Accord UE-Chine : « L’autonomie stratégique, c’est affirmer ses intérêts et ses principes »

"L'autonomie stratégique ne veut pas dire se délier des Etats-Unis pour se lier à la Chine", Raphaël Glucksmann. [© EP]

Alors que l’Union européenne, Berlin et Paris ont conclu avec le président chinois Xi Jinping un accord d’investissements le 30 décembre dernier, Etats-Unis, Royaume-Uni et Canada ont de leur côté interdit l’importation de produits provenant du travail forcé des Ouïghours. Lundi (18 janvier), la présidence française assurait que les « engagements » pris par Pékin sur la question des droits de l’homme seraient « vérifiés très scrupuleusement ».

Raphaël Glucksmann est député européen (S&D). Il est également président de la commission spéciale sur l’ingérence étrangère dans les processus démocratiques de l’UE, y compris la désinformation, ainsi que rapporteur de la législation européenne sur le devoir de vigilance des entreprises pour la sous-commission des droits de l’homme, dont il est aussi vice-président.

Quel est votre sentiment suite à la signature de l’accord d’investissements UE-Chine le 30 décembre dernier ?

Ma première question c’est pourquoi cette précipitation ? Est-ce que c’était une urgence ? La présidence allemande a montré la volonté de conclure de manière très rapide cet accord avant la fin de son semestre parce qu’il y avait des intérêts immenses en jeu, en particulier ceux des grandes entreprises allemandes. Nous avons eu accès aux document préparatoires et le texte est d’une faiblesse insigne sur la question des droits humains et du travail forcé. Les Européens ont en toute hâte rajouté une mention très vague pour se prémunir des critiques, dans laquelle la Chine s’engage seulement à progresser vers la signature de la convention de l’Organisation mondiale du travail sur le travail forcé.

Quand on sait à quel point la Chine ne respecte pas les conventions qu’elle signe – et qu’ici elle ne signe même pas – on comprend la vacuité de cette promesse. Quand on connaît la réduction des Ouïghours en esclavage, quand on sait comment cet esclavage bénéficie à des entreprises européennes via leurs fournisseurs chinois, c’est un désastre.

De plus, nous sortons d’une année où l’on s’est rendu compte que nous étions ultra-dépendants de la Chine, que nous n’arrivions pas à produire des masques ou des molécules simples comme du Doliprane. Une année qui a donc été marquée par des discours sur la relocalisation et sur la nécessité d’affirmer notre autonomie industrielle et stratégique.

Et puis il y a le message politique qu’on envoie : le lendemain de la signature de cet accord de principe, la Chine a arrêté 50 leaders démocrates hongkongais. Le message est donc désastreux : malgré l’ensemble des exactions du régime chinois, nous continuons le business as usual. Pire, nous l’approfondissons, tout comme notre interdépendance. Cela veut dire que, pour nous, les principes et les droits comptent fort peu.

L’UE et la Chine s’expliquent sur une relation difficile

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La Chine reste un partenaire commercial incontournable mais les gouvernements américain, canadien et britannique ont annoncé des interdictions d’importer des biens issus du travail forcé de la minorité ouïghoure. Au niveau européen, quels outils pourraient permettre de faire respecter les valeurs que défend l’Europe dans le cadre de cet accord ?

L’idée du devoir de vigilance est de remettre de la responsabilité dans cette pyramide d’irresponsabilités qu’est la globalisation. Les multinationales doivent désormais être responsables pénalement et juridiquement de l’ensemble de leur chaîne de production, y compris de leurs fournisseurs. Cette idée est centrale : il nous faut une législation européenne sur le devoir de vigilance. De même, il faut des instruments commerciaux qui nous permettent de décréter des interdictions d’entrée sur le marché européen pour des entreprises recourant à l’esclavage.  Le problème est que nous n’avons pas encore ces instruments.

