L’ambassadeur ukrainien réclame une mission de sécurité de l’UE

Kostiantyn Yelisieiev [Georgi Gotev]

Kiev a demandé à l’UE d’envoyer la plus grande mission de sécurité et de défense jamais utilisée dans le Donbass, révèle Kostiantyn Yelisieiev, l’ambassadeur ukrainien auprès de l’UE, à EURACTIV.

Kostiantyn Yelisieiev est un diplomate de carrière. Il a été en poste en France et a été adjoint du représentant de l’Ukraine à l’UE. Depuis 2007, il est adjoint du ministre des Affaires étrangères. Il s’est confié à Georgi Gotev.

Récemment, Vladimir Poutine a admis que l’annexion de la Crimée avait été réalisée selon un plan élaboré des semaines avant le soi-disant référendum et que les « petits hommes verts » n’étaient pas là par hasard. Que signifie cette confession tardive ?

Pour l’Ukraine, ce n’est pas une surprise. Depuis des mois, nous essayons d’envoyer ce genre de message à nos partenaires européens. Nous le faisions déjà en mars 2014, quand la Russie a commencé cette opération spéciale. Dans ma lettre officielle à la Haute Représentante Catherine Ashton, j’ai clairement exposé les projets réels du Président Poutine.

À l’époque, toutes nos lettres et demandes ont été ignorées.

À l’époque, nous demandions qu’un maximum d’efforts soient faits pour éviter l’annexion criminelle de la Crimée, et nous avions aussi souligné la situation du Donbass, qui se dégradait. Nous avons également proposé l’envoi d’une missionde sécurité et de défense commune (PSDC). Malheureusement, toutes nos informations et demandes ont été ignorées.

L’UE était devenue l’otage de la propagande russe, qui refusait de reconnaître d’où venait les petites hommes verts, et de reconnaître la présence de troupes et d’équipements russes en Crimée.

Cette déclaration de Poutine, qui admet qu’il s’agissait en réalité d’une opération préparée avec soin par les forces spéciales russes donne raison aux autorités ukrainiennes en tous points. Nous attendons à présent une réaction officielle aux confessions de Poutine. Nous nous attendons à ce que l’UE émette une communication forte, une position claire, condamnant le comportement du Kremlin vis-à-vis de l’intégrité territoriale d’un pays indépendant.

Certains observateurs estiment que Poutine veut faire de l’Ukraine un État failli, et les nouvelles économiques provenant de Kiev ne sont pas bonnes. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez raison, le premier objectif des dirigeants russes est de perturber le processus de stabilisation économique et financière, et d’empêcher l’Ukraine de mener les réformes internes politiques, économiques et financières dont elle a besoin. De fait, la situation économique n’est pas évidente, parce que mon pays est en guerre, de facto. Nous avons perdu environ 25 % de notre potentiel industriel suite à l’agression de la Fédération russe contre le Donbass. Nous avons perdu énormément d’actifs à cause de l’annexion illégale de la Crimée. Et, bien sûr, il faut tenir compte des réfugiés internes. Officiellement, un million de personnes attendent une aide humanitaire.

J’étais à Kiev il y a quelques semaines et je me suis rendu compte que des manifestations étaient organisées tous les jours près de la place Maidan. Ces manifestants sont bien organisés, ils ont des banderoles professionnelles, ils servent la Russie en fait. Moscou prépare-t-elle un anti-Maidan dans un avenir proche ?

En effet, depuis deux mois, la Russie a décidé d’intensifier les activités subversives de ses services spéciaux en Ukraine. Il existe beaucoup d’exemples d’actes terroristes provoqués et organisés par des terroristes soutenus par la Russie. Il y en a eu un exemple récent à Kharkiv, lors du premier anniversaire de Maidan, et il y a de nombreuses petites attaques terroristes dans certaines villes du sud de l’Ukraine, comme Mykolaiv ou Kherson. Comme Odessa.

Il faut aussi tenir compte du climat sécuritaire malsain en Russie. L’assassinat de Boris Nemtsov, célèbre défenseurs des droits de l’Homme, en est un symptôme évident. Dans ce contexte, la Russie aimerait exporter le terrorisme vers ses voisins, dont l’Ukraine. C’est une question qui doit être discutée sérieusement ici, dans l’UE.

Que pensez-vous de l’idée que l’Occident arme l’Ukraine ? Cela ne serait-il pas contreproductif, étant donné que la Russie enverrait toujours plus d’armes ?

