« Je suis Européen de fait »

Un bar baptisé en référence à l'Europe, à Pantin. Photo Waël Sghaier

Dans le cadre d’un projet de sensibilisation au journalisme, Euractiv.fr part à la recherche de l’Europe dans le 93. Première étape avec l’auteur du blog Mon incroyable 93, Waël Sghaier. Qui s’est senti européen à une pompe à essence…

Lorsque j’ai proposé à la rédaction d’Euractiv un article sur le thème « Être européen », mon premier réflexe a été tout de suite de taper sur Internet : sentiment européen. Pour voir ce qui se disait. Un réflexe assez courant pour avoir une idée de ce que les autres en pensent. Mais qu’est-ce que c’est le sentiment européen sur Google ? Des liens, des statistiques, après et avant le Brexit, des choses sur les jeunes, une proposition de traduction de ces deux mots en anglais, quelques articles écrits pour Sciences Po. Et encore des sondages.

Rien qui ne me corresponde en fait. Rien sur le sentiment européen d’un mec de 31 ans ayant grandi en Seine-Saint-Denis.

Bon. Je me dis que l’UE, c’est forcément technique donc je prends toute sorte d’informations, pas toutes intéressantes, mais qui montrent que je me suis intéressé au sujet. Je recoupe les idées, je tape un autre truc sur google « 1986 + Europe ». J’apprends que l’année de ma naissance est l’année où le drapeau européen a été hissé pour la première fois à Bruxelles sur la musique de l’hymne européen, celle aussi où fut signé l’Acte Unique Européen qui élargit les compétences de la Communauté économique européenne et prépare la signature du traité de Maastricht de 1992. Et celle de l’entrée de l’Espagne et le Portugal dans la CEE. Rien que ça. Ca ne me parle toujours pas, mais quand même je suis un peu fier.

Enfin,  je trouve surtout ça bizarre de ne pas le savoir. J’ai aussi appris qu’Ophélie Winter était né le même jour que moi, le 8 mars, et ça c’est plus drôle.

Ou ça. « Le sentiment européen se délite et cela crée de la tension chez les investisseurs ». Super.

Et puis, en une nuit, j’ai écrit quelque chose. Des masses d’informations, un peu abstraites pour moi, et que j’étais incapable de comprendre à la première lecture. Parce que je me disais que pour connaitre l’Europe (où l’UE je sais plus), il faut des trucs qui en jettent, des choses précises sur tel sujet ou tel arrêté ou telle représentation permanente en voyage en Géorgie pour voir si le pays est apte à entrer dans l’U.E. L’Europe, la vraie, la politique quoi. J’envoie tout ça à la rédactrice en chef (je précise qu’elle est quand même cool, car elle connait Booba. Le rappeur, pas le petit ourson) pendant la nuit. Le lendemain, fatigué à après avoir dormi 4h, je reçois un mail qui dit en gros : « ce n’est pas ça que j’attends, lâche-toi » !

Dé-gou-té. Moi qui pensais bien faire. Je vais essayer de me lâcher.

Je ne sais pas ce que je vais bien pouvoir écrire. En cherchant, je me suis rendu compte que tout était là, devant moi, autour de moi.

Je suis Européen de fait, sans l’avoir choisi, je suis né comme ça

Je suis de cette génération qui n’a pas choisi. Cette génération, ma génération, elle est européenne de fait. Sans le vouloir, sans y avoir réfléchi. Personne n’a posé la question. De Bruxelles à Strasbourg en passant par Maastricht et Schengen, tous ces noms de villes qui m’ont marqué parce que je partais en voyage scolaire avec mon collège d’Aulnay-sous-Bois, parce que mon oncle habitait à quelques kilomètres d’où a été signé un accord de libre circulation un poil fondateur pour l’UE, genre Schengen, et que finalement ce n’était qu’un village avec une pompe à essence (où tous les frontaliers vont, car l’essence est moins chère), un restaurant portugais et vietnamien et un magasin de souvenirs. Un gros truc sur le papier, mais dans la réalité, pas grand-chose. Et je crois que ce sentiment européen, pour moi, il a commencé là.

À une pompe à essence.

Moi, je suis de la génération qui a connu les premiers disques de Dany Brillant en 1992, la seule chanson connue de la Norvégienne de Lene Marlin, Sitting Down Here, en 1999, mais aussi la série espagnole UN DOS TRES en 2001, l’Auberge espagnole de Cédric Kaplish en 2002 qui faisait rêver grâce à Erasmus et de la connexion internet 512 k qui ne permettait pas de téléphoner à son correspondant allemand et de surfer sur l’internet en même temps. Une génération qui a pu voyager tranquillement un peu partout dans 28 pays avec un bout de plastique bleu, qui a vécu le référendum européen tant bien que mal, qui s’est interrogée sur son identité européenne entourée d’une Portugaise, d’un Autrichien et d’une Suédoise à Barcelone grâce aux compagnies low cost et qui n’a pas compris quand la Grèce a gagné le Championnat d’Europe de football en 2004. Ce sentiment européen, il a été nourri, aussi, sur le territoire où j’ai grandi. Je ne vous dis pas le nombre de cafés « L’Europe », de « L’Européen », de « La Mascotte de L’Europe » et autres noms dédiés. Il a été nourri aussi par le nombre de voyages scolaires qui ont été pu faire par ses collégiens et lycéens. Eh oui, parfois, ça aide d’être en ZEP, REP, REP+ ou je ne sais quoi, y’a des sous pour voyager. Pour s’extraire d’un environnement parfois pas commode.

Mon Europe c’est ce pêcheur roumain au bord du canal, pas la secte de Bruxelles

Dans mon cas précis, ce sentiment européen, il est là bien là. Parfois enfoui au fin fond de moi quand je me balade à Bruxelles dans le quartier européen et que j’ai l’impression d’être au beau milieu d’une secte à ciel ouvert, quand je parle avec des personnes hautaines déconnectées de la réalité qui travaillent pour des organes européens ou lorsque je vois les notes de frais engagés par la commission pour les déplacements en 2016 et qu’à contrario, les 28 (27 maintenant) chefs d’État et de gouvernement européens (donc la commission) n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur la répartition des demandeurs d’asile arrivés en méditerranée.

Mais parfois, il est bien présent ce sentiment européen lorsque je parle avec un pêcheur roumain sur le bord du canal de l’Ourcq du côté de Sevran, et qu’il me dit quel plaisir il a d’être ici, lorsque je compte le nombre d’amis ayant fait Erasmus et ayant trouvé l’amour, et la paternité. Et lorsque je rentre de voyage à l’autre bout du monde et que je me dis : « Mais en fait, je suis tellement Européen. Je suis tellement plus proche d’un Norvégien (bon là, ce n’est pas le bon exemple) que d’un Américain. »

Le sentiment d’appartenance à l’Union européenne est-il dominant chez moi ? Oui, à l’Europe. Au concept. Mais pas à cette Union européenne politique qui met à mal mon jardin et mon estomac avec le CETA, en ne donnant que cet exemple. Quoiqu’il arrive, j’étais déjà convaincu par le projet européen même avant la naissance. Pas le choix. Je suis né avec. Pour mon plus grand plaisir. Pour l’instant, j’en ai bien profité, mais j’aimerais quand même bien une UE qui repose davantage sur les valeurs qui ont présidé à sa fondation : la solidarité, la liberté, la justice sociale.

Des trucs que j’ai bien connus en Seine-Saint-Denis.

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