Pour le Kazakhstan, « l’UE est un voisin »

Yerzhan Kazykhan a été ministre des Affaires étrangères, conseiller du président, ambassadeur du Kazakhstan au Royaume-Uni, ambassadeur en Autriche, représentant permanent du Kazakhstan auprès des organisations internationales à Vienne et représentant permanent auprès des Nations unies à New York. [Georgi Gotev]

Dans cet entretien, Yerzhan Kazykhan, envoyé spécial du président du Kazakhstan pour la coopération internationale, a évoqué l’état des relations avec l’UE, ses initiatives à l’échelle internationale et ses nouveaux projets, tels que l’adhésion à l’Alliance européenne pour les batteries.

Yerzhan Kazykhan a été ministre des Affaires étrangères, conseiller du président, ambassadeur du Kazakhstan au Royaume-Uni, ambassadeur en Autriche, représentant permanent du Kazakhstan auprès des organisations internationales à Vienne et représentant permanent auprès des Nations unies à New York.

Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous amène dans la capitale de l’Europe ?

Je suis l’envoyé spécial du président pour la coopération internationale. C’est un nouveau poste. Et c’est ma première visite à l’étranger dans le cadre de mes nouvelles fonctions. Je suis un diplomate de carrière, je suis dans la diplomatie depuis 30 ans. Le Président Kassym-Jomart Tokayev a décidé de m’envoyer à Bruxelles pour rencontrer les dirigeants de l’UE, de ses institutions. Et il m’a chargé de transmettre un message au président du Conseil européen, Charles Michel.

L’une des raisons pour lesquelles je suis ici est que nous préparons la visite du président à Bruxelles, si possible vers la fin de cette année. Comme d’habitude, avant ces visites de haut niveau, nous avons quelques devoirs à terminer.

L’UE était et reste notre priorité absolue en ce qui concerne nos interactions avec l’étranger. Il s’agit du plus grand partenaire commercial du Kazakhstan, représentant environ 50 % de notre chiffre d’affaires commercial. Elle est le plus grand investisseur étranger direct dans notre économie, des milliers d’entreprises européennes sont actives au Kazakhstan. L’une des raisons de ma visite est de faire passer un message simple aux dirigeants de l’UE : dans un monde post-pandémique, avec la nouvelle configuration de la chaîne d’approvisionnement, le Kazakhstan possède de nombreux avantages concurrentiels et nous pouvons ouvrir de nouvelles voies de coopération.

Le Kazakhstan est la plus grande économie de la région, une locomotive en Asie centrale, notre PIB est le double du PIB de tous les pays d’Asie centrale et du Caucase réunis. Cette année, nous célébrerons le 30e anniversaire de notre indépendance. Et il y a certainement plusieurs domaines particuliers dans lesquels nous pouvons travailler ensemble. Tout d’abord, sur le plan de la relance post-pandémique. Vous savez, le Kazakhstan a produit son propre vaccin, le QazVaq. Nous prévoyons d’augmenter la production et d’approvisionner ceux qui en ont besoin, dans notre région, dans les petits pays, les pays les moins développés. Et nous pouvons établir une bonne coopération avec l’Union européenne, au vu des engagements du bloc à soutenir les pays en développement.

Nous avons lancé une campagne d’inoculation dans notre pays en février de cette année. D’ici à la fin de l’année, nous espérons être en mesure de vacciner 55 % de notre population. Mais, tous les pays de notre région n’ont pas ce privilège. Nous pensons donc que nous devons impliquer des partenaires européens.

Un autre secteur est le changement climatique, un sujet brûlant. Le Kazakhstan a pris une position très ferme pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Et pour cela, nous préparons une stratégie de développement à faible émission de carbone qui sera prête assez rapidement. Nous préparons le voyage du président à Glasgow pour la COP26. Et nous comprenons que nous devons aller à ce sommet avec quelque chose de tangible dans nos mains. Nous sommes convaincus que le Pacte vert pour l’Europe est une excellente occasion de joindre nos efforts et de travailler ensemble sur les énergies renouvelables, car le Kazakhstan prévoit d’atteindre 15 % d’énergies renouvelables d’ici à 2030. L’UE dispose d’une grande expertise et d’un grand potentiel pour aider le Kazakhstan à atteindre ces objectifs.

Le troisième domaine que je voudrais préciser est la coopération en matière de transport de transit. Le Kazakhstan est un pont terrestre, la célèbre route de la soie traversait nos terres et nous continuons à servir de pont terrestre. Nous avons investi des milliards et des milliards de dollars dans nos infrastructures. Cela vaut la peine d’examiner ce potentiel, notamment le corridor de transport transcaspien.

Je voudrais également faire la lumière sur l’Alliance européenne des batteries. Nous avons entamé des discussions à ce sujet et nous pensons que le Kazakhstan pourrait s’intégrer dans la chaîne d’approvisionnement des batteries, au niveau de l’extraction et du traitement des matériaux.

En outre, j’accorde une importance toute particulière à la sécurité alimentaire. Le Kazakhstan se positionne actuellement comme un véritable entrepôt à blé dans la région. Et nous sommes certainement intéressés par le développement de notre filière agricole pour devenir des fournisseurs fiables d’aliments transformés. La sécurité alimentaire, notamment pendant la pandémie, est devenue une question de plus en plus pressante pour le reste du monde.

Enfin, à mes yeux, l’autonomisation des femmes et l’entrepreneuriat féminin constituent une priorité dans le monde d’aujourd’hui. Selon un rapport de McKinsey, si les femmes bénéficiaient des mêmes chances que les hommes dans le monde des affaires, le PIB mondial augmenterait de 30 000 milliards de dollars. Nous devons donc soutenir les femmes, renforcer leur autonomie.

