Chizhov : « Personne ne peut être isolé dans un monde globalisé, en particulier la Russie. »

Vladimir Chizhov, photo Georgi Gotev

Vladimir Chizhov, photo Georgi Gotev

EXCLUSIF / Alors que les dirigeants du G8 se réunissent sans le président russe Vladimir Poutine, l’ambassadeur russe auprès de l’UE, Vladimir Chizhov a regretté la mise à l’écart de la Russie et affirmé que l’UE ne disposait d’aucune option pour remplacer le gaz russe sur le court et moyen terme.

Vladimir Chizhov est un diplomate de carrière. Avant d’être nommé ambassadeur auprès de l’UE en 2005, il a été vice-ministre des Affaires étrangères. 

>> Lire l’interview intégrale ici.

La Commission a demandé au gouvernement bulgare de stopper la construction du gazoduc South Stream et lancé une procédure d’infraction contre Sofia sur la manière dont l’appel d’offres a été mené. Qu’en pensez-vous ?

Une telle décision de la Commission semble être en phase avec la ligne hautement politisée de l’UE sur la question du projet South Stream en tant que tel. L’UE craint que l’Ukraine conserve son quasi-monopole de pays de transit, à l’heure où de nombreuses discussions sur la nécessité de diversifier les approvisionnements en énergie vers les États membres ont lieu. 

Mais selon la Commission, le gaz transitant par South Stream sera également russe. Par conséquent, le gazoduc ne contribuera pas à la diversification de l’approvisionnement en gaz. C’est pourquoi elle ne considère pas ce projet comme prioritaire.

Bien. . . Pour commencer, le gaz russe est de bonne facture. Il est le plus compétitif sur le marché européen. Je connais certains pays qui se plaignent des prix pratiqués par Gazprom.  Mais ces prix ne sont pas du ressort de  l’État, mais des accords commerciaux entre les différentes entreprises concernées. 

Dans certains pays, environ deux tiers, voire dans certains cas, trois quarts du prix payés par le consommateur sont en fait des taxes. Donc, au bout du compte, plus de la moitié du prix payé par le consommateur termine dans les poches de l’État membre de l’UE et non dans celles du fournisseur.

Il y a de nombreux débats sur de possibles sources d’énergie alternatives, telles que le GNL [gaz naturel liquéfié], ou même le gaz de schiste en provenance notamment des États-Unis. Mais en réalité, je ne crois pas qu’il existe une option qui puisse remplacer le gaz russe sur le court et moyen terme.

Bien sûr des obstacles créés artificiellement peuvent empêcher toute forme de coopération, mais ce ne sera pas au bénéfice du consommateur.

Mais quel est votre avis sur le fait d’utiliser le gaz comme levier politique ? L’Ukraine paie 485 dollars par millier de mètres cubes, bien plus que la plupart des pays européens.

Le plus drôle, c’est que l’Ukraine ne paie pas 485 dollars. Jusqu’à la semaine dernière, Kiev n’avait rien payé, et ce, depuis un semestre déjà. Maintenant, ils ont effectué un versement, et les comptes de Gazprom ont été provisionnés hier.

Ce fut un sujet qui a été débattu dans les plus hautes instances le 2 juin à Bruxelles. Vous savez, il y a des pays qui paient bien plus que la somme que vous avez mentionnée. Ici, en Europe, certains pays paient bien plus que 500 dollars. Sans parler de l’Asie.

C’est pourquoi je dis que l’Europe a de la chance d’avoir tous ces gazoducs qui apportent du gaz russe. Et quand j’entends des personnalités politiques de premier plan des États-Unis qui déclarent « Houah ! Nous avons cette révolution absolument grandiose que constitue le gaz de schiste, nous allons fournir l’Europe et le reste du monde »: c’est du bluff, car les exportations en gaz des États-Unis sont très réglementées.

Et j’ai des difficultés à concevoir qu’une compagnie américaine choisisse de fournir en gaz l’Europe, alors que le marché asiatique est prêt à payer 50 % plus cher.

Actuellement, un projet politique d’envergure émerge au sein de l’UE, celui de mettre en place un organe unique pour acheter le gaz à Gazprom, en lieu et place de tous ces accords secrets bilatéraux. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ce projet est contraire à la philosophie de la politique énergétique européenne, car celle-ci consiste en premier lieu à la libéralisation du marché de l’énergie, n’est-ce pas ?

J’oserais énoncer d’autres possibilités dans le cadre d’une union énergétique entre l’UE et la Russie : une coopération renforcée, un échange technologique, des contrats à long terme qui comprendraient le volume, le prix et tout ce qui va avec. Ceci augmenterait la stabilité de l’approvisionnement en énergie et garantirait la sécurité énergétique de tout le continent.

Le G7 se rencontre ce mercredi à Bruxelles sans la présence de la Russie, et vendredi ont lieu les célébrations à l’occasion du 70e anniversaire du débarquement, auxquelles le président Vladimir Poutine sera présent. Quelles sont vos attentes pour ces deux réunions? 

