«L’Europe commet un suicide politique en ignorant l’Afrique»

Udo Bullmann, président du groupe d’eurodéputés social-démocrate, le S&D. [European Parliament]

L’Europe commet une grave erreur en axant ses relations avec l’Afrique sous l’angle du contrôle des migrations, affirme Udo Bullmann.

Udo Bullman est président du groupe des eurodéputés sociaux-démocrates au Parlement européen, le S&D. Il a répondu aux questions d’Euractiv avant la « Semaine africaine » qui se déroulera du 5 au 8 novembre 2018 au Parlement européen.

Quel est l’objectif de la troisième Semaine africaine au Parlement européen ?

Le thème de la migration occupe une trop grande place dans la relation Afrique-Europe depuis quelque temps. Grâce à cette initiative de semaine africaine, nous souhaitons dépasser ce clivage et intensifier le dialogue entre les deux parties prenantes, afin de faire naître un nouveau partenariat qui sera en mesure de relever les défis auxquels le monde entier est confronté, notamment la gestion des migrations.

La bonne nouvelle, c’est que le cadre existe déjà : les ODD, ou objectifs de développement durable de l’ONU, dont les réalisations doivent guider les relations Afrique-UE.

Au Parlement, le S&D fait pression pour un nouveau partenariat Afrique-Europe. À votre avis, quelles sont les mesures que l’Europe devrait prendre pour contrôler les migrations en provenance d’Afrique ?

Dans un monde où la pauvreté, les inégalités sociales, la non-scolarisation et la dégradation de l’environnement sont légion, les êtres humains continueront inévitablement de migrer, comme l’illustrent les flux en Afrique et aux Amériques. Par conséquent, nous ne pouvons pas nous contenter de parler de « contrôle » des migrations. Nous refusons de faire de l’Europe une forteresse.

La seule façon d’aller de l’avant est de s’attaquer aux causes profondes qui poussent les gens à risquer leur vie dans la région du Sahel et en Méditerranée. Sans un véritable investissement économique et politique qui favorisera la croissance et le développement, nous ne serons jamais en mesure d’arrêter les flux migratoires irréguliers à long terme. Je pense également que nous devons ouvrir des voies légales pour la circulation de la main d’œuvre, afin de lutter contre l’immigration clandestine.

Toutefois, nous devons cesser de concevoir la relation Afrique-UE à travers le seul prisme de l’aide au développement, même si elle reste cruciale pour les populations et les pays les plus pauvres. L’Afrique a besoin d’un partenariat intègre et équilibré, fondé sur l’appartenance de l’Afrique aux Africains et la responsabilité. C’est ce que nous attendons du nouveau plan d’investissement extérieur pour l’Afrique et les pays voisins adopté par l’UE en 2016, qui appelle à promouvoir des investissements durables en Afrique.

Nous devons aussi arrêter d’exploiter les ressources naturelles africaines sans investir en retour dans le renforcement des domaines tels que l’éducation, le développement des compétences, les infrastructures et la démocratie. L’Europe a tout à y gagner.

Le contrôle migratoire éclipse toujours un partenariat «entre égaux» avec l’Afrique

Lors du sommet européen, l’UE a à nouveau vu l’Afrique à travers le prisme du contrôle migratoire. Pourtant, il y a moins d’un mois, Jean-Claude Juncker appelait de ses vœux un « partenariat entre égaux ».

Pensez-vous qu’un accord de migration de type UE-Turquie pourrait aider, ou la discussion doit-elle aller encore plus loin ?

Lors du Conseil de l’UE de juin 2018, les États membres ont proposé de freiner l’immigration en créant des « plateformes de débarquement » hors Europe, notamment en Afrique et dans les pays voisins, afin de permettre aux navires de débarquer rapidement en lieu sûr les personnes sauvées en mer, dans le respect du droit international.

Cependant, jusqu’à présent, à l’exception du Niger, aucun pays africain n’a accepté cette proposition. L’Organisation internationale pour les migrants et le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont tous deux déclaré que tout pays concerné devait d’abord justifier de pouvoir accueillir les réfugiés dans des conditions décentes.  Le Maroc, par exemple, a refusé d’accueillir la plateforme de débarquement ; au lieu de quoi, Rabat veut obtenir des fonds européens de Bruxelles pour gérer les flux migratoires irréguliers, qui ont augmenté en 2018 sur son territoire après la restriction d’accès à la mer Méditerranée centrale. Et les droits des migrants d’Afrique subsaharienne sont-ils protégés au Maroc ? Pas vraiment.

