Tamar Chugoshvili : « La dynamique de la politique européenne est très décourageante pour la Géorgie »

Tamar Chugoshvili est la première vice-présidente du parlement géorgien et la secrétaire d'État aux Affaires étrangères. [Georgi Gotev]

Dans une interview accordée à Euractiv, la politicienne géorgienne Tamar Chugoshvili évoque les réactions dans son pays suite à la récente décision de l’UE de ne pas ouvrir les pourparlers d’adhésion avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, et les projets de la Géorgie de rester néanmoins dans l’orbite de l’UE.

Tamar Chugoshvili occupe le poste de première vice-présidente du parlement géorgien depuis novembre 2016. Elle est secrétaire d’État aux Affaires étrangères et membre du conseil politique du parti « Rêve géorgien – Géorgie démocratique ».

Il existe des craintes à Bruxelles que l’élargissement soit, sinon arrêté, du moins « gelé ». Parallèlement, la Géorgie ne cache pas son souhait de rejoindre l’Union européenne. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

Eh bien, pour nous, il est très clair que ce n’est pas le meilleur moment pour parler de l’adhésion ou de grandes mesures audacieuses. Notre approche est que l’intégration européenne constitue une priorité stratégique pour ce pays. Nous l’avons inscrite dans notre Constitution, nous l’avons proclamée comme objectif national pour cette simple raison : soit nous suivons la voie nous permettant de faire partie intégrante du monde démocratique, soit nous serons à nouveau manipulés par la Russie et par différentes forces.

Nous avons donc pris la décision de faire partie intégrante de la société démocratique et nous aspirons à l’adhésion, c’est profondément ancré ici et chez les Géorgiens, comme vous l’avez mentionné. L’optimisme prévaut. Les sondages font état de cette farouche volonté du public d’aller dans cette direction. Bien que les difficultés soient là et que nous abordions la question en disant d’une part que oui, politiquement, nous demandons la perspective européenne, nous comprenons également …

Que ce n’est pas faisable.

… qu’il est très difficile d’avoir cette conversation. Notre attitude et notre approche sont que le partenariat oriental a donné les résultats attendus au cours ces dix dernières années, et ceux-ci ont été l’accord d’association, l’accord de libre-échange et la circulation sans visa.

Comment allons-nous poursuivre dans cette voie ? Nous avons notre feuille de route vers l’UE, nous avons donc planifié nos étapes et les sujets que nous abordons avec l’Union européenne, et si ce processus d’élargissement se trouve dans une phase très difficile en ce moment, nous voulons au moins engager des conversations, afin de soutenir les aspirations de la Géorgie en termes de progrès économique et de progrès démocratique.

Et il y a des choses très concrètes dont nous avons parlé avec l’Union européenne à ce sujet. Des éléments très concrets qui doivent également apparaître aux yeux des citoyens comme les résultats tangibles de leurs aspirations. Il s’agit notamment de l’accès aux fonds d’infrastructure, qui est très important pour nous pour le développement de nos infrastructures …

Certains fonds sont mis à disposition dans le cadre du plan d’action RTE-T pour l’investissement…

Nous n’avons pas accès aux fonds d’infrastructure, qui nécessitent une décision politique très spécifique, qui n’est pas non plus simple à obtenir, mais nous ne demandons pas à bénéficier d’énormes parts de ces fonds. Nous parlons également de migration de main-d’œuvre. La migration de la main-d’œuvre et la migration circulaire sont des sujets sur lesquels nous sommes en train de négocier avec plusieurs pays. Nous voulons commencer à parler avec l’Union européenne, c’est une question difficile…

La migration circulaire signifie que les mêmes personnes provenant d’un pays tiers vont pendant une certaine période travailler au sein de l’UE, et vous souhaitez que cela soit réglementé ?

Oui, il doit s’agir d’un accord, d’accords bilatéraux entre les gouvernements, à moins que l’UE ne décide d’ouvrir son marché du travail à la Géorgie. Ce qui est une conversation plus difficile à avoir, même si cela n’aurait pas une grande influence sur l’UE, pour qui le changement ne serait probablement même pas perceptible car parmi les quatre millions de citoyens géorgiens, seule une très petite partie pourrait faire usage de ces opportunités en réalité.

Mais à moins que l’UE ne prenne une décision politique à ce sujet, nous discutons en parallèle avec les capitales européennes de la migration circulaire. Les accords sur la migration circulaire sont conclus bilatéralement et prévoient que le pays soit doté de quotas pour certaines professions et pour certaines périodes de temps. Il peut s’agir de deux ans, d’un an, de six mois…

C’est donc en fonction des intérêts respectifs des du pays : des services médicaux pourraient être recherchés en Belgique ou aux Pays-Bas par exemple ?

