«Hillary Clinton avait un plan pour soutenir le projet européen»

Julianne Smith, conseillère d'Hillary Clinton sur l'Europe pendant sa campagne. [CNAS]

Exclusif. La candidate malheureuse à l’élection américaine, Hillary Clinton, avait prévu une stratégie détaillée pour soutenir l’UE dès son premier jour à la Maison-Blanche.

La victoire inattendue de Donald Trump a fait dérailler le projet de mettre l’Europe au centre de la politique étrangère américaine. Alors que le président approche de ses 100 premiers jours de présidence, Julianne Smith estime que les choses auraient été « radicalement différentes » avec la candidate démocrate à la Maison-Blanche.

Julianne Smith était la responsable de l’équipe Europe d’Hillary Clinton durant sa campagne. Elle est directrice du Programme de sécurité transatlantique au Centre pour une nouvelle sécurité américain.

Vous faisiez partie de l’équipe Europe d’Hillary Clinton. Auriez-vous pris un rôle similaire à la Maison-Blanche ?

Je ne sais pas ce que j’aurais fait. Je sais que j’aurais travaillé durant la période de transition. On m’a demandé de travailler à la Maison-Blanche entre l’élection et Noël. Je dirigeais une équipe de près de 50 conseillers politiques durant la campagne, aux côtés de Mike Mc Faul [ancien ambassadeur américain à Moscou].

L’une des principales critiques faites à Donald Trump est non seulement son manque de stratégie dans de nombreux domaines, dont l’Europe, mais aussi l’absence de nomination de hauts responsables à des postes importants pour les mettre en pratique. De votre côté, vous sembliez prête à vous lancer à corps perdu dans votre travail dès le premier jour.

Donald Trump n’a pas utilisé la période de transition pour se préparer à la présidence. Par conséquent, il s’est retrouvé extrêmement désorganisé et cela a été très troublant pour les personnes qui étaient toujours au gouvernement et cherchaient à interagir avec leurs homologues de l’équipe de transition de Trump.

Clairement, ils ne s’attendaient pas à gagner, ou alors, ils ne se souciaient juste pas de la période de transition. Hillary Clinton avait des centaines de personnes qui la conseillaient sur sa politique étrangère, et Donald Trump en avait une douzaine. Les deux adversaires avaient donc un concept de l’organisation très différent.

À quoi auraient pu ressembler les 100 premiers jours d’Hillary Clinton comparés à ceux de Donald Trump par rapport à l’Europe ?

Ils auraient été complètement différents, car elle aurait eu une équipe prête et elle aurait effectué une transition très efficace. Nous savions exactement qu’elle était la stratégie. Nous savions où aller.

Elle aurait déjà effectué plus de voyages à l’étranger, j’imagine, pour transmettre sa stratégie. Elle aurait probablement prononcé un grand discours sur la politique étrangère, ce que Donald Trump n’a toujours pas fait. Il y aurait eu un examen complet de la situation avec la Russie pour voir où nous nous dirigions avec eux. Rien de cela n’a été fait.

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Quelles auraient été vos priorités pour cette période initiale vis-à-vis de l’Europe ?

Une visite en Europe, une stratégie pour renforcer les liens USA-UE, un examen complet de notre relation avec la Russie auraient été réalisés en collaboration avec nos alliés européens, et nous aurions essayé de voir ce que nous pouvions faire de plus pour soutenir l’Ukraine.

Quels étaient les principaux objectifs stratégiques d’Hillary Clinton pour notre région ?

Dans l’ensemble, on partait du constat que le projet européen traversait une crise. Quand vous voyez le Brexit, le défi du terrorisme, l’agression de la Russie, la montée des partis populistes, le manque de confiance en les institutions internationales comme l’UE, l’Europe avait besoin du soutien des États-Unis.

Les États-Unis ne font bien évidemment pas partie de l’UE, mais nous avions la capacité d’aider le projet européen. Et de continuer à encourager les relations USA-UE, de soutenir l’OTAN, de repousser l’agression russe en Europe centrale et de l’Est, et de renforcer la dissuasion dans les pays baltes et ceux qui se trouvent à l’est du territoire de l’OTAN.

Nous voulions aussi nous concentrer sur la relation USA-Turquie, qui est dans un état déplorable depuis quelques années, notamment depuis la tentative de coup d’État contre Recep Tayyip Erdoğan et le profond désaccord sur l’extradition de Fethullah Gulen.

