Tsipras: «la croissance ne crée pas de déficit»

Alexis Tsipras

Exclusif. La rencontre des dirigeants des pays méditerranéens, le 9 septembre à Athènes, aura pour objectifs de faire entendre la voix du sud de l’Europe et d’unir davantage l’Europe, explique Alexis Tsipras à EURACTIV.

Alexis Tsipras est Premier ministre grec depuis septembre 2015. Il appartient au parti de gauche Syriza.

Vous avez invité les dirigeants des pays méditerranéens à Athènes. Quel est l’objectif de cette rencontre ?

Tout le monde sait que l’Europe est à un tournant critique. La stagnation économique, les problèmes de cohésion sociale, la généralisation de l’euroscepticisme et de l’isolationnisme et la montée en puissance des populismes d’extrême droite sont autant de questions que nous ne pouvons plus ignorer dans un contexte de débat sur l’évolution de l’intégration européenne.

Dans ce débat, les pays méditerranéens européens peuvent, et doivent, faire entendre leur voix. Pour gagner en influence, nous devons trouver une approche et des positions communes. C’est dans ce but que nous nous sommes adressés aux dirigeants français, italien, espagnol, portugais, chypriote et maltais pour organiser une première rencontre à Athènes. Indépendamment de l’origine politique de chacun de nous, je pense que nous pouvons trouver les bases d’une action commune.

Il faut dynamiser la croissance et la reconstruction productive, faire face au problème essentiel des inégalités sociales et régionales, promouvoir des solutions pour paix et la stabilité dans notre région et mettre en place une gestion unique, humaine et efficace de la crise des réfugiés. Ces problèmes ne touchent cependant pas uniquement les pays méditerranéens, mais concernent l’ensemble de l’Europe.

En plus de renforcer notre coopération, nous explorons donc également la possibilité d’enrichir nos positions communes sur le programme européen. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste quant à l’efficacité du sommet euroméditerranéen d’Athènes, qui mènera à des résultats positifs, non seulement pour nous, mais pour l’avenir de l’UE.

Pourtant, un programme axé sur la croissance aurait probablement pour conséquence de creuser les déficits publics, ce qui est contraire au pacte de stabilité et de croissance et considéré comme politiquement inacceptable pour certains États membres, comme l’Allemagne. Comment comptez-vous les convaincre ?

Il est complètement erroné de considérer la croissance comme un processus créateur de déficit. La croissance est un outil qui fait bouger les économies et permettra de sortie l’Europe de la crise et de la stagnation. Dans tous les cas, je veux être très clair : nous n’avons pas l’intention de causer des divisions et des conflits en Europe. En outre, au moins deux des pays participants, la France et l’Italie, sont considérés comme faisant partie du « noyau dur » de l’UE, ce qui est très positif pour nous.

Cette initiative n’a donc absolument pas pour objectif de diviser la construction politique européenne. Au contraire, il s’agit d’unifier l’Europe et de la renforcer. Dans les pays méditerranéens, nous sommes conscients de nos problèmes communs, de nos opportunités communes et de nos perspectives communes, ainsi que de l’importance de tout cela pour l’avenir de notre Union.

Notre programme se concentre donc, de manière très positive, sur les questions de croissance et de cohésion sociale. Je pense que ces sujets entraineront une réaction positive dans l’UE. J’estime que notre objectif premier sera « plus d’une meilleure Europe », ce qui est un grand défi à l’heure actuelle.

Les dirigeants socialistes de toute l’Europe ont soutenu les efforts de votre gouvernement pour stabiliser la Grèce. Dernièrement, certains d’entre eux ont adopté une rhétorique plus à gauche, alors que certains restent proches du centre. Avez-vous l’intention de vous rejoindre un jour la famille socialiste ?

À l’heure actuelle, l’essentiel est d’établir une nouvelle vision pour l’UE, avec une dimension politique, sociale et pro-croissance claire.

Sur ce point, je pense qu’il doit y avoir davantage de nouvelles convergences, qui vont au-delà des limites des familles politiques européennes. Ainsi, à la dernière réunion des chefs d’État et de gouvernement socialistes, à Paris, à laquelle j’ai participé comme observateur, j’ai proposé la création d’un forum pour le dialogue, afin que les socialistes, la gauche européenne et les verts puissent se rencontrer et explorer ce qui les unit.

