La condamnation de Mladić fait débat dans les Balkans

Ratko Mladic, commandant serbe notamment connu pour son rôle dans le massacre de Srebrenica, peint sur un mur à Belgrade, en Serbie. [Koca Sulejmanovic/EPA]

La Croatie est déçue, le gouvernement serbe discret, les serbes de Bosnie outrés. Les réactions à la condamnation de Ratko Mladić par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie montrent que la réconciliation est encore un mirage dans la région.

Ratko Mladić, ancien commandant de l’armée de la République serbe de Bosnie, a été reconnu coupable de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) et condamné à la prison à vie. Dans certains territoires de l’ex-Yougoslavie, il reste considéré comme un héros, un martyre et une victime, alors que dans d’autres, sa participation au massacre de Srebrenica en fait le pire assassin et criminel de la guerre.

Le TPIY a été créé à La Haye il y a près d’un quart de siècle par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, afin de poursuivre et de juger les criminels, ainsi que de contribuer à la réconciliation dans la région. En ce qui concerne les sanctions, le tribunal a rempli sa tâche à merveille.

Pour la réconciliation, le succès n’est cependant pas au rendez-vous, en partie parce que les Serbes se considèrent comme des victimes du TPIY. Ce sont en effet les Serbes qui ont récolté le plus de condamnations, et les plus graves, alors que les autres accusés se sont vus acquittés ou condamnés à des peines plus légères.

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L’acquittement du nationaliste serbe Vojislav Šešelj par le tribunal de La Haye a déclenché une vague de protestation dans les Balkans… Sauf en Serbie. Un article d’EURACTIV Serbie.

Les procès du TPIY n’ont pas permis de réconcilier les deux entités formant la Bosnie-Herzégovine, et encore moins les anciennes Républiques yougoslaves, où le verdict de La Haye est très loin de faire l’unanimité.

Le TPIY cessera ses activités mi-décembre et les dossiers non clos seront transférés au mécanisme de cours pénales de l’ONU. Les crimes de guerre seront à l’avenir gérés par la justice locale.

Pas de reconnaissance des victimes serbes, selon Vučić

La condamnation de Ratko Mladić n’a donc pas surpris Belgrade. Le président, Aleksandar Vučić, et la Première ministre, Ana Brnabić, ont tous deux déclaré qu’il était temps de laisser le passé derrière et de se tourner vers l’avenir.

« La Serbie respecte les victimes d’ailleurs et s’attend à ce que les autres fassent de même. Malheureusement, nous devons encore obtenir le respect pour nos victimes », a déclaré Aleksandar Vučić. Avec un groupe d’activistes du Parti serbe radical, le président a un jour été remplacer le nom du boulevard Zoran Đinđić (Premier ministre serbe assassiné) par des affiches indiquant « boulevard Ratko Mladić ».

Les partis d’opposition proeuropéens et le secteur non gouvernemental ont accueilli le verdict sobrement, indiquant qu’il était attendu et juste et que la peine était justifiée. Ils soulignent qu’il ne s’agit pas d’une condamnation de la Serbie et des Serbes, mais de Ratko Mladić personnellement.

Des représentants du Comité des avocats pour les droits de l’Homme ont pour leur part estimé que le verdict ne devrait pas entrainer de célébrations dans les Balkans occidentaux, mais plutôt une réflexion sur les raisons qui ont rendu possibles les horreurs de la guerre. Cette condamnation doit être utilisée comme une occasion de réfléchir sur les comportements qui ont émergé durant les guerres des années 1990, il y a seulement 25 ans, a insisté Milan Antonijević, directeur du comité.

Zagreb et Belgrade acceptent à contrecoeur le jugement de la Cour internationale de justice

Le 3 février, la Cour internationale de justice a rejeté les poursuites que la Serbie et la Croatie avaient engagées l’une contre l’autre. Des sommes astronomiques ont été dépensées dans ces poursuites vaines. Un article d’EURACTIV Serbie.

Serbes bosniens outrés

Pour Milorad Dodik, président de la République serbe de Bosnie (Republika Srpska), Ratko Mladić est donc toujours « un patriote et héros historique » qui « a défendu le peuple serbe dans des conditions impossibles et empêché un nouveau génocide des Serbes en Bosnie Herzégovine et en Croatie ».

Il a également qualifié Bakir Izetbegović, président du collège présidentiel de Bosnie-Herzégovine et représentant de la communauté bosniaque (musulmane), « un criminel et pleutre » avec qui il espère que « la majorité silencieuse des Serbes ne s’identifient pas ». La présidence du collège présidentiel est un triumvirat exerçant collectivement les fonctions de chef de l’État de la Bosnie-Herzégovine assurée par trois membres élus au suffrage direct : un Bosniaque et un Croate élus par la Fédération (les zones non serbes du pays) et un Serbe élu par la Republika Srpska.

Mladen Ivanić, le membre serbe de la présidence, a quant à lui déclaré que le verdict prouvait que le TPIY continuait à avoir une attitude négative face aux Serbes et qu’on se souviendrait du tribunal comme d’une institution s’occupant « non pas de justice, mais de politique ».

