades israéliennes et américaines, ou d’autres institutions qui pourraient être visées par des attaques. Autant de bonnes raisons de bien se préparer.

Pensez-vous que le terrorisme d’extrême droite est un risque croissant en Europe ?

Le risque principal vient de Daesh et d’Al-Qaïda. Comme je l’ai déjà dit, un grand nombre de personne sont inspirées par ces groupes en Europe, et il y a également beaucoup de combattants étrangers. Al-Qaïda et Daesh se disputent pourtant la première place du djihad mondial. Daesh grandit, ce qui pourrait pousser Al-Qaïda à préparer un attentat, pour montrer qu’ils sont toujours bien présents. Ces menaces principales donnent bien du travail aux services de sécurité. Nous devons aussi nous occuper de l’extrémisme de droite. C’est la raison pour laquelle le vice-président Timmermans organise une grande conférence au début du mois d’octobre, qui se penchera sur les manières de réagir face aux comportements islamophobes et antisémites en Europe. Je me félicite vraiment de cette initiative, cas il s’agit de problèmes très importants.

Vous êtes un coordinateur de la lutte contre le terrorisme. Pensez-vous que la coopération entre États membres fonctionne bien ou qu’elle pourrait être améliorée ?

On peut toujours faire des progrès, mais les États membres ont fait beaucoup d’efforts ces trois dernières années, à cause de la question des combattants étrangers. Nous devons mieux utiliser les instruments à notre disposition, sans nécessairement en inventer de nouveaux, à l’exception de la directive sur les dossiers passagers, qui doit être validée. Nous pouvons encore améliorer notre utilisation d’Europol et du système d’information Schengen, parce que notre partage de l’information doit être plus fluide. Europol est un centre d’information. Ce n’est pas seulement un moyen de partager l’information, mais aussi une plateforme où analyser les données que l’on récolte. Les attentats récents montrent bien que parfois on a les informations, mais que l’on n’a pas été en mesure de les interpréter correctement.

D’un autre côté, je suis impressionné de la façon dont les services de sécurité collaborent, de leur politique de partage de l’information ou de la façon dont on essaie de lier renseignements, police et garde-frontières. Nous devons à présent rapprocher Frontex et Europol, et continuer à nous consacrer aux risques internes.

Vous estimez donc que l’Europe réagit plutôt bien aux menaces actuelles ?

La déclaration des chefs d’États du 12 janvier, juste après l’attentat de Charlie Hebdo, est une déclaration forte. Les dirigeants ont appelé à plus d’actions sur le front interne, mais également en ce qui concerne le développement de la puissance douce – la prévention de la radicalisation, la promotion des droits de l’Homme – et la coopération avec des partenaires internationaux. La vice-présidente Mogherini est très active sur ce front-là, puisque l’UE veut s’engager plus dans sa politique de voisinage et dans la lutte contre la menace terroriste. J’ai également beaucoup travaillé avec nos collègues du service pour l’action extérieure ces derniers mois, et cette collaboration devrait continuer, avec l’objectif de mettre en place des partenariats avec le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie, le Liban et la Turquie. Ce projet est extrêmement important.

Vous avez mentionné la directive sur les données passagers (PNR). Qu’est-ce qui changera si elle est adoptée ?

Nous voulons demander aux compagnies aériennes qui opèrent dans l’UE de partager les informations qu’elles ont sur leurs passagers. C’est l’une des quelques mesures qui nous aident à identifier les passagers ayant un comportement suspect. Regardez Mehdi Nemmouche, qui a attaqué le musée juif de Bruxelles. Il s’est d’abord rendu en Syrie en passant par Bruxelles, Londres, Beyrouth, Istanbul, puis est revenu d’Istanbul via la Malaisie, Singapour et la Thaïlande, Frankfort, Bruxelles et la France. Nous devons pouvoir détecter ce genre de comportements. Ce sont des techniques utilisées par les terroristes pour échapper à notre surveillance. Le partage des données passagers ne mènera pas à des arrestations directes, mais permettra de tirer la sonnette d’alerte pour que les services de sécurité regardent s’il y a un risque.

Ce système s’appliquera-t-il aux vols intra-européens ?

Nous l’espérons, mais le Parlement est contre. La personne qui a tenté de tuer des passagers des Thalys a beaucoup voyagé en Europe, je ne sais pas comment, il a peut-être pris des trains.

Le sujet de la sécurité des transports ferroviaires devrait également amener des débats intéressants. Honnêtement, peu de gens peuvent imaginer des contrôles de sécurité dans toutes les gares ferroviaires. Quelles sont les mesures qui pourraient être adoptées ?

Nous attendons les propositions de la Commission. À la fin du mois de septembre, les ministres de l’Intérieur et des Transports de huit pays membres et de Suisse, le commissaire aux affaires intérieurs, Dimitris Avramopoulos, la commissaire aux transports, Violeta Bulc, et moi-même nous rencontrerons à Paris pour en discuter. Je pense que tout le monde est conscient que nous ne pouvons pas perturber le transport ferroviaire, parce que c’est le moyen de transport le plus écologique, et nous voulons encourager les gens à ne pas utiliser leurs voitures mais àprendre plutôt le train.

L’échelle est également différente. Tous les jours, sept millions de personnes voyagent en train en Allemagne, et il y a des centaines, voire des milliers de gares. Nous ne pourrions pas faire la distinction entre les trains à grande vitesses qui traversent des frontières et les autres. Nous ne pouvons pas transposer aux trains les mesures que nous appliquons aux avions. Nous pouvons cependant prendre certaines mesures, que nous explorerons le 11 septembre avec le groupe d’experts sur la sécurité du transport terrestre (LANDSEC).

>> Lire : L’UE va examiner la sécurité des transports terrestres le 11 septembre

À l’avenir, un billet de train pourrait être lié à une certaine personne, ce qui signifie que les voyageurs devront partager leurs données.

C’est une des idées sur la table. Une autre serait de permettre aux contrôleurs des trains d’avoir accès au système d’information Schengen. Ils pourraient alors savoir si les personnes qu’ils contrôlent sont suspectes. Nous pourrions aussi nous pencher sur la recherche. Il existe des manières de détecter les comportements suspects dans les gares ou les trains et les employés des chemins de fer pourraient être formés. Les ministres des transports discuteront de la question le 8 octobre, tout comme les ministres de la Justice et des Affaires intérieures. Nous verrons ce que nous pouvons faire de plus pour améliorer la sécurité dans les trains.