Joseph Muscat : le rejet de Trump ne doit pas se transformer en antiaméricanisme

Joseph Muscat [Government of Malta]

Donald Trump offre à l’Europe l’opportunité de gagner le leadership dont elle a toujours rêvé, selon le Premier ministre maltais, Joseph Muscat. Qui met aussi les dirigeants européens en garde face au piège de l’anti-américanisme.

Joseph Muscat est Premier ministre maltais depuis 2013 et chef de file du parti travailliste depuis juin 2006. Même s’il a fait campagne contre l’entrée de Malte dans l’UE, il a été eurodéputé de 2004 à 2008. Il a ensuite quitté son siège au Parlement européen pour rejoindre le parlement maltais et la présidence de l’opposition. Malte détient la présidence tournante de l’UE jusqu’en juin.

Donald Tusk a tiré la sonnette d’alarme avant le sommet à La Valette du 3 février. Êtes-vous prêt à envoyer un signal fort au gouvernement américain après ses attaques contre l’Europe ?

Donald Tusk a eu raison de montrer l’inquiétude croissante des dirigeants européens. Je ne peux pas parler pour les autres leaders, mais je m’exprime pour moi même. Ma plus grande crainte actuellement est l’incertitude.

Nous ne savons pas s’il s’agit d’une politique planifiée de l’administration américaine, visant à essayer activement de discréditer le projet européen. Ou s’il s’agit de simples commentaires auxquels nous accordons trop d’importance ici en Europe.

La nouvelle politique du gouvernement réduit en miettes 40 ans de politique américaine à l’égard de l’Union européenne.

Je pense que ce qui est très très important pour nous, en tant qu’Union européenne, est que même si nous sommes particulièrement critiques de l’actuelle administration, nous ne transformions pas cela en de l’anti-américanisme.

Cet homme s’en est pourtant pris aux valeurs fondamentales, surtout avec l’interdiction des musulmans. L’Europe ne peut pas rester sans rien faire, qu’en pensez-vous ?

Je suis d’accord. Ce que je veux dire c’est que nous devrions nous indigner de l’administration, pas des États-Unis. Il existe bel et bien une différence entre les États-Unis en tant que concept, pays, allié stratégique et l’administration actuelle. Les administrations vont et viennent. Nous ne devons pas laisser cela se transformer en une vague anti-américaine.

Nous devons nous montrer virulents dans notre opposition à certains de ses actes, qui sont brutaux. Même si quelqu’un est d’accord avec la nécessité de plus de sécurité, la manière de faire les choses est brutale et douteuse.

Comment les leaders européens devraient-ils se comporter dans l’ère Trump ?

Tout d’abord, je suis contre la fermeture des voies de communication. Ce serait une mauvaise décision. Nous devons garder le contact, nous engager… Comme d’autres l’ont déjà souligné, je vois cela comme l’occasion pour l’Europe de gagner le rôle de leader dont elle a toujours rêvé.

C’est vrai, et nous y arriverons. Mais comment empêcher les dirigeants européens de jouer en solo avec Trump, qui souhaite renforcer les relations bilatérales ?

M. Trump réinvente la roue. Cette approche a déjà été prise par d’autres pays extrêmement importants ces deux dernières années. Même quand il existe des canaux de communication bilatérale, lorsqu’il existe la nécessité d’un conglomérat, avec des nuances, tout le monde se dirige dans la même direction. La nouveauté n’est pas la stratégie utilisée par la personne de l’autre côté de la table, mais le pays utilisant cette stratégie ? D’autres pays utilisent cette stratégie depuis longtemps.

À quels pays pensez-vous ? La Russie ?

Chaque pays européen présente une nuance dans ses relations économiques avec la Russie. Et malgré ces nuances, l’approche est tout de même unique et solide.

Le renouvellement des sanctions est bien entendu source de débat. Mais à la fin de la journée, l’unité est toujours là. Je ne crois pas que la stratégie de Trump soit une stratégie à laquelle l’Europe doit faire face pour la première fois. Par contre, c’est la première fois que les États-Unis y ont recours.