Votre pays a traditionnellement joué un rôle international actif. Vos dirigeants ont eu l’idée d’accueillir un sommet entre les dirigeants de la Russie, de la Chine, des États-Unis et de l’Union européenne. Cette idée est-elle toujours d’actualité après la pandémie ?

La pandémie a changé beaucoup de choses dans le monde. Mais surtout, elle a fait prendre conscience aux gens du fait que nous vivons dans un monde très connecté, que nous dépendons les uns des autres. Les pays riches doivent prêter attention et soutenir les pays en développement, car la planète est petite. Nous sommes encouragés par le fait que la réunion américano-russe de Genève a eu lieu. Nous parlons avant tout de stabilité stratégique. Pour le Kazakhstan, c’est un sujet très proche, car nous avons fortement contribué à la non-prolifération et au désarmement nucléaires en retirant des ogives, en démantelant des missiles sur notre territoire et en fermant des sites d’essais nucléaires.

Et bien sûr, le Kazakhstan, depuis longtemps, s’est positionné comme un pays qui offre un soutien de bon aloi pour toute forme de résolution et de dialogue, pour atténuer les différences, pour rapprocher les positions entre les pays. La proposition que vous avez mentionnée concernant la réunion des dirigeants des grandes puissances, y compris l’Union européenne, devient de plus en plus importante, en particulier dans le contexte que nous approchons : le 50e anniversaire de l’Acte final d’Helsinki, qui a défini un ensemble très important de principes acceptés par un grand nombre de pays. Nous croyons fermement que le temps est peut-être venu pour les grandes puissances de reconfirmer tous ces principes. Et nous accueillerons favorablement des propositions similaires venant d’autres pays. Mais si des dirigeants décident de se rendre dans mon pays, ils seront les bienvenus.

L’anniversaire aura lieu en 2025, c’est encore loin…

C’est un long moment, oui. Mais en tout cas, nous croyons fermement que le temps est venu pour les dirigeants du monde de comprendre et de reconfirmer tous ces engagements pris par nos prédécesseurs.

Nous nous souvenons de l’importance considérable de l’Acte final d’Helsinki de 1975 et des grands changements qui ont suivi, lorsque l’Union soviétique a accepté de discuter de la question des droits de l’homme. Mais aujourd’hui, nous observons une tendance différente. Des pays comme la Russie ou la Chine appellent les autres à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures. Ne sera-t-il pas trop difficile de reconfirmer l’Acte aujourd’hui ?

Eh bien, oui. Le monde évolue constamment, de nouvelles dynamiques se mettent en place partout. En ce qui concerne le Kazakhstan, nous pensons qu’il n’y aura pas de développement économique supplémentaire sans une modernisation politique significative du pays. C’est notre engagement ferme. Nous pensons que plus la société sera libéralisée, plus le dialogue entre le gouvernement et la société civile sera fort, plus les libertés seront préservées et protégées, plus notre société sera forte. Dans ce contexte, le président a lancé le concept de l’État d’écoute. Au cours des deux dernières années, nous avons adopté un certain nombre de lois que je qualifierais de très progressistes. Elles concernent le rassemblement pacifique, l’opposition parlementaire, la législation électorale, les ONG et la société civile, etc. Mais nous comprenons que, quelle que soit la beauté des lois, le diable se cache dans les détails et la mise en œuvre. Il y a une semaine, le président a donc publié un document en sept points, décrivant les mesures concrètes que nous prendrons pour renforcer davantage les principes démocratiques dans notre pays. Nous ne faisons pas cela pour plaire à qui que ce soit en Occident, nous le faisons en comprenant parfaitement que c’est la bonne façon de renforcer notre position.

Et c’est aussi un bon exemple pour les autres pays.

Oui, je suis d’accord avec vous. Bien sûr, chaque pays a son propre mode de développement. Mais comme je l’ai mentionné précédemment, nous comprenons que le monde est interconnecté, que les problèmes ne connaissent pas de frontières. Et c’est pourquoi le Kazakhstan, par exemple, est un fervent partisan d’une plus grande connectivité entre les cinq pays d’Asie centrale, vous savez que notre premier président a initié des sommets informels de haut niveau.

J’étais présent lors du premier, en mars 2018, à Astana.

Deux autres sommets ont eu lieu et nous préparons le prochain. Le président Tokayev a proposé de mettre en place un mécanisme au sein des cinq pays d’Asie centrale pour prévenir tout conflit frontalier dans notre région….

… comme nous l’avons vu récemment, entre le Kirghizistan et le Tadjikistan.

Oui, malheureusement. Nous proposons d’accueillir le prochain sommet au Kazakhstan. Nous avons une belle ville dans le sud du Kazakhstan, qui s’appelle Turkestan. C’est la capitale culturelle et historique de l’Asie centrale. Nous avons donc invité les dirigeants à venir, et s’il y a des idées et des propositions pour tenir les réunions dans un autre lieu, nous les respecterons certainement. Mais comme je l’ai dit, nous avons présenté notre proposition. J’ai mentionné à nos amis de l’Union européenne que nous apprécions beaucoup le format, que nous appelons CA5+EU, conçu pour aider et promouvoir une connectivité et une collaboration plus fortes entre les pays de la région. Il existe déjà un certain nombre de projets importants qui sont mis en œuvre depuis de nombreuses années. Je fais ici référence à Cadap, Traseca et d’autres, mais nous devons faire plus. Les nouvelles réalités dans le monde et dans la région l’exigent. C’est pourquoi je pense que nous considérons l’Union européenne comme notre voisin, même distant, et que nous voulons approfondir notre étroite coopération.

Subscribe to our newsletters

Subscribe