La Russie n’a jamais été exclue du G7, puisqu’elle n’en a jamais fait partie. Il s’agit en fait du G8 dont la présidence revient actuellement à la Russie cette année. Aujourd’hui, 3 juin, si tout s’était déroulé comme prévu, j’aurais été au sommet russo-européen à Sotchi, suivi du sommet du G8 le lendemain.

Malheureusement, certains membres du G8 ont préféré ne pas venir et se retrouver à la place dans le cadre du G7. L’UE a ensuite décidé d’annuler notre sommet bilatéral, qui devait se tenir aujourd’hui même. Ces deux décisions sont mauvaises, non pas pour la Russie, mais pour la promotion des thématiques liées au G8, et celles portant sur des questions internationales. Ainsi, [. . .] celles-ci resteront lettre morte.

Et en ce qui concerne les négociations entre la Russie et l’UE, encore une fois, bloquer un certain nombre de questions qui intéressent les deux partis n’aide en rien.

Vous avez parlé de la Normandie : oui, le président Vladimir Poutine sera présent, et il rencontrera le soir précédent, le jeudi, le président François Hollande pour un dîner bilatéral à Paris. Il aura également des rencontres bilatérales en Normandie avec les autres dirigeants présents.

Vous savez, certains déclarent que la Russie est isolée, le président Barack Obama fait malheureusement partie de ceux-là. Personne ne peut être isolé dans un monde globalisé, en particulier un pays de la taille et du poids de la Russie.

Ainsi, j’espère que cette fièvre causée par la tournure qu’ont prise les évènements en Ukraine passera. Bien sûr, la crise en Ukraine nécessite des mesures concertées afin de faciliter une solution politique. Le cadre est là, il a été décidé à Genève en avril dernier, et l’OSCE sous présidence suisse a soumis une feuille de route, qui est soutenue par mon pays.

Mais les évènements en Ukraine ne sont pas propices à la mise en place d’une solution sur le long terme. Quand une armée, que l’on appelle Garde nationale, combat ses propres compatriotes, provoque nombre de victimes civiles, et a recours à la force sans discernement, à coup d’artillerie et de bombardement, c’est difficile d’envisager un règlement durable. Ce dont nous avons besoin, c’est de mettre un terme à l’opération qualifiée « d’anti-terroriste » et d’amorcer un dialogue politique approfondi.

L’Ukraine demande à la Russie de stopper l’infiltration de milices ainsi que la vente d’armes qui transitent par la frontière. Vous affirmez que les forces ukrainiennes combattent leur propre peuple, mais j’ai lu que de nombreux cercueils contenant des dépouilles mortelles ont été envoyés à la Russie, pour être enterrées là-bas. Confirmez-vous ?

La Russie n’envoie ni arme ni qui que ce soit [. . . ]. Il y a beaucoup de rumeurs, beaucoup de spéculations. . .

Des observateurs de l’OSCE sont tenus en otage par des milices. . .

C’est malheureux, et nous faisons tout notre possible pour permettre leur libération immédiate. En fait, certains groupes ont déjà été libérés.

Un groupe d’observateurs de l’OSCE de 11 personnes a été libéré. Il est vrai, ce fut grâce à une heureuse coïncidence, car l’une de ces onze personnes était Russe et a pu négocier pour les autres. Si vous nommez ça influence, alors peut-être que ça l’est.

Le président Vladimir Poutine rencontrera-t-il le président ukrainien récemment élu, Petro Porochenko ?

Ils pourraient bien se croiser. Je n’y vois aucun problème.

La Russie va-t-elle reconnaître Petro Porochenko comme le président légitime de l’Ukraine ?

Nous avons déclaré publiquement que les élections étaient un pas dans la bonne direction. Mais le problème ne vient pas de la Russie. Le problème pour Petro Porochenko est d’être reconnu par le peuple ukrainien. Souvenez-vous des circonstances dans lesquelles Maidan a commencé : il s’agissait d’une manifestation contre les oligarques et la corruption.Le passif de Petro Porochenko suscite légèrement la controverse, vous en conviendrez ?

Que devrait être la prochaine étape à la suite des élections – la formation d’un gouvernement ?

Non. Si vous lisez la constitution ukrainienne, les pouvoirs du président ne portent seulement que sur deux ministres : celui des affaires extérieures et celui de la défense. Il ne peut pas destituer le premier ministre, et ce pourrait bien devenir le problème majeur de Petro Porochenko.

Nous sommes convaincus que le concept d’une Ukraine en tant qu’État unitaire, qui a surgi il y a 23 ans de cela, quand le pays a gagné son indépendance, ne fonctionne pas. Je crois profondément, et vous serez certainement d’accord, que réécrire la constitution à chaque succession de president n’est pas le meilleur exemple d’exercice démocratique. La constitution devrait être quelque chose qui résiste aux élections et aux personnalités.

Certains semblent ne pas apprécier le concept de fédération. Je l’accepte. Mais la décentralisation, qui n’a suscité aucune opposition ces jours-ci, doit être envisagée. Une véritable décentralisation, avec une réelle décentralisation des pouvoirs. Autrement, ça ne marchera pas.

 

Interview réalisée en anglais par Georgi Gotev, EURACTIV.com

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