Cette proposition a été très bien accueillie, ce qui nous permet d’être optimistes. La crise en Europe – et la Grèce était au centre de cette crise – a rapproché ces forces politiques. Nous devons continuer dans cette direction, parce que l’unité et la compréhension ouvrent de nouvelles voies.

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Les événements turcs récents pourraient-ils remettre en question l’accord UE-Turquie sur les réfugiés ? Athènes est-elle prête à la suspension de l’accord ?

L’accord entre l’Union européenne et la Turquie s’applique toujours, ce qui est très positif, parce ce qu’il s’agit du meilleur outil que nous possédons pour gérer la crise des réfugiés.

L’équilibre à atteindre et cependant très fragile, et il serait hypocrite de dire que nous ne nous en apercevons pas. La Grèce a également été au centre de cette crise et s’efforce de faire tout ce qui est en son pouvoir pour que toutes les parties concernées continuent à appliquer l’accord.

La crise des réfugiés nous concerne tous et nous sommes responsables de sa gestion, d’une manière efficace et humaine.

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La crise de la dette grecque est encore un sujet brûlant pour de nombreux dirigeants européens. Êtes-vous optimiste quant à l’ouverture prochaine de négociations sur la dette, après une deuxième évaluation positive du renflouement ? Pensez-vous que vos partenaires européens respecteront leurs promesses ?

Il n’y a pas lieu d’être optimiste en ce qui concerne la dette grecque. Ce point fait clairement partie de l’accord signé en juillet dernier entre la Grèce et ses partenaires européens. Nous respectons tous nos engagements afin de sortir définitivement de cette crise. Il est donc logique que l’autre camp respecte également ses promesses sur la viabilité de la dette grecque.

Vous avez récemment soulevé à nouveau le sujet des compensations allemandes après la Deuxième Guerre mondiale. Berlin assure que le problème est juridiquement et politiquement clos. Insisterez-vous ?

C’est un débat juridique compliqué, mais je peux vous assurer qu’il s’agit d’un point d’importance nationale pour la Grèce. La question reste ouverte et nous l’abordons de la manière la plus prudente et la plus efficace possible pour atteindre une solution définitive.

La montée en puissance de forces politiques d’extrême droite en Europe est à présent bien établie. L’austérité est pourtant toujours présente et deux élections très importantes approchent, en France et en Allemagne. Que pouvez-vous faire pour inverser cette tendance ?

La popularité de l’extrême droite est un phénomène que nous devons interpréter et affronter sans fermer les yeux sur la réalité. Les causes de ce phénomène, qui menace les efforts communs en Europe, résident dans la faiblesse de la réaction européenne face à la stagnation économique et à l’insécurité sociale. Il faut donc trouver un nouveau modèle de croissance, qui intègre une dimension sociale claire.

Après le Brexit, certains États semblent vouloir s’organiser de plus en plus de manière géographique, comme le groupe de Visegrád, et à présent l’alliance méditerranéenne, parrainée par la Grèce. La division fait-elle partie de la nouvelle réalité européenne ? Comment y remédier ?

Je tiens à répéter à nouveau que la rencontre euroméditerranéenne n’est pas organisée contre qui que ce soit. Notre intention est de coopérer et de se coordonner davantage afin d’intégrer le programme méditerranéen dans l’agenda européen.

Ce mouvement est très clairement pro-UE. Son but n’est pas une redistribution des pouvoirs politiques, mais un avenir plus humain, plus paisible et plus productif. Pour moi, cela concerne l’Europe dans son ensemble.

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À Bratislava, les discussions devraient se concentrer sur la sécurité. La création d’une armée européenne a été remise sur le tapis. Soutenez-vous cette idée ?

Nous sommes conscients de la nature du problème, mais nous devons également nous accorder sur ses origines. Si nous voulons résoudre le problème, nous devons répondre de manière radicale et immédiate à la fois à ses origines et à sa nature. Les problèmes complexes, comme celui-ci, ne peuvent être réglés avec des solutions unidimensionnelles. Nous devons analyser et aborder avec le même soin tous les risques pesant sur l’Europe, à la fois le Brexit et les risques de nature économique, politique et sociale.

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