La politique consiste à établir des hiérarchies de priorités et aujourd’hui la priorité devrait être d’établir le devoir de vigilance, ces instruments commerciaux et, ensuite seulement, de discuter d’un accord d’investissements. Il y a là une erreur stratégique fondamentale : je suis convaincu qu’il faut prendre en compte et les intérêts commerciaux, économiques, politiques, et les droits humains et les principes fondamentaux. Les deux se rejoignent : aujourd’hui, est-ce notre intérêt économique et politique de faire en sorte qu’il y ait plus d’investissements européens en Chine pour développer encore plus l’appareil productif chinois, pour dépendre encore plus de la Chine et laisser de côté la question de la propriété intellectuelle qui coûte des milliards aux Européens ? Je ne le crois pas.

L’Allemagne a énormément d’interêts commerciaux en Chine. Quelle est votre analyse du positionnement de la Chancelière Angela Merkel ?

Pour la plupart des pays européens, le premier partenaire commercial est l’Allemagne, dont le premier partenaire commercial est la Chine. Le choix stratégique qu’a fait Helmut Kohl dans les années 90 a été de miser sur les relations avec elle, un choix qui a court et moyen termes a beaucoup rapporté à l’économie allemande. Aujourd’hui, ces entreprises allemandes très puissantes se retrouvent dépendantes et sont devenues les ambassadrices des intérêts chinois en Europe.

Cela pose une vraie question sur l’indépendance du politique : est-il possible, à l’échelle européenne, d’affirmer son autonomie vis-à-vis des grands intérêts industriels et de définir un intérêt général européen ? L’intérêt de Volkswagen, de Siemens ou de Mercedes ne rejoint pas nécessairement l’intérêt général européen. Il y a là une confusion des genres qui montre une immense faiblesse du politique en Europe.

Les Etats-Unis sont une puissance très libérale, beaucoup plus pro-marché que l’opinion publique européenne. Pourtant, leur puissance politique peut décider de mesures qui vont à l’encontre de l’intérêt des grandes entreprise américaines. Quand ils bannissent l’importation de coton venu du Xinjiang (région où se trouvent les Ouïghours, ndlr), cela heurte des intérêts américains très puissants, comme ceux de Nike ou d’Amazon, qui ont eux aussi misé sur la délocalisation en Chine.

Ce qui est fascinant, c’est de voir qu’une puissance censée avoir un modèle social plus régulateur telle que l’Europe est incapable d’affirmer l’autonomie du politique et de l’intérêt général contre ses grandes entreprises. Nous le payons à la fois en termes de stratégie industrielle et économique mais aussi de confiance des citoyens dans les institutions et dans leurs dirigeants européens. C’est un débat que l’on aura au Parlement (probablement fin 2021-début 2022, ndlr) et qui sera extrêmement rude.

La Chine tire des avantages géopolitiques en signant avec l’UE, au vu de sa relation actuelle avec les Etats-Unis. Est-ce que finalement les Américains ne vont pas tirer, eux aussi, un bénéfice géopolitique de cette situation ?

Potentiellement, tout le monde peut tirer son épingle du jeu, sauf l’Union européenne. Nous nous retrouvons encore dans une  position d’entre-deux : nous sommes concernés par les droits humains mais on n’ose pas l’affirmer ; nous nous méfions de la super-puissance chinoise mais on n’ose pas engager le moindre rapport de force. Je suis pour l’autonomie stratégique européenne, pour qu’on ne dépende plus de la politique américaine de sécurité et de défense, pour qu’on ne considère pas le mandat de Trump comme une parenthèse pour ensuite se réfugier dans le statu quo ante, vers le papa  américain qui protège et dicte sa conduite à l’adolescent européen. Mais l’autonomie stratégique ne veut pas dire se délier des Etats-Unis pour se lier à la Chine. L’autonomie stratégique, c’est affirmer ses intérêts et ses principes.

Je constate qu’en Europe, nous sommes les derniers à croire encore à cette globalisation heureuse, un monde interconnecté où le progrès du commerce assurerait l’avenir radieux de l’humanité. Ce n’est vrai ni écologiquement, ni économiquement, ni socialement, ni politiquement.

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