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25/02/2017

Pour les Tatars, la répression et la peur n’auront qu’un temps en Crimée

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Pour les Tatars, la répression et la peur n’auront qu’un temps en Crimée

Mustafa Dzhemilew

[UNPO]

Les régimes d’occupation ne peuvent rester au pouvoir que grâce à la répression et à la peur, estime Mustafa Dzhemilew, dirigeant tatar de Crimée et ancien dissident soviétique. Un article d’Euractiv Pologne.

Mustafa Dzhemilew est l’ancien président du Mejlis (assemblée) du peuple tatar de Crimée et est membre du parlement ukrainien depuis 1998. Il dirige le mouvement national des Tatars de Crimée.

Quelle est la situation actuelle en Crimée ?

Elle est très difficile. La situation ne fait qu’empirer, parce que les régimes terroristes et d’occupation ne peuvent rester au pouvoir que grâce à la répression et à la peur. Nous ne nous attendons pas à grand-chose d’autre de la part de la Russie.

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Qu’en est-il des Tatars de Crimée ?

Ils ont toujours été contre toutes les invasions, surtout celles des occupants. Aujourd’hui, je dirais que c’est toute la population de Crimée, et pas seulement les Tatars, qui souffre et s’oppose au statu quo.

Pourtant, vous pouvez débarquer dans n’importe quelle ville de Crimée, Sébastopol, par exemple, et demander à qui que ce soit dans la rue, Russe ou Tatar, quelle est la situation, dès qu’ils verront le micro, ils se mettront à vous dire qu’ils sont très heureux de vivre là, qu’ils soutiennent Poutine et que tout va bien.

En réalité, si quelqu’un vous disait être opposé aux forces occupantes, contre Poutine, il serait immédiatement poursuivi en vertu de l’article 280 de la loi de la Fédération russe pour crime contre l’intégrité territoriale de la fédération. Cela leur vaudrait une peine d’au moins cinq ans de prison.

C’est aussi le cas si vous vous déclarez pour un nouveau référendum, comme il y en a eu un…

Oui. Et il a été remporté par le camp pro-russe.

Si vous déclarez simplement qu’il devrait y avoir un nouveau référendum, vous êtes poursuivis en justice.

Si vous regardez la télévision russe, vous verrez des gens qui parlent de ce qu’il s’est passé et soutiennent Vladimir Poutine. Tout a l’air parfait. En réalité, quand vous pensez au danger que représente cet article de loi, vous comprenez pourquoi les gens s’expriment ainsi.

Ilja Ponomariew, ancien député russe, dit que « les Criméens n’ont aucun vrai sentiment patriote », et qu’ils choisiront l’Ukraine quand Kiev leur offrira de meilleures conditions que Vladimir Poutine.

Premièrement, je pense que Monsieur Ponomariew n’a jamais été en Crimée et il ne peut vraiment pas parler de « meilleures conditions ».

Quand l’occupation de la Crimée a commencé, les gens ont tout à coup été mieux payés. Ils ont reçu des salaires qu’ils n’avaient jamais vu auparavant, et tout le monde pensait que ça allait continuer comme ça. En fait, ça n’a duré que deux ou trois mois. Après cela, les choses sont redevenues normales.

Les gens sont très heureux de travailler pour 12 000 roubles par mois, ce qui équivaut à 200 euros. C’est probablement le même niveau de salaire qu’en Ukraine, mais il ne faut pas oublier que les prix sont bien plus élevés dans la Fédération russe. On observe donc en réalité une détérioration rapide des conditions de vie.

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Quels sont les autres problèmes quotidiens liés à l’occupation ?

Les soins de santé, par exemple. Les gens n’ont pas accès aux soins parce que les médecins ne peuvent prescrire que des médicaments russes. Quand quelqu’un de ma famille en Crimée va chez le docteur, on leur dit « écoutez, je dois vous prescrire ce type de traitement, mais c’est mieux d’aller plutôt le chercher en Ukraine ».

Il y a aussi le problème du statut de la langue russe. Bien que la Crimée fasse partie de l’Ukraine, sur les 596 écoles, seule sept étaient ukrainiennes et 14 tatares, le reste était des écoles russes.

Dans le passé, l’Ukraine fournissait à la Crimée environ 25 % de son approvisionnement en nourriture, en eau et en électricité. Cela a bien sûr cessé. L’approvisionnement est à présent assuré par la Russie, et tout est beaucoup plus cher. Il était donc évident que le niveau de vie chuterait. La Russie devrait débourser entre 3 et 5 milliards d’euros par an pour maintenir le [niveau de vie en] Crimée. Il n’y a donc aucune chance que les conditions de vie s’améliorent tant que le pays est occupé.

Le tourisme est la seule activité sur laquelle les habitants comptaient. Aujourd’hui, le tourisme est à peu près mort.

Qu’en est-il du tourisme russe ?

Le problème du tourisme russe est que l’accès terrestre à la Crimée depuis la Russie est très difficile. Cela entrave considérablement la circulation des touristes russes.

Aujourd’hui, les Russes viennent en Crimée, non pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils y sont forcés, comme du temps de l’Union soviétique. Je me souviens d’un député de la Douma russe qui devait aller en Crimée pour ses vacances. Il avait même des documents prouvant son séjour. Mais des journalistes se sont rendu compte qu’il était en réalité allé à Monaco. Ca a fait tout un scandale.

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Que pensez-vous que l’Europe fera à propos de la Crimée ?

Nous savons que la Crimée sera libre un jour. Ce qui nous inquiète le plus, c’est le risque que la situation se transforme en conflit gelé, comme dans le Haut-Karabakh, par exemple.

Il faut que l’Europe, et tout l’Occident, adoptent une position plus ferme à ce sujet. On parle beaucoup de lever les sanctions, parce que l’Occident perd trop d’argent. Je pense que c’est une approche à très court terme.

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