Étant donnée la montée du populisme d’extrême droite en Europe, comment la composition du nouveau Parlement européen pourrait-elle affecter cette volonté de moderniser le partenariat euroafricain ?

Populistes et nationalistes font uniquement appel à la peur et aux instincts primaires de la population. C’est une rhétorique que nous devons contrebalancer par des actions concrètes et partagées qui, d’une part, permettraient de mieux gérer les mouvements migratoires et, d’autre part, donneraient à l’Europe une position privilégiée en tant que principal partenaire de l’Afrique. Selon les tendances actuelles, la population africaine dans son ensemble devrait doubler d’ici 2050, passant de 1 à plus de 2 milliards d’habitants, principalement des jeunes.

Compte tenu des projections démographiques de l’Afrique et de toutes les causes profondes de la migration irrégulière que j’ai mentionnées plus haut, ce serait un suicide politique que d’ignorer le continent dans son avenir proche. Ce serait également une grave erreur que d’axer les relations Afrique-UE sur le blocage des migrations. Celles-ci doivent être bien gérées, et non stoppées ; nous devons investir dans les personnes plutôt que dans des murs.

L’agriculture est-elle un domaine important entre l’Europe et l’Afrique ? Si oui, comment l’Europe pourrait-elle soutenir les agriculteurs africains ?

La famine et la malnutrition dans les pays en développement, tout particulièrement en Afrique, sont principalement dues à un manque de pouvoir d’achat et/ou à l’incapacité des pauvres agriculteurs à être autosuffisants.

En sachant cela, nous demandons à l’UE de fournir à l’Afrique une expertise et un soutien financier pour promouvoir une agriculture écologiquement durable basée sur l’agriculture familiale et à petite échelle, ciblant particulièrement les femmes et les jeunes.

Ainsi, nous pourrons aider certains pays africains à surmonter certains obstacles à l’autosuffisance, tels que la médiocrité des infrastructures et de la logistique. Par ailleurs, nos politiques doivent respecter le droit des pays africains à façonner leurs propres politiques agricoles et alimentaires, et s’engager à ne plus affaiblir leurs capacités de production et leur sécurité alimentaire à long terme.

L’UE bat partiellement en retraite sur les hotspots en Afrique

Le Conseil voulait débarquer les migrants sauvés en Méditerranée sur les côtes africaines. Face à l’opposition des États africains, le projet a été abandonné. Mais l’UE fait toujours pression sur les pays de transit.

Dans le sud de l’Europe, les Africains sont de plus en plus nombreux à travailler dans des exploitations agricoles. Les critiques soulignent à ce sujet l’essor d’un « esclavage moderne ». Que proposez-vous pour lutter contre ce phénomène ?

Le débat brûlant sur les différentes formes d’esclavage moderne questionne notre engagement en termes de liberté et d’égalité. Nous condamnons fermement tout acte qui soumettra un individu à une forme quelconque d’esclavage.

Pour lutter contre ces nouvelles formes d’esclavage, il est nécessaire de mieux faire appliquer la législation existante et de renforcer les procédures de due diligence, par exemple en intégrant les marchés publics dans le champ d’application de la législation.

En 2015, le Royaume-Uni a adopté une loi sans précédent qui contraint les entreprises dont le chiffre d’affaires excède 36 millions de livres (41 millions d’euros) à rendre compte des mesures qu’elles ont prises pour prévenir l’esclavage moderne dans leurs chaînes logistiques. D’autres pays, comme la France, l’Italie et les Pays-Bas, ont également adopté des lois semblables, ou du moins s’y efforcent.

Cependant, malgré son importance, cette loi n’est qu’un début. Les entreprises ne semblent toujours pas s’attaquer à l’esclavage moderne dans les chaînes d’approvisionnement, or la bonne volonté des entreprises est nécessaire pour mettre fin à ce fléau.

Subscribe to our newsletters

Subscribe