L’Europe doit s’inspirer des pays d’Amérique latine et reconnaître le féminicide

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Reconnaître le féminicide comme un crime spécifique commis contre des femmes parce qu’elles sont femmes est un premier pas que les pays européens doivent franchir pour lutter efficacement contre les violences faites aux femmes.

Marie-Dominique de Suremain est spécialiste des questions de genre d’Expertise France, l’agence française internationale de coopération technique. Depuis 2016, elle coordonne le pilier genre et égalité femmes-hommes du programme EUROsociAL+, en promouvant le dialogue entre les pays d’Amérique latine et l’Europe.

Aujourd’hui, c’est la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, qui nous vient d’Amérique latine, puisqu’elle commémore depuis 1981 la résistance des sœurs Mirabal contre Trujillo, dictateur dominicain.

30 ans d’expérience sur le terrain et une vision croisée entre l’Europe et l’Amérique latine acquise à travers la gestion du programme EUROsociAL+, lieu de dialogue entre les deux continents sur la lutte contre la violence, l’autonomie économique et politique des femmes, m’ont appris que ces violences, qu’elles soient physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques ne sont pas une fatalité.

Il existe des solutions. Certaines viennent d’Amérique latine, une région particulièrement exposée avec environ 1 800 meurtres de femmes commis chaque année. Depuis les années 2007-2010, plusieurs pays y reconnaissent le féminicide, comme un crime spécifique commis contre des femmes parce qu’elles sont femmes.

Pour un statut juridique du féminicide en France

Pourquoi la France devrait-elle s’en inspirer et doter le féminicide d’un statut juridique ? Non pas parce que tuer une femme est pire que de tuer un homme. Mais parce qu’il ne s’agit pas de faits divers ou d’évènement malheureux survenus dans la sphère privée (ces crimes ne concernent d’ailleurs pas uniquement des violences dans le couple) mais de la conséquence d’un rapport de domination des hommes sur les femmes auquel il faut continuer de s’attaquer.

Le féminicide appelle à fournir des réponses adaptées aux spécificités des violences et crimes perpétrés contre les femmes, en protégeant davantage les victimes et leurs enfants, en sensibilisant les acteurs sociaux, les médecins, policiers et juges, en renforçant l’adaptation des réponses judiciaires. On ne lutte pas contre les meurtres sexuels et conjugaux avec les mêmes outils que ceux mis en place pour faire reculer le trafic de drogue.

La France pourrait ainsi s’inspirer de son voisin espagnol qui a adopté en 2005 une loi organique renforçant la prévention et la répression contre les « violences de genre ». L’élément central en est un juge qui a le pouvoir de prendre des décisions de nature civile (comme l’éloignement du conjoint ou la protection des enfants) et pénale (l’emprisonnement). Cette juridiction unique, plus efficace que nos ordonnances de protection, est un atout considérable dans la coordination de l’accompagnement des femmes qui souhaitent sortir de la situation précaire dans laquelle ces violences physiques, psychologiques, sexuelles ou économiques les maintiennent.

Enfin, la reconnaissance du féminicide permettait d’étendre les statistiques pour mieux comprendre la situation, évaluer les effets des mesures politiques et de l’action des acteurs de terrain. On pourrait mieux quantifier le nombre de femmes mortes en raison de leur sexe. On estime qu’en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint. Mais, comment comptabiliser celles qui se sont donné la mort parce qu’elles étaient dans une situation impossible et n’ont pas obtenu l’aide dont elles avaient besoin ? Selon des évaluations prudentes, elles pourraient être deux fois plus nombreuses.

La question de la lutte contre les violences faites aux femmes est centrale pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Elle doit recevoir la même attention et les mêmes moyens que d’autres grandes politiques publiques. Une femme à qui l’on rend sa liberté, c’est une femme qui entreprend, qui redevient un pilier familial, une créatrice…cela nécessite des moyens qui doivent permettre notamment de financer les actions des associations de terrain, car, en France comme dans d’autres pays du Monde, le risque de régression existe.

 

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