A Molenbeek, la commune pointe le manque de moyens dédiés à la prévention

Sarah Turine [Jorge Valero]

Sarah Turine est en première ligne de la lutte contre la radicalisation à Molenbeek. Elle demande plus de ressources et d’accès à l’information pour prévenir le terrorisme.

Sarah Turine, membre du parti des Verts, est responsable de la jeunesse, de la cohésion sociale et du dialogue interculturelle dans la commune de Molenbeek.

Comparée à d’autres communes, pensez-vous que Molenbeek est sous-financée ou est-ce un problème général ?

Non, on ne peut pas dire que Molenbeek soit moins financée que les autres communes, d’autant plus que des moyens spécifiques sont alloués aux communes déshéritées comme Molenbeek. Néanmoins, les autres niveaux de pouvoir renvoient beaucoup de responsabilités au niveau communal : c’est ça qui est problématique. À titre d’exemple, on a une grosse association para-communale qui s’occupe des maisons de quartier, des travailleurs de rue, de l’accueil des primo-arrivants et de toute une série de services spécifiques.

On parle d’environ 130 travailleurs, c’est un budget de 6 millions d’euros. Sur les 6 millions, 5 millions sont des subsides qui viennent de l’Europe, du gouvernement fédéral de la région et un tout petit peu des communautés, et les un million restants sont des fonds propres de la commune.

Les autres communes qui n’ont pas nos difficultés n’ont pas à débourser cet argent. Dans les communautés comme la nôtre, il y a plus de difficultés, la population est pauvre, donc fatalement on a moins d’argent des impôts, mais nous avons plus de choses à financer pour aider ces populations. C’est pour ça qu’il existe un fonds de solidarité au niveau de la région entre les communes, mais ça ne suffit pas.

On a des maisons de quartier, mais pas assez de personnel à l’intérieur, pas assez de travailleurs de rue et il y a des quartiers dans lesquels on n’arrive pas à travailler pour l’instant. Le Premier ministre annonce 400 millions d’euros pour la sécurité. C’est bien, il faut des moyens pour la sécurité, mais la vraie sécurité c’est de travailler aussi sur la prévention.

Que représentent ces 6 millions par rapport à vos besoins ? 50 % de vos besoins ? 80 % ?

C’est une question difficile. Je crois qu’il y a deux problèmes : il faudrait 20 % en plus pour couvrir l’ensemble de la commune, mais je trouve que ce n’est pas juste que ce soit la commune qui finance. Et comme la commune finance déjà un million sur les six, ce qui fait déjà 12 % environ, cela veut dire qu’il nous faudrait en réalité 30 % en plus.

Vous avez mentionné les fonds européens. Pouvez-vous me donner des exemples de projets qui en ont bénéficié ?

Il y a deux types de fonds. Il y a des fonds comme le FEDER, qui permettent de financer des projets d’infrastructure et des projets très spécifiques. Un projet autour de la culture numérique par exemple a pu être financé dans le cadre du fonds FEDER. Et dans le cadre de l’accueil des primo arrivants, nous sommes financés par l’AMIF. Ce fonds est destiné à aider les primo-arrivants dans leur intégration, grâce à des cours de français, de citoyenneté et l’accompagnement individuel pour aider ces personnes à trouver leur chemin quand elles arrivent en Belgique.

Qu’en est-il du financement de l’intégration, des politiques et de l’emploi des jeunes ?

Ce qui est compliqué en Belgique c’est que les politiques sont très cloisonnées, et donc la politique de la jeunesse par exemple, c’est un peu le parent pauvre de la communauté française. Cette dernière finance l’éducation, la culture et puis il reste un tout petit paquet pour les politiques de jeunesse. Nous manquons de moyens.

C’est plutôt les financements de la cohésion sociale qui viennent financer le travail sur la jeunesse, ce qui est dommage, car la cohésion sociale comme son nom l’indique, c’est pouvoir travailler sur la question du vivre ensemble et donc ça touche plus largement aux familles

Dans l’approche jeunesse, il faut évidemment avoir des lieux de rencontre, nous avons des maisons de quartiers et des associations qui permettent de travailler sur la question d’identité des jeunes, mais ce sont des lieux où les jeunes vont de façon volontaire. Or, il faut toucher tous les jeunes, ce qui sont le plus en marge de la société et pour cela il faut des travailleurs de rue, on en a une petite trentaine, mais c’est insuffisant sachant que la commune comporte 17 000 jeunes entre 12 et 25 ans et donc pour bien faire il faudrait une dizaine de travailleurs de rue supplémentaires.

