Ambassadeur italien : « L’immigration illégale est désormais au programme de l’UE »

Alessandro de Pedys

Alessandro de Pedys [Gazetta Italia]

Pour Alessandro de Pedys, l’ambassadeur d’Italie en Pologne, la présidence italienne de l’UE aura permis une véritable prise de conscience des pays européens sur les enjeux de la lutte contre l’immigration illégale, jusqu’ici laissée à la charge des pays situés en première ligne. 

L’entretien a été réalisé par Karolina Zbytniewska et Krzysztof Kokoszczy?ski d’EURACTIV Pologne.

Comment évaluez-vous la présidence italienne du Conseil de l’Union européenne ?

De manière très positive. Notre présidence a coïncidé avec le renouvellement des institutions européennes : d’abord avec le nouveau Parlement européen en juillet, puis avec la nouvelle Commission en novembre, sans compter le nouveau président du Conseil européen, mais nous étions prêts pour faire face à cette situation. Elle nous a permis d’assurer une présidence plus politique que technique.

Quels sont les principaux changements apportés par la présidence italienne selon vous ?

Il y en a deux principaux. Le premier concerne la politique économique de l’Union européenne. Dès le début, le gouvernement de Matteo Renzi a déclaré que l’Europe devait se concentrer sur la croissance plutôt que sur l’austérité. Tout au long de notre présidence, nous avons pu obtenir le soutien de l’UE pour des politiques orientées vers la croissance, comme le plan d’investissement de Jean-Claude Juncker.

Le second concerne l’immigration. Ce sujet n’était même pas au programme il y a quelques années, mais nous avons réussi à faire la différence. Il est toutefois important de constater que ce n’est que le début du processus.

« L’immigration incontrôlée et illégale est désormais au programme de l’UE. »

Quels changements l’Italie a-t-elle apportés dans les politiques d’immigration de l’UE ?

Tout d’abord, nous avons concentré le débat européen sur l’immigration. Le fait que la Commission Juncker compte désormais un commissaire à la migration est une preuve de la volonté de l’UE de traiter ce sujet.

Nous avons également entamé un débat sur une approche de l’UE plus structurée et organisée en termes de migration, qui remplacerait les réactions ponctuelles et urgentes, comme lors de la tragédie de Lampedusa. Nous avons amorcé un véritable changement d’attitude et avons provoqué une prise de conscience vis-à-vis des migrations.

Est-ce un changement réel, visible ?

C’est en tout cas le début d’une discussion que nous n’avions jamais eue auparavant. Les effets à long terme ne seront pas visibles tout de suite.

Néanmoins, durant notre présidence, nous avons déjà observé des progrès à court et à moyen terme. Par exemple, nous avons réussi à lancer l’opération Triton, coordonnée par Frontex, l’agence européenne pour les frontières.

… qui a remplacé l’opération italienne Mare Nostrum

Il est important de ne pas faire de confusion entre Mare Nostrum et Triton. Cette dernière est une opération de contrôle aux frontières alors que l’ancienne est un programme de recherche et de sauvetage.

En pratique, elles peuvent paraître semblables, mais elles divergent sur un aspect juridique important : qui est responsable des migrants interceptés lors des opérations ? Dans le cas de Mare Nostrum, c’était l’Italie qui devait les prendre en charge, alors que dans le cas de Triton, vu qu’il s’agit d’une mission de contrôle aux frontières, ils tombent sous la juridiction du pays dont ils essayent de traverser la frontière.

Se contenter de capturer des migrants ne peut pas être la seule réponse de l’UE sur la question des migrations, n’est-ce pas ?

Non, bien sûr que non. En réalité, nous ne « capturons » pas les migrants, nous les interceptons et souvent, nous les sauvons. Pour nous, la meilleure solution à l’afflux de migrants dans l’UE est la coopération avec les pays d’origine.

Bien sûr, parfois ce n’est pas possible, comme dans le cas des nombreux migrants originaires de Libye, pays où règne actuellement le chaos, avec deux gouvernements séparés et de vives tensions internes.

Durant notre présidence, nous avons tout de même organisé des conférences avec d’autres pays africains. Nous espérons que des engagements directs et à long terme aideront à minimiser les facteurs qui poussent les populations à émigrer de leur pays pour se rendre en Europe.

« L’immigration illégale est une menace pour l’ensemble de l’Union européenne. »

La plupart des immigrants arrivent par la Méditerranée, ce qui en fait un problème direct pour l’Italie. Comment convaincre les pays du nord de l’UE que la migration est aussi leur problème ?

C’est une menace pour l’ensemble de l’UE. Les 170 000 migrants qui sont arrivés illégalement sur les côtes siciliennes en sont la preuve.

La plupart de ces migrants ne peuvent pas ou ne veulent pas être identifiés, ils représentent une menace potentielle pour toute l’Europe : une menace terroriste, une menace d’infiltration criminelle et une menace économique.

>> Lire l’interview de Fiorello Provera: « Il faut partager le fardeau de l’immigration »

Si l’immigration est un sujet si important, pourquoi a-t-il intégré le programme de l’UE il y a si peu de temps ?

La réponse est simple, c’est parce-que, jusqu’à récemment, une approche européenne commune n’était pas nécessaire. Avant, nous avions une approche bi- ou multilatérale. Les pays touchés par l’immigration massive trouvaient des solutions entre eux et avec les pays d’origine.

