Xavier Bettel : nous ne devons pas céder à toutes les exigences de Londres

Xavier Bettel [Daniela Vincenti]

Lors d’un entretien avec EURACTIV, Xavier Bettel a affirmé ne pas être prêt à céder à toutes les exigences de Londres. Il partage toutefois l’opinion de David Cameron sur le fait que l’Europe doit être plus efficace.

Xavier Bettel est devenu Premier ministre du Luxembourg en décembre 2013, après le départ de Jean-Claude Juncker. 

Il n’est plus question d’un Grexit, mais les élections anticipées approchent, que pensez-vous de la situation grecque ?

Pour l’instant, les signes sont positifs. Je pense que ce que Tsipras a fait ces dernières semaines aurait dû être fait plus tôt. Il était important de restaurer la confiance, parce que les discours qu’il tenait à Bruxelles différaient parfois de ceux qu’il tenaità Athènes. Nous sommes à nouveau en mesure de lui faire confiance. Pour l’instant, je vois des signes positifs. Il n’est plus question d’un Grexit en ce moment, et j’espère que cela ne changera pas dans les mois à venir.

Nous ne sommes donc pas tout à fait tirés d’affaire ?

Un accord a été conclu entre le gouvernement grec et les autres pays. C’est accord doit être respecté par toutes les parties. Il serait trop facile de pouvoir se soustraire aux règles à chaque changement de gouvernement.

Les élections anticipées en Grèce pourraient permettre de renforcer le soutien pour le programme du MES et d’améliorer les chances de succès du troisième renflouement. Cependant, certains observateurs craignent que l’instabilité politique ne fragilise les lois liées au programme de sauvetage, et notamment la réforme des retraites, jusqu’aux élections.

Je suis sûre que les Grecs savent que notre intention n’était pas de leur faire du tort, mais qu’étant donné la situation économique ces réformes étaient nécessaires. Alexis Tsipras est conscient que ces nouvelles réformes n’augmenteront pas sa cote de popularité, mais il sait aussi que ce sont les bonnes décisions à prendre, même si certaines personnes estiment que les réformes vont trop loin.

Certaines personnalités politiques de Syriza ont décidé de former un nouveau parti, ce qui montre bien qu’ils ne veulent pas affronter la réalité. Alexis [Tsipras] a prouvé qu’il sait quand il doit se comporter en homme d’État.

La semaine passée, Yanis Varoufakis a qualifié de coup d’État et de défaite pour tous les Européens les événements du 12 juin. Qu’en pensez-vous ?

Certaines personnes ne comprennent toujours pas pourquoi la crise a eu lieu. La crise s’est déclenchée parce que nous vivions au-delà de nos moyens et que nous dépensions un argent que nous n’avions pas.

Cela s’est passé dans de nombreux pays, même dans le mien, où nous avons également dû prendre des mesures. Je ne suis pas l’homme politique le plus populaire de mon pays, mais s’il faut prendre des mesures, je préférerais lancer une action préventive que de devoir faire appel à un sauvetage après un comportement téméraire.

Ceux qui pensent encore que l’accord [du 12 juin] est mauvais et qu’Athènes n’aurait pas dû l’accepter vivent dans le passé. Leur rêve de vivre en autarcie, sans solidarité, sans aide, sans échange, sans collaboration… ce n’est qu’un rêve.

Quel a été, selon vous, les conséquences de la crise grecque sur l’UE dans son ensemble ?

Je pense que cela prouve que quand on veut, on trouve des solutions. L’Europe est forte. Il y a eu beaucoup de réunions, beaucoup d’heures et de discussions éreintantes, mais tout cela était nécessaire.

Donc, d’un côté, [la crise] a montré que quand nous sommes en difficulté, nous parvenons à trouver des solutions. Certains parlements ont débattu de la question grecque, et même les pays les plus eurosceptiques ont fini par accepter la proposition.

La crise grecque nous a appris que dans une vraie crise, la solidarité doit prendre le dessus et nous sommes finalement parvenus à trouver une solution et à restaurer la solidarité. Ça n’a pas été facile pour certains pays, qui ne voulaient au départ pas aider la Grèce, mais finalement ils ont contribué, c’était la meilleure solution pour tout le monde.

Vous pensez à la Finlande, à l’Allemagne ?

Je ne veux pas donner de noms, mais la Finlande n’était pas le seul État à s’opposer [à l’aide].

