«La Roumanie connait une deuxième révolution démocratique»

Des milliers de Roumains manifestent leur ras-le-bol. [Brrlog/YouTube]

Les manifestations qui ne faiblissent pas depuis le 29 janvier ont dégénéré en réelle insurrection sociale, comme il n’y en a plus eu depuis la chute du communisme en Europe de l’Est, en 1989. Un article d’EURACTIV Pologne.

Octavian Milewski est un analyste politique romano-polonais.

Des milliers de Roumains manifestent depuis fin janvier. Le 6 février, ils étaient plus de 250 000 dans les rues de Bucarest. Sommes-nous témoins d’une révolution démocratique ?

Absolument. C’est une révolution démocratique et civique. Pour la Roumanie postcommuniste, une telle mobilisation civique est inédite. Cela témoigne de la transformation du pays, et de son européanisation. Ces manifestations transcendent les affinités politiques, les identités régionales et ethniques, l’âge, la religion et la classe sociale. Il s’agit en outre de manifestations pacifiques, qui font ressortir le meilleur, le plus coloré et le plus imaginatif des citoyens. Aucune entité sociale n’a été capable d’organiser les Roumains de cette manière jusqu’à aujourd’hui, ce qui nous pousse à reconnaitre la maturité de la société civile et du comportement civique en Roumanie. Pour un pays qui était perçu jusqu’à présent comme en retard, même dans la manière dont les citoyens défendaient leurs droits fondamentaux, il s’agit en effet d’une révolution morale.

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Le décret qui a entrainé les manifestations était accompagné d’une autre proposition qui aurait rendu la liberté à quelque 2 500 prisonniers purgeant des peines courtes. Les réglementations proposées avaient pour but de libérer des oligarques et personnalités politiques de premier plan, et notamment Liviu Dragnea, qui dirige le parti au gouvernement. Celui-ci n’a pas pu devenir Premier ministre lors des dernières élections, en décembre, à cause d’une condamnation à deux ans de prison. Comment un tel coup d’État sur l’État de droit est-il possible dans un pays démocratique, membre de l’UE depuis dix ans ?

Tout a commencé en 1989-90, quand un ancien communiste opportuniste et un appareil sécuritaire de plusieurs niveaux ont capturé l’État roumain. Depuis, les postes cruciaux de l’État sont aux mains de ce type d’individus. La modernisation et l’européanisation diminuent les pouvoirs de cette oligarchie et la lutte contre la corruption a atteint un nouveau niveau ces dernières années, notamment grâce à l’adhésion de la Roumanie à l’UE et à l’OTAN, ainsi que son partenariat stratégique avec les États-Unis.

L’amélioration de l’État de droit, mais aussi l’ancrage des valeurs européennes dans la société roumaine a fait réagir cette classe politique. D’une certaine façon, il s’est passé quelque chose de similaire en Hongrie, un renversement des gains démocratiques, mais, malheureusement, en Hongrie, l’oligarchie a gagné la partie. Il n’est pas étonnant que ce soit le PSD (Parti social-démocratique), le plus grand parti du pays, qui compte dans ses rangs le plus grand nombre d’hommes politiques se protégeant de la loi grâce à leur immunité parlementaire.

Il devrait cependant être souligné que le PSD n’est pas le seul parti dans ce cas. En réalité, il existe une approche transpartite défendant les intérêts, pratiques ou actions corrompues. Les partis sont devenus les acteurs politiques les moins fiables en Roumanie. C’est ce fléau qui a dynamisé les citoyens, qui luttent pacifiquement dans les rues et sur les places roumaines ces jours-ci.

L’une des mesures du nouveau décret prévoit la dépénalisation des délits liés à des sommes de moins de 200 000 lei (45 000 euros). Pourquoi ce montant particulier ?

Il n’a pas été choisi au hasard. Des politiciens très importants et des fonctionnaires d’État haut placés ont été condamnés pour moins que cela. C’est le cas de Liviu Dragnea, entre autres. S’il entre en vigueur, le décret annulerait les jugements qui ont justement poussé l’UE à féliciter le pays pour sa lutte efficace contre la corruption ces quatre ou cinq dernières années.

