Pascal Lamy : «L’Europe doit garantir stabilité et sécurité»

Les bouleversements géopolitiques dans le voisinage de l’UE, à l’Est et au Sud, forcent l’Union à revoir sa politique de voisinage. De nouveaux outils devraient se substituer aux accords commerciaux et autres mesures sécuritaires par de nouveaux outils, estime Pascal Lamy.

Il faudrait tout d’abord remettre la politique européenne de voisinage (PEV) entre les mains de Federica Mogherini, la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, estime le directeur général de l’organisation mondiale du commerce (OMC).

Les compétences liées aux affaires étrangères, dont relève la PEV, comme le souligne Pascal Lamy, sont toutefois surtout du ressort des États, et la marge de manœuvre de la Commission européenne demeure donc réduite.

Pascal Lamy a été commissaire européen au commerce et a dirigé l’Organisation mondiale du commerce. Il est actuellement président d’honneur de l’Institut Jacques Delors.

L’Europe est soumise à beaucoup de pression, avec le Brexit, l’immigration, et maintenant, la Turquie. Certains médias américains prévoient carrément la fin de l’Europe. Faut-il s’inquiéter ?

Je ne pense pas que nous devrions nous inquiéter de la fin de l’Europe. En revanche, nous devrions nous inquiéter du ralentissement de la construction de l’UE ces dix dernières années, qui continuera si l’opinion publique reste aussi mauvaise.

L’Institut Jacques Delors a récemment publié une étude sur l’opinion publique en Europe à la lumière de la crise entre 2005 et 2015. Lorsque la question était « Pensez-vous qu’appartenir à l’Union soit positif », la réponse était « oui » pour 60 % des interrogés sur l’ensemble de la période. Lorsque la question était « Êtes-vous confiant quant à la réussite de l’UE pour résoudre les problèmes à l’avenir », le soutien passe de 60 à 30 %.

L’explication principale de cette chute est l’impression que l’UE est incapable de protéger ses frontières. Ce qui est à mettre en relation avec les sujets de l’immigration, de la Syrie, de la Russie, du terrorisme. Peu importe le point de vue, le premier objectif de la politique étrangère de l’UE est de garantir la stabilité et la sécurité de nos frontières. Or, selon l’opinion publique, cet objectif n’a pas été rempli.

Que nous soyons d’accord ou non, c’est ce que nous apprenons de la perception publique. Remédier à cela aura une importance capitale dans la reprise de la construction européenne.

Tant que l’Europe ne parviendra pas à gérer correctement ses relations avec ses voisins, le public sera réticent à encourager la construction de l’UE, dans la mesure où il attend de l’Europe prospérité, stabilité et sécurité.

Ces dix dernières années, la prospérité n’a pas été au rendez-vous à cause de la crise économique. Quant à la stabilité et la sécurité, si vous regardez à l’est et au sud de l’Europe, le contrat n’a clairement pas été rempli.

À quoi pensez-vous quand vous parlez de gérer correctement ses relations avec ses voisins ?

Je pense à l’Europe comme un groupe de pays qui fournit la stabilité et la sécurité nécessaires à ses frontières.

Faites-vous allusion au fait que l’accord avec la Turquie n’a pas porté ses fruits ? N’était-ce pas une erreur de présumer que le partage de la responsabilité pouvait être mis en place sans délimiter le partage des pouvoirs ?

Je ne le nie pas. Tout le monde sait qu’en politique, le partage des responsabilités et le partage des pouvoirs sont étroitement liés. Je comprends que la Turquie, qui est une puissance moyenne en pleine croissance, veut être reconnue comme telle, de même que l’Iran [a utilisé sa capacité] nucléaire pour faire valoir son statut de puissance régionale.

L’Iran est une puissance régionale majeure, de même que la Turquie et l’Arabie Saoudite. Tant que ces puissances ne trouvent pas une nouvelle entente pour leur région, la situation ne s’améliorera pas.

Trouver une nouvelle entente signifie-t-il qu’il faut mettre en place des réformes de la gouvernance internationale et des institutions ?

Les institutions internationales dépendent des accords entre les États. Le concept de l’UE est totalement différent. Il ne s’agit pas de coopération. Il s’agit d’intégration. Une union politique et une zone économique intégrée n’ont rien à voir avec une zone de libre-échange ou un système comme les Nations Unies, l’Organisation mondiale du commerce, l’Organisation mondiale de la santé ou l’Organisation internationale du travail. Pour l’avenir, il faut essentiellement se demander si la création d’une UE intégrée est toujours une option valable pour les Européens, mais aussi pour le reste du monde.

Ma réponse est oui. Je continue à voyager sur cette planète et à observer les gens qui ont toujours une vision positive des valeurs que représente l’Europe.

Le défi des Européens sera de prendre conscience que leur poids économique est en train de se dégrader, à l’image des États-Unis et du Japon, que le marché partagé demeure ou non. C’est la problématique principale. C’est une question de valeurs.

Précisément, mais il semblerait que la PEV ait marqué une distanciation avec le principe du « plus pour plus », qui permet une coopération économique en échange de réformes démocratiques. À présent, elle se rapproche d’une coopération de sécurité. C’est beaucoup moins idéaliste et orienté vers les valeurs, n’est-ce pas ?

Bien sûr, nous n’avons pas le choix. Des tensions se créent, mais c’est inévitable. Si nous laissons penser à l’opinion publique européenne qu’il n’y a rien à faire, les partis d’extrêmes droites vont gagner du terrain : c’est ce qui s’est produit ces dix dernières années.

Leur solution n’est pas meilleurs que la nôtre. Si nous ne gérons pas ces problèmes et laissons la majorité du public dans la croyance que nous ne pouvons rien faire d’autre que construire des murs, ces personnes gagnerons de plus en plus de pouvoir politique et détourneront l’agenda politique.

Les experts ont évoqué différents instruments qui pourraient renforcer les PEV. Un travail moins compartimenté – éducation, développement, commerce ou sécurité – semble refaire surface, favorisant une politique plus intégrée. Pensez-vous que la Commission est favorable à cette tendance, en ce qui concerne les PEV ?

Nous travaillons probablement toujours de façon trop compartimentée. Ce n’est toutefois pas une question qui concerne uniquement la Commission européenne. La société civile et le monde des affaires doivent également se pencher là-dessus.

L’un des éléments les plus encourageants du trilogue de cette année est l’action de certaines entreprises à l’échelle locale et externe. La société civile doit également être impliquée.

L’organisation de la Commission européenne devrait probablement être moins fondée sur le regroupement. Il faut moins de clivages et un renforcement du partenariat avec le secteur privé et la société civile.

La suggestion de créer un groupe de travail assurant une cohésion au sein de la Commission n’est pas insensée.

La Commission Juncker avait pour objectif de créer des groupes de travail et des clusters.  Ça ne fonctionne pas ?

Certains disent que ces groupes ne sont pas assez forts. L’analyse [de la fondation Bertelsmann] semble suggérer que cette responsabilité devrait revenir à Federica Mogherini.

>> Lire : La politique de voisinage européenne n’est pas adaptée à la crise des réfugiés

Donner à Federica Mogherini la tâche de redresser la politique de voisinage n’est pas la panacée, mais c’est certainement une option possible.  La PEV fait partie de la politique étrangère.

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