Parlons de l’autre crise, peut-être plus importante, à laquelle nous sommes confrontés : l’immigration. Un nombre record de demandeurs d’asile et d’immigrants arrivent sur les côtes européennes tous les jours. Comment faire face à cette crise et éviter des disputes sur les quotas d’accueil de réfugiés ?

C’est un problème qui a de nombreux aspects. Premièrement, il faut faire la différence entre l’immigration politique et l’immigration économique. Nous sommes encore en train d’élaborer la liste des « pays sûrs ».

Je sais que lors de la dernière réunion du Conseil sur l’immigration, la présidence luxembourgeoise a demandé à la Commission de faire cette liste.

J’espère qu’ils seront en mesure de le faire, parce qu’il est important que les personnes qui doivent réellement quitter un pays à cause de vraies menaces, dangers, terrorisme, etc., puissent trouver [refuge]. Il faut distinguer cela de l’immigration économique.

À l’heure actuelle, il y a un grand nombre d’immigrants qui arrivent des Balkans. Une liste de pays sûrs nous permettra d’accélérer les procédures de traitement des demandes. Si nous ne parvenons pas à nous accorder sur une liste valable dans les 28 États membres, alors nous devrions former de plus petits groupes.

J’ai demandé à mes collègues du Benelux, par exemple, de collaborer. Nous verrons ce qui se passera. Nous devons tout d’abord voir les résultats du travail de la Commission. Si elle n’émet pas de liste complète, nous devrons travailler ensemble.

Qu’entendez-vous par là ?

Nous ne disposons pas d’un espace illimité. Nous pouvons accueillir un certain nombre de réfugiés, je ne veux pas forcer des gens à dormir dans la rue, je veux pouvoir leur offrir un logement. Si les réfugiés économiques prennent les rares places que avons, je ne pourrai pas les offrir au « vrais » demandeurs d’asile, les réfugiés politiques.

Nous ne pouvons pas non plus dire que nous devons faire quelque chose parce que des milliers de personnes meurent en tentant de traverser la Méditerranée, puis changer d’avis et tourner le dos à la solidarité à cause des pressions du populisme.

Je pense que les quotas sont importants et, franchement, il est dommage que nous ayons besoin de quotas et que nous ne puissions pas atteindre des objectifs de nous-mêmes.

Il faut examiner la taille et les moyens financiers de chaque État. Nous sommes tous dans le même bateau.

Nous ne pouvons pas nous contenter de délivrer de grands discours sur la solidarité le dimanche à l’église. Nous devons les appliquer lundi, et tenir jusqu’au vendredi. Il est regrettable que certaines personnes veuillent mettre un terme à l’immigration à des fins politiques.

Vous dites que la taille et les moyens financiers des pays devraient déterminer les quotas d’immigrants à accueillir. Qu’en est-il pour la Grèce ?

Les Grecs devraient d’abord s’occuper de leur situation. Nous avons Dublin. Les contrôles et procédures devraient s’appliquer aux demandeurs d’asile. Je pense qu’il est important d’aider. En ce qui concerne la Grèce, comme je l’ai dit, il existe deux facteurs : la taille du pays et sa situation financière.

Le pays est assez grand, ils ont l’espace. Nous devons cesser de dire que les pays qui n’ont pas de croissance économique ne doivent pas accueillir d’immigrants.

Il ne faut pas oublier que les demandeurs d’asile, les Syriens par exemple, peuvent être plus qu’utiles à nos économies. Il est donc important d’instaurer un bon équilibre.

Nous ne devons pas oublier que ces demandeurs d’asile quittent leur pays avec toute leur vie dans un sac, qu’ils risquent souvent leur vie, et la vie de leurs enfants, pour arriver jusqu’ici.

Donc, d’un côté, la solidarité est importante, mais de l’autre, nous devons être plus fermes quant à l’application des règles pour les réfugiés économiques.

Les quotas nationaux obligatoires sont-elles une solution temporaire ou de long terme ? Existe-t-il d’autres solutions ?

Au Conseil, nous avons parlé du problème des « mafias » de trafiquants. En Libye, par exemple, le problème est de savoir à qui s’adresser. Nous ne savons pas qui représente le gouvernement. Nous avons besoin d’un interlocuteur.

La proposition que j’ai faite est d’ouvrir des bureaux d’immigration dans ces pays, afin de pouvoir expliquer aux gens qu’ils n’ont aucune chance d’obtenir un titre de séjour en Europe.