Croatie déçue

La Croatie, qui est entrée dans l’UE, tout comme la Slovénie, après les ravages des années 1990, n’est pas non plus satisfaite du jugement. Le gouvernement de Zagreb a ainsi indiqué dans un communiqué de presse qu’il considérait le verdict de première instance adapté, mais se montre déçu du fait que le TPIY n’ait pas déterminé l’implication de responsables serbes dans « une entreprise criminelle commune de grande ampleur ».

Pour l’instant, il semblerait que les seuls à être d’accord avec les travaux du tribunal soient les historiens de la région. Ils ont ainsi déclaré que le TPIY avait contribué à la révélation de faits historiques des guerres et des crimes. Grâce à ces travaux, les historiens auront une abondance de matériel et de preuves qu’ils n’auraient autrement jamais pu récolter.

L’Europe parle plus de réconciliation que les Balkans

Alors que dans les Balkans chacun interprète le jugement de Ratko Mladić selon son point de vue politique, l’Europe est l’entité qui parle le plus de réconciliation.

Après la lecture de la sentence, un communiqué a indiqué que la Commission européenne estimait que tous les pays de la région étaient déterminés à mener à bien la réconciliation, à instaurer une coopération régionale et de bonnes relations de voisinage. L’exécutif appelle donc tous les dirigeants politiques de la région à respecter les victimes en faisant un effort et en respectant leurs obligations.

La Commission ne fait pas de commentaire sur les procès individuels, mais a assuré respecter pleinement les décisions du TPIY et soutenir ses travaux. Elle met en évidence la nécessité d’une coopération complète avec le tribunal, ainsi qu’avec ses successeurs, les tribunaux de l’ONU.

L’importance de la condamnation de Ratko Mladić pour le processus de réconciliation de la région a également été soulignée par le commissaire aux droits de l’Homme du Conseil de l’Europe, qui a tweeté que le verdict était une autre étape importante de la lutte contre l’impunité et pour la réconciliation et la mémoire dans les Balkans.

Dans un communiqué, il souligne cependant que « malgré les progrès, il reste beaucoup à faire ». Il pointe également des « signes de régression observés actuellement dans cette partie de l’Europe risqu[ant] de compromettre les progrès déjà réalisés » et appelle les responsables politiques à abandonner leurs objectifs à court terme pour assurer une réelle reconstruction, qui passe notamment par l’identification des personnes encore portées disparues.

Serge Brammertz, le procureur du TPIY, s’est félicité de la condamnation de Ratko Mladić, tout en insistant sur le fait qu’il ne s’agissait pas là d’une condamnation du peuple serbe. Il indiqué également que la fermeture du tribunal ne marquait pas la fin des procédures judiciaires liées aux guerres des Balkans, puisque les survivants de toutes les communautés attendent encore des réponses, tout comme les familles des personnes disparues.

Il a par ailleurs mentionné un recours possible concernant l’acquittement du Serbe quant aux accusations de génocide dans six municipalités de Bosnie-Herzégovine. Deux des accusations de génocides ont déjà été confirmées par le tribunal.

Les citoyens des Balkans doutent de leur adhésion à l’UE

Malgré les déclarations rassurantes de Bruxelles, plus d’un quart des citoyens des Balkans ne croient plus à l’adhésion de leurs pays à l’UE,  selon l’étude 2017 du baromètre des Balkans.

La Serbie fait fi des condamnations

L’attitude de Belgrade face au TPIY et au processus de réconciliation régionale sont bien illustrés par le fait que certains anciens condamnés sont de plus en plus présents dans la vie publique serbe.

Ainsi, Vladimir Lazarević, ancien commandant du corps de Priština et de la Troisième Armée des Forces armées yougoslaves, condamné par le TPIY pour crime de guerre au Kosovo, a donné une conférence à l’Académie militaire de Belgrade, fin octobre.

Dans le même temps, Veselin Šljivančanin, condamné pour crimes de guerre à Vukovar, en Croatie, participe à des forums et à des émissions télévisées pour promouvoir son livre et diffuser sa « vérité ».

Malgré les protestations d’une partie du public, le gouvernement se défend en disant que ces hommes ont purgé leur peine et sont à présent libres, ajoutant que les étudiants actuels de l’école militaire peuvent apprendre beaucoup de choses sur la stratégie de guerre des anciens commandants de l’armée yougoslave.

Le plus ardent défenseur des criminels de guerre est le ministre de la Défense, Aleksandar Vulin, qui estime que la Serbie ne devrait pas avoir honte de ceux qui l’ont défendue parce qu’ils sont « les plus courageux de tous ».

Autre ancien de La Haye actif sur la scène publique et siégeant au parlement serbe, Vojislav Šešelj. Après près de 12 ans en détention, le tribunal de La Haye l’avait jugé pour crimes contre l’humanité et violation des règles et coutumes de la guerre. D’abord libéré provisoirement pour raisons de santé, il a finalement été acquitté en première instance.

La Serbie accuse le tribunal de La Haye de justice sélective

Les Serbes ont réagi avec colère à l’acquittement d’un ancien dirigeant kosovar de guérilla par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), moins de deux semaines après la libération de deux commandants militaires croates accusés de crimes de guerre. Un reportage d’EURACTIV Serbie.