Malte doit mettre fin à son isolement énergétique, mais il faudrait envisager d’autres options, telles que l’énergie éolienne ou solaire, plutôt que des accords reposant sur les combustibles fossiles mêlant corruption et meurtres, declare Matthew Caruana Galizia, journaliste et directeur de la Fondation Daphne.
Dans un entretien exclusif accordé à EURACTIV, Matthew Caruana Galizia, le fils de la journaliste assassinée en 2017, Daphne Caruana Galizia, a évoqué le projet de gazoduc reliant Malte et la Sicile lié à un scandale de corruption qui dure depuis des années et qui pourrait bénéficier de financements européens.
Il a affirmé que l’éventuel investissement de fonds européens dans le gazoduc ne permettrait pas de dégager de meilleures solutions pour le réseau énergétique du pays.
« Le gaz viendra d’Azerbaïdjan, de SOCAR. Avec le gazoduc, nous deviendrons dépendants du gaz pour le reste de notre vie, et il n’y a aucun moyen de nous en sortir. Nous aurons dépensé tout notre budget énergie dans le gaz, et il ne restera plus d’argent à dépenser pour une source alternative. »
De plus, « tout l’argent qui passe dans la corruption et dans les combustibles fossiles est de l’argent qui a été détourné des projets innovants », déplore-t-il.
Le projet de gazoduc « Melita », qui acheminera le gaz entre la Sicile et Malte, figure désormais sur la liste des projets d’intérêt commun (PIC) de l’UE, ce qui pourrait lui permettre de bénéficier de 400 millions euros de fonds européens.
Electrogas sera le seul client du gazoduc et fait partie d’un consortium comprenant SOCAR, la compagnie gazière publique azerbaïdjanaise, ainsi que Tumas Group, qui appartient en partie à Yorgen Fenech, l’homme en attente de jugement pour complot criminel dans l’affaire de l’assassinat de la journaliste en 2017.
« L’on peut affirmer sans équivoque, et cela a par ailleurs été prouvé, que l’assassinat est lié à ce projet de gazoduc, car le seul client du gazoduc est Electrogas. Nous ne cessons de répéter que cela semble être le motif du meurtre », a-t-il déclaré, ajoutant qu’il ne fallait pas minimiser les affaires de corruption et de meurtre au nom de la transition verte.
Interrogé par EURACTIV sur l’éventuel financement européen, un porte-parole de la Commission européenne a déclaré que cette dernière n’avait pas eu de contact avec Electrogas et que le gazoduc avait déjà bénéficié d’un financement pour la réalisation d’études préparatoires.
« Malte doit mettre fin à son isolement énergétique en s’intégrant au réseau gazier transeuropéen », a souligné le porte-parole.
Selon Matthew Caruana Galizia, cette incapacité à aborder les liens entre le projet et le meurtre ainsi que la corruption, pourtant largement documentée, et notamment les histoires de pots-de-vin qui auraient été versés à des fonctionnaires du gouvernement maltais, devrait soulever des questions sur la légitimité du projet.
« Un meurtre a été commis dans le cadre de l’accord qui a conduit à ce projet. Cela devrait nous amener à remettre en question la légitimité même de ce projet et à nous demander s’il est nécessaire car si la corruption et le meurtre sont nécessaires pour convertir le secteur énergétique de Malte au gaz, le public doit s’interroger sur sa légitimité », a-t-il déclaré.
Certains ont tenté de justifier le projet en affirmant que le gazoduc pourrait être utilisé pour transporter de l’hydrogène à l’avenir. Toutefois, Matthew Caruana Galizia ne partage pas cet avis.
« Toutes les ONG environnementales, les militants écologistes ou encore les scientifiques qui connaissent un tant soit peu l’hydrogène dans le domaine des énergies disent que cela est impossible car l’hydrogène est un vecteur d’énergie efficace, pas une source d’énergie. »
« Que le gazoduc transporte de l’hydrogène ou du gaz, et même si le projet était un projet d’énergie éolienne ou tout autre projet similaire, cela importe peu car le constat resterait le suivant : il y a eu énormément de corruption dans cette affaire. »
Le fait que Malte soit aussi investie dans cet accord était inexplicable, a-t-il ajouté.
L’affaire Electrogas est entourée de soupçons de corruption depuis le début. Juste avant son assassinat, Daphne Caruana Galizia avait révélé l’existence de la société offshore 17 Black et avait établi un lien avec Electrogas.
Les révélations de journalistes d’investigation maltais ont démontré que 17 Black appartenait à Yorgen Fenech et que la société devait effectuer des paiements de 150 000 euros par mois à des sociétés panaméennes appartenant à Konrad Mizzi, alors ministre de l’Énergie, ainsi qu’à Keith Schembri, chef de cabinet de l’ancien Premier ministre Joseph Muscat — tous deux impliqués dans la négociation de l’accord.
Dans un rapport de 2019 du Conseil de l’Europe, le rapporteur Pieter Omtzigt avait indiqué que les « faits ont donné lieu à de larges soupçons de corruption et de blanchiment d’argent ». Il avait également qualifié l’accord de « sinistre ».
Jusqu’à présent, aucune arrestation ou condamnation n’a été prononcée pour corruption dans le cadre de l’affaire Electrogas, et les personnes impliquées clament leur innocence.
Les négociations sur la révision du règlement sur le réseau transeuropéen d’énergie (RTE-E) ont pris fin le 14 décembre, et leur résultat aura une incidence sur la possibilité d’utiliser des fonds européens pour le projet. Ensuite, début 2022, les législateurs européens voteront sur la cinquième liste de PIC, qui comprend le projet Melita.
Interrogé sur les sentiments que lui inspire cette affaire sur le plan personnel, Matthew Caruana Galizia a répondu : « Cela me donne l’impression que les décideurs politiques, que ce soit l’ensemble du gouvernement maltais ou la Commission européenne, ne servent pas l’intérêt public mais plutôt des intérêts privés ainsi que ceux des entreprises ».
« Il faut vraiment que cela cesse », a-t-il conclu.