Pensez-vous que la stratégie mondiale de l’UE, adoptée l’été dernier, devrait être repensée, peut-être pour prendre en compte les nouvelles réalités de l’administration Trump ?

Le côté frustrant de cette relation sera son caractère imprévisible. Nous pourrions bien changer une stratégie pour faire face à une situation qui n’existera plus lorsque la révision entrera en vigueur. Je pense que nous devons tout simplement faire preuve de souplesse.

La règle du jeu n’est pas de faire plus de paperasse, mais plutôt de s’engager avec les Américains et de transmettre le message selon lequel l’Europe est prête à jouer un rôle clé, comme pour l’accord avec l’Iran.

Alors que nous nous approchons du 60ème anniversaire de sa création, l’UE doit décider si elle a atteint la maturité ou non. C’est ça le véritable défi ? Voulons-nous être le premier des suivants ou le premier tout court ?

Les États-Unis se tournant vers le protectionnisme, cela pourrait-il s’appliquer au commerce également ? À Davos, le président chinois Xi Jinping a défendu la mondialisation et le libre-échange. D’autres souhaitent occuper le siège laissé par les Américains. L’UE peut-elle reformer des alliances géopolitiques et encourager un nouvel ordre mondial ?

En effet, il existe une opportunité en ce qui concerne le libre-échange. Pas seulement parce que les États-Unis semblent réticents. Je ne pense pas que le reste du monde suivra.

Au contraire, cela accroît la volonté d’autres pays d’aller chercher un accord avec l’UE. Nous devons pleinement et vraiment saisir cette opportunité. Je voudrais repenser, positivement, notre relation avec la Chine. Je crois que nous devons voir si nous pouvons faire avancer le débat au-delà du dumping, et si nous pouvons trouver un lien, du moins commercial, sur lequel nous pouvons construire une alliance avec la Chine. Je crois que ça, c’est une opportunité.

Je me posais la question à la lumière de la décision de Donald Trump d’abandonner le partenariat transpacifique (TTP). L’Australie et la Nouvelle-Zélande pensent à ouvrir le TTP à la Chine. L’accord entre l’UE et les USA, le TTIP, étant mort-né, serait-il possible d’élargir le TTP pour y inclure l’UE ?

À ce moment précis, je n’exclus rien. Je pense que les actions du président américain mèneront à court terme à des résultats économiques positifs pour les États-Unis. Il va y avoir un nouveau dynamisme, avec de nouveaux investissements, mais cela ne sera pas durable. L’Histoire nous a montrés que quand vous vous éloignez du commerce, vous créez un cercle fragile qui se rompra à un moment donné, et menacera la compétitivité.

Le premier débat que l’UE devrait avoir est celui sur notre véritable position face au libre-échange. Il y a un véritable amalgame entre protection et protectionnisme. Je pense que l’Europe devrait synonyme de protection des citoyens, de sécurité, de protection des consommateurs, de protection sociale et de protection environnementale.

La frontière est fine entre protection et protectionnisme, ce dernier consistant à empêcher d’autres personnes ou produits de venir en Europe, à construire des murs, qu’ils soient physiques, imaginaires ou tarifaires.

C’est aussi le moment, puisque l’UE est incontestablement le plus grand marché du monde, de mettre en avant nos idées venant compléter ces accords commerciaux. Ce qui a été réalisé avec le CETA, pourrait être facilement répliqué avec d’autres pays. Nous pouvons leur dire : voilà comment nous opérons. Ça peut devenir un moyen d’exporter les valeurs européennes.

Voyez-vous donc Donald Trump comme une opportunité pour l’Europe ?

Et bien, je ne crois pas que nous devrions joyeusement nous frotter les mains. C’est tout de même regrettable qu’un tel homme ait été élu président des États-Unis. C’est une situation que nous aurions préféré ne pas vivre. Mais d’un autre côté, cela crée un vide et donc une opportunité sur le front commercial.

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