«Les journaux en Pologne sont dans une situation intenable»

L'ONG dénonce une situation intenable pour les journaux d'opposition. [Tomasz Bidermann/Shutterstock]

L’ONG Reporters sans frontières appelle les autorités et la Commission européenne à agir pour défendre la liberté de la presse, alors que le pays a perdu 29 places au classement mondial de RSF. Un article de notre partenaire, Ouest-France.

Pauline Adès-Mével est responsable de la zone Union européenne et Balkans pour Reporters sans frontières (RSF).

Le 21 février est un jour particulier : la date « limite » donnée à la Pologne par la Commission européenne pour prouver ses efforts en termes d’état de droit. Cela explique votre venue en Pologne ?

Nous sommes là, en premier lieu, pour dénoncer les problèmes qui touchent les journalistes depuis l’arrivée au pouvoir du parti Droit et Justice (PiS, conservateurs) en octobre 2015 et leur donner notre soutien. Le 21 février est, de fait, une date importante : il s’agit de l’échéance des deux mois qui ont été donnés à la Pologne par la Commission européenne pour remplir les conditions d’un état de droit. Aujourd’hui, nous disons à la Commission : voilà, vous avez la réponse des autorités polonaises (qui rejettent les critiques de l’UE, ndlr). Maintenant, les projecteurs sont braqués sur vous et on attend des mesures.

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Vous avez rencontré des journalistes, dans quel état d’esprit sont-ils ?

Les journalistes des principaux journaux d’opposition racontent la même chose : en plus de l’étranglement économique qu’ils subissent, ils ne sont plus en mesure d’exercer leur métier. Ils ne peuvent pas couvrir certains événements relatifs au gouvernement ou au PiS. Nous avons le sentiment que la situation s’est terriblement aggravée depuis septembre, quand nous les avions rencontrés à Paris. Leurs conditions de travail sont vraiment intenables.

Nous avons également tenu à voir le président du SDP, le syndicat de journalistes proches du PiS. Il dresse un portrait différent de la situation : selon lui, le gouvernement Plateforme Civique (PO, libéraux au pouvoir avant 2015) avait aussi licencié dans les médias publics, en son temps. Il considère aussi que les médias d’opposition sont si nombreux que les journalistes renvoyés des médias publics trouveront du travail facilement. Nous n’avons pas été convaincus mais il était important d’écouter chaque bord. Nous avons constaté un grand clivage parmi les journalistes polonais.

Les membres du gouvernement ont refusé de vous rencontrer…

Nous avons demandé des rendez-vous officiels mais nous n’avons eu qu’une réponse positive, celle de l’Ombudsman (équivalent du Défenseur des droits, ndlr). Malheureusement, le responsable du Conseil national des médias a eu plus important à faire, tout comme le dirigeant de la télévision publique TVP, Jacek Kurski… C’est dommage parce que nous étions venus écouter leur point de vue. Jusqu’ici, les autorités se sont contentées de rétorquer à la Commission européenne que tout allait bien et que la situation était sous contrôle – ce qui n’est pas tout à fait la perception que l’on en a.

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Quelles sont vos recommandations pour la Pologne ?

La Pologne a intégré l’UE en accord avec ses valeurs, mais aujourd’hui nous ne sommes pas sûrs que le pays remplirait encore les conditions d’intégration, comme le montrent les remontrances de la Commission européenne. Les autorités polonaises doivent respecter l’état de droit, la liberté d’expression et la liberté de la presse, et tout ce qui en découle. Par ailleurs, nous rappelons que des sanctions au niveau européen existent, même s’il s’agit de procédures très longues et lourdes, prévues par l’article 7 du traité de l’UE. Nous avons été les premiers à demander à la Commission de l’appliquer. Nous voulons être le caillou dans la chaussure de ce gouvernement, en rappelant sans cesse ces règles, même si elles dérangent. Nous maintiendrons notre pression.

Quelles seraient les conséquences pour la société civile ?

Les conséquences pour la société civile existent déjà. Des mouvements citoyens comme le KOD (Comité pour la démocratie), que nous suivons depuis sa création il y a un peu plus d’un an, subissent également des pressions. On l’a vu avec les règlements complètement arbitraires mis en place pour favoriser les manifestations du gouvernement. Les ONG polonaises sont très soutenues dès qu’elles défendent la liberté de la presse, comme ça a été le cas en décembre lors du blocage du Parlement : c’est la voix du peuple qui parle.

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