Étant donné les besoins particuliers de Molenbeek en termes de prévention de la radicalisation et d’intégration des jeunes, avez-vous demandé plus de fonds européens pour lancer des projets spéciaux dans ces domaines ?

Il y a des projets très intéressants financés par l’UE, mais ce sont des appels à projets, c’est-à-dire que c’est pour rentrer dans des projets qui créent de la dynamique entre les jeunes. C’est très bien, mais ça ne peut se faire que si le travail de base est déjà fait, et donc ce dont j’ai besoin maintenant, c’est de moyens supplémentaires pour aller toucher les jeunes qui sont le plus en marge de la société et ça ne rentre pas dans les projets financés par l’UE. Et pour moi, c’est à l’État belge de financer cela.

Une de vos demandes pourrait-elle être de faciliter l’accès aux fonds européens et de rendre les exigences moins rigides ?

C’est vrai que la recherche de fonds c’est presque un métier en soi. Ce qui est très compliqué c’est que nos travailleurs sont sur le terrain et ils n’ont ni le temps, ni peut-être les compétences pour remplir les dossiers d’appels à projets. Plus on monte dans les niveaux, plus les appels à projets sont difficiles. C’est pour ça qu’au niveau de l’UE, on rentre dans les gros dossiers type FEDER, AMIF etc. et ce sont des montants importants. Maintenant, c’est vrai que pour des projets plus petits, on vient de désigner une personne qui va faire le lien entre les différents appels à projets et les travailleurs sur le terrain.

Constatez-vous une hausse de la radicalisation ces derniers mois, ou même ces dernières semaines ?

On s’est rendu compte de l’ampleur du phénomène des jeunes partant en Syrie à l’automne 2013. Le premier pic de départs a été l’été 2013, puis il y en a eu un autre à l’été 2014.

En été 2015, il y a eu moins de gens qui sont partis. Et je pense qu’aujourd’hui avec les attentats de Paris et ceux de Bruxelles, moins de gens vont partir, parce que le discours qui encourage les jeunes à partir – en leur disant ‘tu n’es pas bien ici, tu n’es pas considéré comme un vrai citoyen, viens avec nous, là-bas tu seras dans un état islamique qui va te reconnaître’ – peut faire rêver le jeune, mais quand il voit que certains commettent des explosions ici et tuent des gens qui pourraient être leur père, leur mère, ça ne les intéresse pas.

Les jeunes prennent de plus en plus conscience de ce qu’est Daech. Je me trompe peut-être, mais je pense que ça va être plus difficile pour les recruteurs de venir chercher des jeunes aujourd’hui.

Cette opinion est-elle basée sur des discussions avec des jeunes rentrés de Syrie ou qui voulaient partir ?

Elle est basée sur mes discussions avec les jeunes, pas ceux qui sont revenus de Syrie, mais ceux qui vivent ici. Beaucoup de jeunes ont à un moment donné été contactés par des recruteurs et la grande majorité d’entre eux les repousse. Quand je vois la différence entre ce qu’ils disaient il y a un an et ce qu’ils disent aujourd’hui, il est clair que le discours a changé. Les jeunes sont moins fascinés par ce qu’il se passe en Syrie aujourd’hui. Venir attaquer Paris ou Bruxelles, cela ne correspond pas à ce qu’on a essayé de leur vendre, puisque Daech commence par dire « venez avec nous, vous allez vivre dans un État islamique, vous serez reconnus, etc. ». On passe ensuite à la lutte contre l’ennemi, mais de quel ennemi on parle ? L’ennemi là-bas, c’est Bachar Al-Assad, qui a opprimé [une partie de la population]. [Les jeunes européens] sont parfois en colère contre l’Europe, mais pas de là à tuer les citoyens qui sont dans le métro.

Savez-vous plus ou moins combien de jeunes sont revenus de Syrie ?

Pour la zone ouest de Bruxelles, donc cinq communes, dont Molenbeek, on parle de 11 personnes.

Nous ne pouvons pas travailler avec eux, parce que nous n’avons pas les informations nécessaires. Nous faisons un travail spécifique avec des jeunes qui sont en train de se radicaliser et risquent de partir, on fait un travail avec les familles, on fait un travail avec les jeunes de façon générale.