Hillary Clinton et notre équipe avaient la conviction que Washington devait tendre la main et s’appuyer sur le partenariat entre Barack Obama et Angela Merkel, et entretenir une relation plus étroite avec de nombreux leaders en Europe et à Bruxelles, et travailler avec nos alliés européens pour renforcer notre coopération.

Jusqu’à présent, c’est l’opposé qui se passe. L’administration Trump n’a pas les gens dont elle a besoin pour gérer notre relation avec l’Europe. Actuellement, il y a un grand malaise sur les objectifs de l’administration, sa stratégie, son sentiment vis-à-vis de l’Europe et son engagement vis-à-vis du projet européen et de la relation transatlantique.

Comment un gouvernement d’Hillary Clinton aurait pu soutenir l’UE pour faire face au sentiment eurosceptique diffusé par les partis populistes, et par certains gouvernements comme en Pologne ou en Hongrie ?

Nous aurions travaillé avec nos partenaires européens pour intervenir auprès des pays qui reviennent sur des réformes démocratiques. Des déclarations politiques conjointes auraient pu être faites entre Washington et Bruxelles pour critiquer par exemple ce que Viktor Orbán est en train de faire avec l’Université d’Europe centrale.

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Nous aurions parlé de ce qui se passe après le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP). Il sembler que le TTIP n’aille nulle part et que le rejet se fait des deux côtés de l’Atlantique. Mais pourrions-nous envisager un nouvel accord qui dissiperait les inquiétudes des populations ?

Nous pourrions aussi en faire davantage dans le domaine du partage des renseignements, de la coopération policière et de la sureté aérienne. Il y a aussi des efforts à faire sur la stabilité de l’Afrique du Nord et sur la crise des réfugiés.

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Hillary Clinton était donc prête à ramener les relations transatlantiques sur le devant de la scène, contrairement à Barack Obama qui s’était davantage tourné vers l’Asie.

Elle croyait aussi en l’Asie. Lorsqu’elle était au gouvernement, elle a dédié beaucoup de son temps à cela. Elle n’aurait pas rejeté cette position. Mais elle sentait que les États-Unis devaient davantage se concentrer sur l’Atlantique, qui n’avait pas reçu toute l’attention que le sujet méritait durant l’administration Obama.

Envisagiez-vous un soutien supplémentaire à l’Europe pour gérer la crise des réfugiés, par exemple en acceptant plus de personnes venant de Syrie aux États-Unis ?

Oui, elle a affirmé cela à plusieurs reprises durant sa campagne. Elle considérait que les États-Unis devaient accepter plus de réfugiés.

Mis à part son appel incessant aux États européens pour qu’ils augmentent les dépenses militaires, quelle est la stratégie de Donald Trump pour l’Europe ? En a-t-il une ?

Non, je crois qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. Je ne pense pas qu’ils savent pourquoi Donald Trump se rend au sommet de l’OTAN le 25 mai. Je crois qu’ils n’ont pas de plan. Bien sûr, ils veulent encourager les dépenses militaires des alliés de l’OTAN. Mais au-delà de ça, ils ne se concentrent pas sur des sujets majeurs. Il n’y a pas de plan, pas de vision, pas de stratégie. Nous ne savons pas ce qu’ils veulent faire avec la Russie, ni avec l’UE, ça ne semble pas les intéresser et c’est inquiétant.

Beaucoup des menaces que Donald Trump avait proférées envers l’Europe ne se sont pas matérialisées, par exemple en ce qui concerne l’accord de Paris ou les déficits commerciaux…

Oui, car c’est beaucoup de fanfaronnade, de tweets, de déclarations provocantes, mais nous attendons toujours de voir la couleur de leurs véritables politiques. Nous n’avons pas vu grand-chose en ce qui concerne l’Europe et la relation transatlantique.

Pensez-vous que ça se traduira un jour en actes politiques ?

Je n’en ai aucune idée. Je me pose moi-même tout le temps la question, mais je n’en sais vraiment rien.

Comment la discussion sur l’avenir de l’Europe est-elle perçue de l’autre côté de l’Atlantique ?

L’Europe va devoir se concentrer sur une Europe à plusieurs vitesses, et savoir si oui ou non, la France et l’Allemagne veulent mener de l’avant certaines initiatives avec un petit groupe de pays voulant avancer sur le programme européen. Il est très difficile d’avancer à 28, je pense qu’il est temps de changer de stratégie. Si Angela Merkel remporte les élections, je pense que c’est ce qu’elle fera.

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