Prague appelle à une immigration «différente»

Andrej Babiš [Show Janis Kraus/YouTube]

Le ministre tchèque des Finances, Andrej Babiš, réclame une approche différente de la crise migratoire et appelle à œuvrer pour le rétablissement de la paix en Syrie en coopération avec Moscou et Washington.

Andrej Babiš est ministre tchèque des Finances, et vice-Premier ministre. Ce milliardaire, deuxième homme plus riche du pays, dirige également le parti ANO 2011. Il a répondu aux questions d’Euractiv Pologne.

Les pays du groupe de Visegrád (V4) soutiennent le concept de « solidarité effective ». La République tchèque souhaite-t-elle exporter cette coopération régionale au-delà de l’UE ?

Si le V4 s’accorde réellement sur quelque chose, il devrait le présenter ensemble à l’Europe. Toutefois, nous avons souvent des opinions différentes, qui ont en plus tendance à changer en fonction des changements de pouvoir. Ça a été le cas du gouvernement polonais.

Mais avant tout, Visegrád n’est pas une plateforme pour l’UE. C’est utile, mais surtout pour des sujets qui vont au-delà de l’autorité de l’UE : la coopération transfrontalière, la culture, l’éducation, les transports, etc. Honnêtement, étant donné la concurrence qui règne entre les pays du V4, ils ne peuvent former une plateforme unie. Il est plus logique de se mettre d’accord avec les Polonais, les Néerlandais ou les Allemands, en fonction de nos intérêts.

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Il s’agit donc avant tout de gagner sur des objectifs communs aux quatre pays ?

J’ai récemment rencontré Mateusz Morawiecki, ministre au Développement polonais. C’est un banquier, il a l’air raisonnable. Je lui ai expliqué le projet d’autoliquidation, ainsi que celui de lutte contre la fraude. En ce moment, nous coopérons très étroitement, et nous sommes très efficaces dans la lutte contre la fraude fiscale. J’espère qu’il adoptera notre position et soutiendra ce projet. […]Ce sont les quotas d’immigrants qui posent problème. Mais une partie du V4 a également changé, donc la situation s’est modifiée aussi.

Vous ne considérez donc pas le V4 comme une force au sein de l’UE ?

Ce serait une force si nous pouvions nous mettre d’accord. Et cela n’arrivera probablement pas. Regardez aussi quelle est l’opinion de Jarosław Kaczyński [qui dirige le parti au pouvoir en Pologne, le PiS]. Une piètre opinion. Même chose pour Viktor Orbán. À présent, la question est de savoir si on peut coopérer avec quelqu’un qui n’a aucune position. Cela ne veut pas dire que nous ne souhaitons pas coopérer avec les Polonais, les Hongrois et les Slovaques au sein du groupe de Visegrád. Nous avons différentes visions du V4, mais si vous voulez arriver à quelque chose, vous ne pouvez pas vous limiter à ce groupe. Vous devez travailler avec les pays qui ont le même avis que vous sur une idée précise. C’est pourquoi les alliances changent. Varsovie est un partenaire très important pour nous, et nous espérons que le groupe de Visegrád évoluera dans les années à venir, mais pas comme un levier de pouvoir au sein de l’UE.

Il semblerait donc que le principe de solidarité effective ne se limite pas aux quotas de réfugiés, mais concerne la politique en général.

Lors de la dernière rencontre des ministres des Finances européens, nous avons discuté avec Magdalena Andersson, la ministre suédoise. Elle nous a dit qu’elle voudrait réduire nos financements parce que l’on n’accueille pas de migrants. Avec Varsovie, nous avons exactement la même position, sans qu’il n’y ait de coordination. Donc j’ai répondu : « oui, nous recevons de l’argent, mais des entreprises suédoises investissent dans mon pays et en Pologne et récupèrent tous les ans des dividendes : 10 milliards d’euros de la République tchèque et 25 milliards de la Pologne. Que voulez-vous de plus ? Votre entreprise fait du bénéfice parce qu’elle fait des économies sur le salaire de nos citoyens. En Allemagne, vous devriez les payer  dix fois plus. »

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C’est à peu près la même chose avec les migrants. Nous avons une position similaire à celle de Varsovie. La Pologne fait travailler un million d’Ukrainiens, nous en employons 200 000. Nous voulons que nos entreprises puissent choisir des travailleurs étrangers quand elles le veulent, pas quand Jean-Claude Juncker leur dit de le faire. Nous pouvons accueillir des migrants pour des raisons humanitaires, bien sûr. Mais en Ukraine, c’est la guerre.

Les derniers chiffres montrent que vous n’avez accueilli que 12 réfugiés, qui ont été relocalisés.

Ce qui nous place dans le top cinq de l’accueil par habitant.

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L’UE ne doit-elle pas être solidaire ? N’est-elle pas forte uniquement quand elle est unie ?

Nous avons dépensé 20 millions d’euros, envoyé 150 policiers, nous entretenons plus de 20 hotspots. Nous sommes toujours dans les premiers pays à envoyer de l’aide, mais aider l’Allemagne est une chose. Prendre une décision impliquant un système de quotas en est une autre. C’est ça qui a divisé l’UE. Il peut y avoir de la solidarité, mais uniquement si nous gardons le contrôle. Un jour, nous nous mettons d’accord sur le nombre de réfugiés, puis le lendemain 15 ou 20 milliers d’autres viendront frapper à notre porte.