Pour les jeunes qui rentrent de Syrie, nous n’avons pas les informations nécessaires. L’OCAM, organisme de la sûreté de l’État, dresse une liste qui reprend les présumés partis en Syrie, les présumés candidats au départ, les présumés recruteurs, mais tous les dossiers qui sont judiciarisés, donc par exemple un jeune qui est rentré et passé devant le juge, ne sont pas sur la liste. Et nous ne sommes pas mandatés par le juge pour faire un travail avec eux.

Moi, ça fait deux ans que je dis que s’il y a une priorité, c’est l’accompagnement de ces jeunes, qu’ils soient en prison ou libérés, il faut qu’il y ait un accompagnement psycho-social. Je pense que cet accompagnement doit être réalisé par des spécialistes, on n’a peut-être pas les compétences ici, à Molenbeek, il faut des gens comme les psychologues qui travaillent avec des enfants-soldats. Pour les sortir de ça, il faut plus qu’un simple éducateur de rue.

Des projets ont été lancés au Québec, au Danemark, qu’est-ce que la Belgique attend pour faire de même ? C’est un travail qui doit être fait, et même si nous voulions le faire, nous n’avons pas les informations nécessaires. Je ne sais même pas si le chiffre de 11 personnes est correct.

Avez-vous eu des contacts avec le gouvernement depuis les attentats pour voir s’ils changent d’attitude ?

Non, les attentats se sont déroulés la semaine dernière, depuis nous avons passé beaucoup de temps à parler avec les médias, notamment. Notre conseiller de prévention, qui fait partie de la cellule de prévention au niveau national, va continuer de faire remonter cette demande.

Combien de personnes travaillent dans le secteur de la prévention ?

C’est compliqué à compter parce que la prévention repose sur des acteurs de terrain. Il y a une trentaine d’éducateurs de rue, une trentaine d’animateurs dans les maisons de quartier, une dizaine de psychologues travaillant dans les services d’accompagnement des familles, il y a un fonctionnaire des radicalisations qui coordonne le travail, puis toutes les associations indépendantes. Donc sans doute une centaine, plus les enseignants, bien sûr.

Ces derniers jours, il semblerait que les recruteurs aient procédé à une campagne massive de recrutement de jeunes par sms.

Oui. Les recruteurs peuvent utiliser tous les moyens. J’ai déjà entendu parler de sms de messages sur Facebook ou Whatsapp. J’ai lu ce matin dans le Guardian qu’il y avait eu un envoi massif, je n’y crois pas un seul instant. Après avoir été appelée par un journaliste qui voulait savoir si c’était vrai, j’ai contacté une dizaine de travailleurs sociaux et des jeunes, tous me disent qu’ils n’ont jamais entendu parler de ce message. Il est possible qu’il y ait eu un sms envoyé à quelques jeunes, ou que le message ait été mal compris et fasse référence à la manifestation appelant à l’expulsion des islamistes, qui a bien évidemment été interdite. Malheureusement, cette nouvelle circule beaucoup sur les réseaux sociaux et crée la panique, donc de nombreux sms circulent, qui disent « rassemblons-nous, nous devons être forts contre ces extrémistes ». Il est possible que ce sms ait été une réaction à la manifestation. J’ai demandé aux travailleurs sociaux de continuer à essayer de comprendre ce qu’il s’est passé.

Molenbeek est à nouveau sous les feux de la rampe. Vous avez passé beaucoup de temps à expliquer la situation, trouvez-vous que l’image de la commune dans la presse, et notamment la presse internationale, est moins négative ?

Depuis novembre, je trouve que les journalistes sont plus dans la nuance. J’ai plus de demandes de journalistes qui veulent que j’explique. Ce n’est plus seulement Molenbeek maintenant, c’est aussi Schaerbeek, Forest, et d’autres endroits en France et aux Pays-Bas. Je pense qu’on se rend compte aujourd’hui que Molenbeek est un symptôme, que ce nom est devenu connu parce que cette filière-là est molenbeekoise, mais c’est un problème européen. Petit à petit, ce message-là est compris.

Vous devez donc vous sentir frustrée que jusqu’à présent toutes les réactions se soient concentrées sur la sécurité plutôt que sur l’intégration ?

Tout à fait, je pense vraiment qu’on doit être très attentif au type de société que nous construisons et quelle place nous laissons aux musulmans d’Europe. A un moment donné, on va devoir se dire « oui, c’est une religion européenne », ce n’est plus une religion qui vient de l’étranger. Les musulmans dans nos quartiers sont nés en Belgique, ils sont nés en France, ils sont nés en Europe, ils sont Européens comme les autres, donc acceptons une fois pour toutes que cela fait aussi partie de la diversité de l’Europe.

 

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