La Russie mène une guerre hybride contre l’Ukraine et l’UE

Pavlo Klimkin [Wikimedia]

Ceux qui ne comprennent pas que le conflit ukrainien est un test pour l’Union européenne ne réalisent pas que l’UE est déjà en train de se faire attaquer par la Russie, a déclaré Pavlo Klimlin, le ministre ukrainien des Affaires étrangères, dans une interview exclusive avec EURACTIV.

Pavlo Klimkin est un diplomate de carrière. Il a joué un rôle central dans la négociation de l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE. Il s’est confié à Georgi Gotev, rédacteur à EURACTIV.

Comment évaluez-vous la mise en œuvre de l’accord de Minsk ? Pensez-vous que l’Ukraine applique correctement l’accord ? Existe-t-il une chance pour que l’accord soit pleinement appliqué d’ici la fin de l’année ?

Nous respectons l’accord, mais Donetsk et Lougansk continuent de bloquer l’accès de la mission SMM [mission spéciale d’observation de l’OSCE], de cacher des armes, et de tirer sur nos forces. Les rapports de la mission SMM le prouvent.

Nous continuons à appliquer l’accord de Minsk car c’est le seul moyen pour une désescalade. La priorité de l’Ukraine est de rétablir la paix dans la région du Donbass. Une véritable désescalade, accompagnée d’élections locales libres et justes conformément à la loi ukrainienne, devrait être dans l’intérêt de tous ceux qui luttent pour la liberté.

Bien sûr, pour Kiev, il est primordial de reprendre le contrôle, mais il est tout aussi important de ramener la paix, la loi et l’ordre dans le Donbass. C’est le principal objectif de l’accord de Minsk. Les citoyens ukrainiens doivent jouir du cadre juridique ukrainien pour reprendre une vie normale sans l’intervention de la Russie.

Que devrait faire l’UE pour aider l’Ukraine ? Pensez-vous qu’il serait possible d’envoyer une plus grande mission PSDC (politique de sécurité et de défense commune) pour faire respecter l’accord de Minsk, ou au moins pour surveiller de près son application ? Quelle ampleur devrait-elle prendre ?

Les populations du Donbass ont besoin de stabilité et d’un retour à la normale. Nous voulons organiser des élections libres, mettre en place un statut juridique particulier qui comprendrait le désarmement et le retrait des forces armées illégales, créer une milice du peuple, des patrouilles communes, bref, tout ce qui nous permettra de revenir à une vie normale. Pour cela, nous avons besoin de quelqu’un de responsable. Aujourd’hui, nous avons seulement une mission d’observation, responsable de la surveillance et de la vérification. Ce dont nous avons besoin c’est d’une mission complémentaire de stabilisation et de soutien à l’accord de Minsk. Une telle mission amènerait de la stabilité dans la région du Donbass. Tous ceux qui s’opposent à cette idée, sachant que l’UE est un promoteur clé des droits de l’homme, s’opposent en fait à soutenir les droits de l’homme et la paix.

L’UE devrait aussi avoir le courage d’envoyer ce genre de mission pour montrer qu’elle est capable de garantir la paix et la stabilité dans le Donbass et qu’elle n’a pas peur de la Russie.

Dans le pire des scénarios, l’envoi d’armes mortelles à l’Ukraine pourrait devenir une option. Si les armes viennent des États-Unis, cela ne fera qu’encourager la Russie à envoyer davantage de troupes et d’armes et à arrêter certainement de prétendre qu’elle n’est pas impliquée. Devons-nous craindre une guerre de grande ampleur ?

Nous n’avons pas l’intention de résoudre la situation du Donbass avec des moyens militaires. Avoir accès à des armes défensives nous permettrait d’acquérir une capacité de défense afin de contrer l’offensive. Votre question est illogique car pourquoi la Russie (si elle adopte un mode de pensée sensible et raisonnable) enverrait davantage d’armes si de notre côté, nous n’utilisons pas d’armes offensives. Nous n’allons pas mener d’opérations offensives, nous demandons seulement des armes défensives qui nous permettront de nous défendre, pas d’attaquer.

L’Ukraine pourrait-elle rejoindre l’OTAN ? Cette adhésion serait-elle perçue comme une provocation par la Russie ? Quel genre de relation votre pays envisage-t-il avec l’OTAN sur le court terme ?

Le choix de la façon dont nous voulons défendre notre pays nous appartient. Ce sera un choix responsable et prudent car les populations attaquées qui perdent leurs proches et leurs êtres aimés feront des choix responsables. Nous devons élever nos normes de défense et de sécurité à celles de l’OTAN, car c’est notre sécurité qui est en jeu. Quant à l’idée de rejoindre l’OTAN, ce serait prendre la décision souveraine que l’OTAN est notre meilleur allié pour garantir notre sécurité. Réciproquement, l’OTAN devrait décider que l’adhésion de l’Ukraine est la meilleure des options pour l’Alliance. Bien évidemment, nous devons mettre en place les réformes nécessaires pour entamer ce dialogue.

Avez-vous un message à transmettre aux États membres qui disent qu’ils en ont assez des sanctions contre la Russie, aux dirigeants qui invitent Vladimir Poutine ou à ceux qui se rendent au Kremlin et qui demandent un retour au statu quo ?

Malheureusement, la question de l’engagement envers les valeurs et principes européens est devenue banale. À ceux qui ne comprennent pas que le conflit ukrainien est une épreuve pour l’Union européenne, un test qui met à l’épreuve la capacité à penser et agir en tant qu’Européens, j’aimerais dire que la Russie mène une guerre hybride contre l’Ukraine, avec l’envoi de tanks, d’armes lourdes et de mercenaires. L’Union européenne est également attaquée par une propagande déchainée et vicieuse qui consiste à soutenir les partis d’extrême gauche et d’extrême droite, à faire pression sur des personnes attachées aux valeurs fondamentales de l’UE et bien sûr à essayer de fragmenter l’Union européenne. Ces atteintes peuvent aussi être appelées une « guerre hybride ». Défendre l’Ukraine signifie donc défendre les valeurs européennes et l’Union européenne.

Ne vous méprenez pas, le statu quo est une absurdité. Malheureusement, c’est une mauvaise blague. L’affrontement avec la Russie est une réalité et continuera encore à l’être. Espérons maintenant que tout le monde comprenne que l’UE a besoin de règles claires pour s’engager. L’UE doit adopter un politique audacieuse et cohérente et montrer son caractère et sa solidarité. Reconnaître que le conflit ukrainien est une question existentielle serait l’occasion pour l’UE de montrer son caractère. Il est grand temps de le faire.

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