Il se peut que l’Allemagne ait besoin d’infirmières, par exemple, disons 2 000 infirmières. Nous formons les gens, nous leur donnons les qualifications nécessaires. Nous nous appuyons beaucoup sur la formation professionnelle et nous investissons beaucoup dans ce domaine. Nous les envoyons dans le cadre de cet accord et ces personnes reviennent au bout d’un certain temps.  C’est dans notre intérêt car, tout d’abord, ces personnes reçoivent un revenu et un salaire beaucoup plus élevé pendant cette période et elles acquièrent également des qualifications supplémentaires et des compétences améliorées. Cet accord sur le travail est donc important pour nous et nous essayons de faire avancer les choses. Ensuite, nous souhaitons également rejoindre l’espace d’itinérance. Je pense qu’il y aura des progrès à cet égard. Il est plus difficile d’avoir accès aux fonds d’infrastructure et au marché du travail. Ce qui serait évidemment parfait pour nous, et dans ce cas, nous n’aurions pas besoin de ces accords de migration circulaire, mais c’est très difficile et nous le comprenons.

Cela a également été difficile pour les derniers pays qui ont rejoint l’Union européenne. La plupart des pays membres, du moins les pays les plus riches, ont appliqué la période de transition de sept ans avant d’ouvrir leur marché du travail. Je ne pense pas que cela va changer.

Oui, et nous le comprenons. C’est pourquoi nous évoquons en parallèle la migration circulaire, qui est plus réaliste pour nous. En attendant, nous essayons de résoudre tous les problèmes, qui ne sont pas énormes, mais qui se sont posés avec les demandeurs d’asile, car certains pays ont eu des problèmes avec les demandeurs d’asile venant de Géorgie. Nous sommes donc en train d’introduire des réglementations juridiques qui nous aideront à protéger les États européens qui pourraient être confrontés à des problèmes.

Mais la Géorgie est un pays démocratique. Je ne pense pas qu’il soit possible de faire valoir que quelqu’un est vraiment persécuté…

La plupart des pays ont inscrit la Géorgie sur la liste des pays sûrs. Le problème principal est qu’une fois qu’une personne a fait sa demande, avant qu’une réponse ne soit accordée par le pays, il faut plusieurs mois, parfois neuf mois à un an. Et pendant cette période, elle peut y rester. Une très petite partie d’entre eux obtient l’asile, presque aucun. L’octroi de l’asile a donc été très mineur, bien que ces personnes puissent rester en attendant que la décision sur l’octroi de l’asile soit rendue. La question a été évoquée par l’Allemagne et la France, ainsi que d’autres pays. Nous travaillons donc avec eux, leurs ambassadeurs sont bien informés et impliqués dans ce processus, et ils travaillent avec notre ministère de l’Intérieur et le contrôle des frontières ainsi qu’avec le parlement pour trouver des solutions à ce problème.

De notre côté, bien sûr, la dynamique que nous observons dans la politique européenne en ce moment est terriblement décourageante, mais d’un autre côté, nous pensons et nous voulons penser et espérer que notre décision, nos aspirations et tous les efforts que nous investissons en faveur de l’Union européenne, ont aussi une certaine valeur pour elle. Au moins suffisamment pour que l’UE soit prête à aller au-delà de ce que nous avons réalisé à ce jour.

Il y a eu une très bonne coopération en matière d’éducation, par exemple, ainsi que pour établir des normes de production afin d’aider à exporter nos produits vers le marché de l’UE. Nous voulons améliorer encore ces possibilités. En fait, pour nous, le principal défi à relever actuellement est la faiblesse de notre économie. Malgré la croissance, notre économie est très petite et la pauvreté est très répandue dans le pays. Il est très difficile de maintenir les aspirations démocratiques alors que la pauvreté est si importante. Il est facile de manipuler les gens lorsqu’ils sont pauvres, qu’ils souffrent et qu’ils n’ont pas de revenu de base.

Nous essayons de communiquer sur ce point avec l’UE en disant que nous devons nous engager davantage. Si vous ne pouvez pas nous donner de perspective et si vous ne pouvez pas nous parler des possibilités d’adhésion à un moment donné dans l’avenir, il faudrait au moins que nous puissions coopérer sur ces fronts, ce qui renforcerait ce pays sur le plan économique, en termes d’infrastructures et de normes démocratiques. Afin que nous soyons prêts au moment d’un potentiel changement de dynamique dans l’UE, où il pourrait y avoir un appétit supplémentaire pour l’élargissement, ce qui n’est absolument pas le cas actuellement.

Subscribe to our newsletters

Subscribe
Contribuer