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Sorin Grindeanu, le Premier ministre, a annoncé l’abandon du décret le 5 février. Cela a dû être une déception terrible pour Liviu Dragnea, qui espérait probablement accéder au poste de Premier ministre.

Sorin Grindeanu est un homme de paille. Ses déclarations sont généralement validées par Liviu Dragnea. Il faut s’attendre à ce qu’ils essaient encore de trouver un moyen de s’en sortir. Il n’est cependant pas impossible qu’ils tentent d’arriver à un compromis en abrogeant le décret et en se débarrassant du ministre de la Justice.

Le débat au Parlement promis par le Premier ministre devra avoir lieu, afin de donner une illusion de légitimité qui n’existait pas auparavant. Pour eux, la situation est pourtant délicate. La majorité des manifestants ont revu leurs exigences à la hausse. Ils demanderont d’abord l’abandon du décret et de l’ordonnance qui l’accompagne, puis la démission de tout le cabinet et l’organisation d’élections anticipées.

Il existe cependant un autre scénario, selon lequel la coalition au pouvoir tenterait de suspendre le président de ses fonctions. Cela risque de ne pas marcher dans un pays qui bouillonne littéralement.

Klaus Iohannis, le président roumain, et le médiateur, Victor Ciorbea, ont remis le texte du décret en question en lançant une procédure auprès du tribunal constitutionnel. L’Église orthodoxe a aussi critiqué la proposition.

Il faut faire une différence morale entre Klaus Iohannis d’un côté, et Victor Ciorbea, ainsi que, dans une certaine mesure, l’Église orthodoxe roumaine, de l’autre. Klaus Iohannis a toujours été très clairement anticorruption, et s’est rangé du côté de la rue. En réalité, il a été le premier à s’opposer au décret. Il a profité de la toute première réunion des ministres pour discuter des textes.

C’est aussi lui qui a fait la première démarche officielle pour lancer un référendum, et mettre la responsabilité politique en cause pour changer le Code pénal. Le procureur a ensuite pris le relais, en doutant de la légalité de la procédure d’adoption du décret et la rue a réagi et amplifié le message anticorruption. D’un autre côté, le cabinet du médiateur a hésité pendant au moins quatre jours après le début des manifestations. Les manifestants n’étaient pas sûrs de ce à quoi ils devaient s’attendre de sa part. Il semblerait que la raison et un jugement juridiquement correct l’aient finalement emporté sur les doutes du médiateur.

Les divisions entre les dirigeants politiques roumains reflètent-elles la fracture politique ?

Je ne parlerais pas de divisions au sein de la population, c’est l’inverse. Voir autant d’institutions se ranger d’une seule voix du côté des manifestants contre l’oligarchie des partis, c’est inédit. Cette division [politique] crée une unité parmi les citoyens privés de leurs droits les plus fondamentaux en termes de justice.

Voir l’Église rallier le camp des manifestants n’est pas seulement inattendu, c’est aussi partiellement contraire à l’attitude accommodante qu’elle a eue jusqu’ici.

Nous sommes témoins d’un autre tournant symbolique : l’Église orthodoxe roumaine prend une position irrémédiablement civique face à un État arrogant. Sans parler du fait qu’elle est elle-même confrontée à un cas de corruption sérieux contre un de ses archevêques. On s’attendait à ce que l’Église défende le gouvernement.

La société roumaine est donc aussi peu polarisée qu’elle ne l’a jamais été depuis l’abolition de l’État communiste. Elle s’est polarisée contre l’État. Le gouvernement actuel a rompu son contrat social avec les citoyens moins d’une semaine après la première semaine de manifestation.

Le danger est là. Le gouvernement a perdu la légitimité que 49 % du vote populaire lui a conférée il y a moins de deux mois. Normalement, le PSD et ALDE-Roumanie auraient eu tout le temps du monde pour mettre en œuvre un programme politique qui leur a valu un tel soutien. Dans ce contexte, il est difficile de prédire comment ils vont réagir. Cela dit, il serait étonnant que qui que ce soit ose aller à l’encontre de millions de citoyens mobilisés.

Au moment où nous publions cet article, le ministre de la Justice a démissionné.

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