Il ne s’agit pas vraiment d’aider l’Allemagne, mais d’aider des gens qui fuient la guerre et la mort. Puis d’aider l’Italie et la Grèce, où les réfugiés sont bloqués, dans des conditions inhumaines. Vous dites que les quotas ont divisé l’UE, alors que ce sont principalement les pays du V4 qui n’ont pas accepté la relocalisation.

On ne peut pas travailler avec des nombres qui ne peuvent pas fonctionner. On peut faire semblant d’être solidaires, mais regardez l’Allemagne ou la Suède aujourd’hui. Que se passe-t-il là-bas avec les migrants ? C’est une question sérieuse. Des milliers d’entre eux, qui n’ont pas été enregistrés, menacent nos citoyens. On ne peut décider sur les quotas alors que la politique de retours ne fonctionne pas. Récemment, même Guy Verhofstadt, qui soutenait pourtant ce système, a déclaré que ça avait été une erreur de commencer par des quotas. Si j’étais président de la Commission, j’aurais commencé par discuter les quotas individuellement avec le Premier ministre de chaque pays avant de les proposer. Je me serais penché sur la politique de retour et la protection des frontières, puis j’aurais présenté le concept.

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Quand vous listez tous les éléments néolibéraux que vous dites nécessaires pour que nos États rattrapent les économies occidentales, je me dois de demander : pensez-vous que l’Union européenne contribue au V4 ou qu’elle entrave ces pays ?

Il ne devrait pas y avoir de limites, de réglementation. Nous avons besoin du village d’Astérix. Dans le village, tout fonctionne parfaitement, ce qui est bénéfique à la libre-circulation de biens, services, personnes et capitaux. Il n’y a pas de discrimination ni d’obstacles tarifaires. La protection des frontières est très efficace et concerne tous les étrangers, avec des règles claires régissant les relations externes, soutenues par le courage et l’approbation des citoyens. Le village d’Astérix ne peut simplement autoriser qui que ce soit à venir profiter d’une vie meilleure. Le village n’est ouvert que pour ceux qui sont prêts à contribuer au bien-être commun et devrait pouvoir choisir ses habitants.

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Un marché ouvert avec des frontières fermées. Une autarcie européenne?

Pour lutter contre l’immigration, nous devons lutter contre ses causes, et non contre les conséquences de la crise.

Il n’empêche, 1,4 million de réfugiés et de migrants ont déjà débarqué en Europe au cours des deux dernières années. Nous devons aussi nous occuper d’eux.

Il fut un temps où tout le monde arrivait aux États-Unis en passant par Ellis Island. Nous devons prendre notre téléphone et appeler Donald Trump et Vladimir Poutine pour leur dire: « Demain, rencontrons-nous pour trouver une solution au problème syrien. »

Je le répète, 1,4 million de personnes sont déjà en territoire européen. Nous devons leur porter secours et aider les pays où ils affluent. 

On ne peut réellement agir qu’en dehors de l’Europe. Créer des hotspots à l’intérieur de l’Union n’a pas de sens. Nous devons par ailleurs réformer l’OTAN pour passer d’une alliance défensive à une alliance offensive. Nous avons des ennemis autres que la Russie.  Il s’agit de l’État islamique, du terrorisme, et ainsi de suite. En août 2015, je me demandais: « À quoi sert l’OTAN? » À quoi bon acheter un avion de chasse et entraîner des soldats en Irlande? Ils devraient plutôt être envoyés en Méditerranée pour attaquer les bateaux vides sur lesquels embarquent tous ces malheureux. Que fait l’OTAN à l’heure actuelle pour lutter contre les passeurs? Rien.

L’Europe n’est pas étrangère. Nous sommes l’Europe, lui jeter la pierre revient donc à rejeter la faute sur votre pays.

L’Europe, c’est nous. L’Europe, ce sont des personnalités politiques élues par le peuple. Et elles faillissent à leur devoir. L’UE n’a pas de politique extérieure commune, c’est précisément la raison de son inefficacité.

Si cette politique n’existe pas, c’est parce que les États membres ne veulent pas abandonner leur souveraineté.

Ils doivent cependant se concentrer sur certaines priorités, dont l’immigration. Il sera impossible de l’enrayer tant que la paix ne sera pas rétablie en Syrie, une situation qui ne peut se présenter qu’avec la coopération de la Russie et de Donald Trump. Il conviendrait ensuite de créer un plan Marshall et d’investir afin que la croissance profite à tous les acteurs.

Dit de cette manière, cela semble très simple à mettre en place. Presque enfantin.

Ce n’est pas parce que vingt millions de personnes ont quitté la Syrie que l’Europe peut accueillir vingt millions de Syriens. Nous devons négocier la paix. Je suis allé en Syrie en 1979. C’était un très beau pays. Aujourd’hui, nous comptons 2 500 Syriens intégrés dans la société tchèque. Nous avons même eu un maire syrien à Mlada Boleslav. Ces hommes ont étudié dans notre pays, épousé nos femmes, ils sont donc parfaitement intégrés. Pas comme à Molenbeek. Là-bas, ils ne sont pas intégrés. Ici, il n’y a pas trois millions de Turcs ni neuf millions de Maghrébins. Il s’agit d’une forme d’immigration tout à fait différente. Par conséquent, une politique migratoire complètement différente doit être mise en place.

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