« L’aile dure du PiS déteste les femmes »

Ces dernières années, de nouveaux projets de loi tentent d’interdire complètement l’avortement ou de le restreindre encore plus. [EPA-EFE/ANDRZEJ GRYGIEL]

En Pologne, le droit des femmes et de plus en plus remis en cause par la politique du gouvernement, notamment sur le front des droits reproductifs, alerte la militante Marta Lempart. Une interview d’Euractiv Pologne.

Marta Lempart, fondatrice et dirigeante de Polish Women’s Strike, a organisé le Vendredi noir, au cours duquel des milliers de personnes ont défilé dans les rues en Pologne pour faire barrage à une proposition de loi sur l’avortement. 

Qu’est-ce qui ne va pas dans les droits de la femme en Pologne pour que vous organisiez des Marches noires ?

Rien ne va. C’est pourquoi nous militons pour cinq aspects, le premier étant lié aux droits reproductifs. Il ne s’agit pas seulement de l’avortement, les soins périnatals sont également sur le point de disparaître. Tout ce qui a été développé par la Fondation Giving Birth Humanly, les hôpitaux et médecins sont sur le point de disparaitre. Nous aurons des accouchements inhumains. Le gouvernement veut aussi supprimer la fécondation in vitro. Et la contraception d’urgence est inaccessible.

Ces pilules peuvent pourtant être achetées sur ordonnance…

À Varsovie, peut-être. Mais la Pologne est constituée de trois mille municipalités. Dans la plupart de celles-ci, il est impossible d’obtenir une contraception d’urgence à temps avec une prescription.

De nos jours, les médecins invoquent la « clause de conscience » non seulement pour refuser de pratiquer un avortement, mais aussi pour ne pas prescrire de contraceptifs d’urgence ou réguliers. Entre temps, le gouvernement souhaite imposer cette clause aux pharmaciens. La contraception d’urgence n’existe plus et c’était le but. Et les autorités ne cachent pas qu’elles veulent empêcher l’accès à la contraception et à l’avortement.

La Bulgarie boycotte le débat sur la Convention d’Istanbul

Le Parlement a débattu de la convention contre les violences faites aux femmes, qui n’a pas été encore été ratifiée par plusieurs États membres, dont la Bulgarie. Malgré son rôle à la présidence du Conseil, Sofia a brillé par son absence.

Il y a aussi le problème de la violence domestique. Près de 70 000 femmes ont été victimes de violence domestique en 2015 et entre 400 à 500 femmes meurent chaque année en Pologne. Parallèlement, le gouvernement PiS envisage de se retirer de la Convention d’Istanbul, car « son objectif est d’imposer la vision du monde de la gauche selon laquelle le genre n’est pas un fait biologique », selon Jadwiga Wiśniewska, une eurodéputée polonaise (ECR/PiS). 

Le deuxième aspect pour lequel nous militons est la protection contre la violence domestique. Actuellement, les organisations traitant de ce sujet ne perçoivent pas de financement. Lorsque PiS est arrivé au pouvoir, toutes les mesures telles que les lignes d’assistance aux victimes ont été abrogées.

Les financements prévus pour la lutte contre la violence domestique ont été reversés à des organisations religieuses. Auparavant, cet argent était destiné aux organisations d’aide aux victimes. Maintenant, c’est l’Église catholique qui s’en charge, alors qu’elle considère qu’il faut faire face à la violence domestique sans « briser la famille », empêchant ainsi les femmes de fuir cette violence.

Troisièmement, nous voulons mettre en place des cours d’éducation sexuelle, qui n’existent pour ainsi dire pas. À la place, il y a une sorte d’endoctrinement malsain des religieux.

Quatrièmement, nous militons pour un salaire et une pension équitable, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Revenons-en à l’avortement. Pourquoi pensez-vous qu’il y a d’autres tentatives pour l’interdire complètement ?

La première tentative, qui a eu lieu en 2016 [et a mené aux manifestations du Lundi noir], a été entreprise par Ordo luris, un groupuscule qui fait partie du mouvement transnational TFP [Tradition, Famille et propriété], qui administre d’énormes quantités d’argent. Et maintenant, en mars, l’épiscopat a remis le couvert.

Si l’avortement était criminalisé, il serait bien plus cher. Son prix doublerait ou triplerait, passant de trois à quatre mille zlotys à dix mille [soit, 2 300 euros]. Si vous gagnez un salaire minimum [1 530 zlotys ou 360 euros mensuels], cette hausse du prix rendrait l’avortement impossible et seuls les plus aisés pourraient se le permettre.

Le débat sur l'avortement relancé au Parlement polonais

L’avortement pourrait être presque totalement interdit en Pologne au terme d’un débat entamé mercredi par les députés, plus d’un an après « la protestation noire » des femmes contre une précédente tentative dans ce pays catholique où l’IVG est déjà fortement limitée.

 

Pensez-vous qu’il est possible de rendre les droits de la femme universels, « au-dessus des divisions politiques » ?

Si cela dépend des membres purs et durs PiS, je ne pense pas. Ces personnes détestent les femmes. Cependant, lors des manifestations comme la nôtre, il y avait aussi des personnes qui ont voté pour PiS. Je trouve que c’est une question politique très appropriée, car si nous parvenons finalement à renverser ce gouvernement, ce sera les femmes qui l’auront fait.

Mais une partie de la société se sentirait alors exclue

Laquelle ? Celle qui pense que les femmes devraient être emprisonnées pour avoir fait une fausse couche ? Ça ne m’empêchera pas de dormir.

Le cinquième objectif de Polish Women’s Strike est d’impliquer tout le monde. Près de 40 % de la population a voté pour PiS en 2015. Avec les votes pour les mouvements Kukiz’15 (droite anti-partis) et Wolność (libertaire de droite eurosceptique), les conservateurs ont plus de 50 %. Vous excluez donc la moitié de la Pologne. Ne vaudrait-il pas mieux dialoguer avec eux ?

Je veux que l’État soit pour tous, tant qu’il ne s’oppose pas aux droits et aux libertés. L’État ne peut pas mener une politique qui coûte la vie à certaines femmes. Tout comme les racistes ou les néonazis n’ont pas leur mot à dire dans le débat, ou les misogynes qui veulent nous forcer à procréer. La haine n’a pas sa place dans le débat.

Contexte

Après la chute du régime communiste, une loi sur l’avortement a été votée en 1993, réduisant sa légalité aux cas de grossesse résultant d’un acte illégal (viol, inceste, etc.),  aux malformations graves du fœtus et aux risques pour la vie ou la santé de la femme. Cependant, ces dernières années, de nouveaux projets de loi tentent d’interdire complètement l’avortement ou de le restreindre encore plus.

Subscribe to our newsletters

Subscribe