En 1989,  la fin de la guerre froide la donne a changé. Un ordre bipolaire était en place à cette époque-là, la situation migratoire était beaucoup plus stable et les pays aux portes de l’Europe également.

Depuis, le monde est beaucoup moins stable, beaucoup de nos pays voisins se sont enlisés dans des conflits internes. Autrefois, il s’agissait principalement de migration économique, aujourd’hui, un très grand nombre de migrants fuient la guerre et la persécution. Ces facteurs rendent les anciennes approches, d’ampleur limitée, moins efficaces en termes d’impact sur les flux migratoires. Nous avons besoin d’une approche harmonisée.

« L’austérité a poussé la Grèce au bord de la pauvreté et a entraîné le reste de l’Europe dans la stagnation. »

Vous avez mentionné le scepticisme italien vis-à-vis des politiques d’austérité, sachant que le nouveau gouvernement grec s’y oppose également, pensez-vous que l’Italie pourrait jouer le rôle de médiateur entre Athènes et le reste de l’UE ?

Je ne pense pas qu’un tel rôle soit nécessaire. Il est vrai que le gouvernement d’Alexis Tsipras est fermement opposé aux politiques d’austérité, mais ce n’est pas un gouvernement anti-UE.

>> Lire : Le ton monte entre Athènes et le reste de l’UE

Pensez-vous qu’Alexis Tsipras sortira la Grèce de la zone euro ?

Non, je ne pense pas. Ce que je sais, c’est qu’il est important qu’Athènes et Bruxelles gardent leur sang-froid et dialoguent.

Quel est votre point de vue sur les politiques d’austérité ? Étaient-elles une erreur ?

C’est un fait : l’austérité a poussé la Grèce au bord de la pauvreté et le reste de l’Europe dans un état de stagnation tel que, malgré les prix historiquement bas du pétrole ou des taux d’intérêts, l’Europe n’a pas pu renouer avec la croissance.

À mon avis, nous aurions pu éviter cette situation dès le début. Les politiques d’austérité et notamment leurs caractères punitifs ont plongé l’Europe dans une stagnation économique et dans la pauvreté.

Pensez-vous que cette situation aura un impact à long terme sur l’UE ?

L’Europe a été construite selon ce que l’on appelle une « méthode fonctionnelle », c’est-à-dire un procédé apolitique et technocratique qui a tiré sa légitimité de son grand succès.

Cette méthode a garanti la prospérité en Europe pendant de longues années, mais ce n’est plus le cas. Désormais nous avons un problème. Si vous ne proposez pas de biens publics aux gens, alors ils commencent à vous rejeter.

C’est peut-être la fin de la méthode fonctionnelle. Nous verrons bien.

« La politique européenne de voisinage a échoué dans l’est et dans le sud. »

En Italie, vous vous inquiétez davantage des pays qui se trouvent de l’autre côté de la Méditerranée. Quel avenir voyez-vous pour eux dans leur relation avec l’UE ?

C’est difficile à dire. En général, nous devons réévaluer l’ensemble de la politique. La politique européenne de voisinage a échoué dans l’est et dans le sud. Lors de la création d’une nouvelle politique, nous devrons prendre soin de ne pas surestimer notre pouvoir à changer le cours des évènements dans d’autres pays. Nous avons pris l’habitude de penser que nous pouvions le faire, que nous avions un certain niveau de contrôle et d’influence sur eux.

Les évènements ces dernières années – en Syrie, en Crimée, en Ukraine, en Libye – ont prouvé à quel point nous étions impuissants dans ces pays.

>> Lire : Nouveau sommet à Minsk pour sortir de l’impasse en Ukraine

« Nous sommes très favorables au TTIP »

Concernant les relations UE-USA, le partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP) se trouve dans les priorités du programme européen depuis quelques temps mais de nombreux groupes d’intérêt ont récemment essayé de le bloquer. Quelle est la position de l’Italie sur cet accord de libre-échange avec les États-Unis ?

Nous sommes très favorables au TTIP. C’est pour cela que nous avons encouragé ce projet durant notre présidence et, grâce également au soutien de la Pologne, nous avons réussi à accroître la transparence des négociations. Il y a énormément de désinformation…

Et un manque d’information…

Oui, et un manque d’information. Nous nous réjouissons du fait que l’Europe ait la possibilité de renforcer ses liens économiques et politiques avec les États-Unis. Par ailleurs, l’UE a des besoins de plus en plus importants en matière de sécurité, un sujet sur lequel l’UE a besoin de l’aide des États-Unis.

Il est essentiel pour nous que les négociations se terminent au plus vite. Si nous réussissons, le TTIP sera un modèle pour les accords commerciaux mondiaux à l’avenir. Dans le cas contraire, nous laisserions les autres nous dicter les démarches à suivre. Les États-Unis négocient également des accords de libre-échange avec d’autres pays, comme des pays asiatiques par exemple, donc pour nous, le temps presse.

Pensez-vous qu’il est possible de conclure les négociations du TTIP cette année ?

Je l’espère. Mais je crains que cela ne représente un trop grand défi et que les négociations soient prolongées à l’année prochaine.

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