Nous avons demandé à l’UE de nous fournir des armes défensives létales. C’est un sujet très délicat. À l’heure actuelle, nous collaborons sur la base de relations bilatérales afin d’obtenir des armes défensives létales pour contrer l’agression russe. Bien sûr, il y a des arguments contre l’envoi d’armes défensives à l’Ukraine, mais pour défendre notre intégrité territoriale, conformément à l’article 51 de la chartre de l’ONU, nous avons besoin de ces armes. Nous avons besoin de ces armes pour défendre nos citoyens. Nous avons besoin d’un système de défense anti-aérien plus moderne.

Mais il n’y a pas d’avions russes au-dessus de l’Ukraine…

Tôt ou tard nous aurons besoin d’un tel système. Mais ce type d’équipement ne peut pas être utilisé à des fins offensives. Et nous avons besoin de véhicules blindés pour protéger la vie des soldats ukrainiens. Vous savez, en Ukraine, nous utilisons un armement datant du 20ème siècle, alors que la Russie a des armes du 21ème siècle et expérimente même des équipements dignes du 22ème siècle.

Quelles sont les autres demandes principales de l’Ukraine à l’UE ?

Nous avons demandé que les sanctions européennes à l’encontre de l’agresseur russe soient renforcées, parce que la Russie continue d’enfreindre l’accord de Minsk, notamment en ce qui concerne Debaltsevo. Malheureusement, les pays de l’UE ne sont pas tous d’accord avec de nouvelles sanctions. Nous avons aussi demandé à l’UE de déployer et de diriger une mission PSDC [mission relevant de la politique de sécurité et de défense commune] sur le territoire ukrainien, dans le Donbass, afin d’assurer le respect des accords de Minsk.

En quoi une mission PSDC serait-elle plus efficace que la mission actuelle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ?

Premièrement, parce que le mandat de la mission de l’OSCE est très limité. Deuxièmement, la mission de l’OSCE n’a pas les meilleurs antécédents en termes de gestion de crise et de résolution de conflit. Il ne faut pas oublier la situation en Transnistrie, par exemple [un conflit gelé]. Et, troisièmement, en optant pour un simple renforcement de la mission OSCE, l’UE choisirait la solution facile.

Quelle envergure une mission PSDC en Ukraine devrait-elle avoir ?

Selon nous, il faudrait qu’elle soit plus ambitieuse que les précédentes. [EUFOR-ALTHEA, en Bosnie-Herzégovine, a été la plus grande mission PSDC à ce jour. Le nombre maximum d’Européens déployés sur le terrain était de 700 personnes.] Ce pourrait être la mission la plus ambitieuse du 21ème siècle, qui sait ? Dans ce 21ème siècle, une guerre à part entière non déclarée se déroule en Ukraine. C’est pourquoi il faudrait y avoir une réaction extraordinaire, et pas seulement en termes de sanctions.

Quelles sont les prochaines étapes de la relation entre l’Ukraine et l’UE ? Si je ne me trompe, le Président Porochenko se rendra prochainement en Allemagne.

Le programme des relations UE-Ukraine est assez intensif. Mon président est en contact permanent avec les dirigeants de l’UE. Il a des conversations téléphoniques presque tous les jours avec le président du Conseil, Donald Tusk, avec la Chancelière Merkel et avec le Président Hollande. Et, en effet, le président Porochenko devrait se rendre à Berlin en visite officielle dans les jours à venir. Nous préparons aussi la visite du Président de la Commission, Jean-Claude Juncker, et de la Haute Représentante, Federica Mogherini, à Kiev, dans le courant du mois. Il y aura aussi un sommet bilatéral UE-Ukraine en avril, et le sommet du Partenariat oriental qui se déroulera à Riga les 21 et 22 mai est un autre événement important.

Récemment, lors d’un événement public, vous avez dit que si l’Ukraine n’obtenait pas le régime de libéralisation des visas au sommet de Riga, l’UE ferait un beau cadeau à M. Poutine.

En effet, l’UE enverrait un message positif à l’Ukraine en lui accordant un régime sans visa. Si elle ne le fait pas, cela aura des répercussions très négatives. Ce sera perçu comme un signe de soutien de l’agression de Poutine. Étant donné que son objectif est de perturber le programme de réformes ukrainien, de faire en sorte que l’Ukraine ne puisse pas se rapprocher de l’UE, il serait dans ses intérêts que Kiev n’obtienne pas de régime de déplacement sans visa.

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