Nous sommes l’un des pays qui fournit le plus d’aide humanitaire, et nous devrions commencer à comprendre que cette aide est l’une des choses qui peuvent prévenir l’immigration massive. Les budgets sont de plus en plus restreints et les pays réduisent leur aide au développement, mais c’est une erreur. Tant que ces gens n’ont pas d’espoir, ils continueront à partir.

L’aide au développement n’est toutefois pas toujours dépensé efficacement…

C’est pourquoi il faut vérifier son utilisation. L’aide au développement ne se limite pas à de l’argent. Au Luxembourg, par exemple, nous avons des systèmes très stricts, mettons en place des programmes avec les pays bénéficiaires et envoyons des gens sur le terrain. Si l’UE veut donner de l’espoir aux jeunes de ces pays, nous devons améliorer notre politique commune d’aide au développement.

La crise de l’immigration risque-t-elle de faire réapparaitre les frontières ? L’espace Schengen est-il en danger ?

Nous ne devons jamais oublier quelle est la réelle nature de Schengen. J’ai étudié en Grèce grâce au programme Erasmus. Le week-end, je me rendais en Bulgarie, en Turquie, dans l’ARYM. Parfois, les frontières étaient fermées parce que les gardes regardaient un match the foot à la télé. J’ai dû nettoyer ma voiture car selon eux, je pouvais transporter des microbes d’un pays à un autre. Quand vous avez vécu cela, vous réalisez que ce que l’ouverture des frontière a apporté à l’Europe.

Aujourd’hui, se rendre dans un autre pays pour étudier ou travailler nous semble très naturel, mais nous ne devrions pas oublier que nous nous sommes battus pour ce droit.

Nous devrions aussi nous rappeler qu’à la signature de l’accord de Schengen, ce n’était pas considéré comme un sujet très important, mais c’est devenu une belle réussite.

Nous avons toujours l’occasion de faire des contrôles internes. Les populistes vous diront qu’à cause de Schengen, nous n’avons pas de contrôles. C’est faux. Nous avons des contrôles dans les pays. Et nos échanges sont plus efficaces que jamais.

Le Luxembourg s’opposera donc à la réintroduction des frontières ?

Réintroduire les frontières serait un très mauvais signe. Ce qui est important, c’est que les frontières extérieures de l’espace Schengen soient suffisamment surveillées. Si ce n’est pas le cas, il y aura des conséquences à l’intérieur de l’espace.

Au Luxembourg, nous savons bien que nous ne sommes forts qu’avec nos voisins, c’est inscrit dans notre ADN.

Parlons de la crise ukrainienne. Il y a récemment eu de nouvelles victimes. Pensez-vous que l’on puisse calmer la crise avec la Russie ?

Je l’espère. Je rencontrerai M. Poutine dans les semaines à venir, et j’ai également demandé à rencontrer M. Porochenko, afin d’examiner la situation actuelle.

Pourquoi les accords de Minsk ne sont-ils pas respectés ? Les deux camps ont fait des erreurs, je ne veux pas rejeter la responsabilité d’un côté ou de l’autre.

Il est important de déterminer comment progresser, parce que nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où tout le monde est perdant.

L’Europe est perdante, l’Ukraine est perdante, et la Russie est perdante. Nous devons trouver des solutions qui conviennent à tout le monde.

Les sanctions n’ont pas réellement dissuadé Moscou. La « puissance douce » de l’UE serait-elle trop douce ?

L’an passé, nous étions dans une situation de guerre, avec des centaines de morts toutes les semaines.

Je sais que la situation s’est détériorée ces dernières semaines, mais nous pouvons nous baser sur l’accord de Minsk et nous devons déterminer où nous en sommes et ce qui se passe. C’est important.

Si personne n’est prêt à respecter les accords de Minsk, nous nous retrouverons dans un conflit gelé qui pourrait durer des années.

Pour l’instant, les sanctions se succèdent, au détriment de tout le monde.

Dans l’UE, tout le monde parle de la nécessité de changement, notamment dans le cadre du débat sur la sortie de l’Europe, le Brexit, par exemple. Quelles sont vos impressions ?

Je ne peux accepter de céder à toutes les demandes du Royaume-Uni. Quand David Cameron dit vouloir une meilleure réglementation, une Europe plus efficace, il veut que nous fassions plus attention à notre argent. Je suis tout à fait d’accord, mais cela ne veut pas dire que la meilleure solution pour le Royaume-Uni est la meilleure solution pour l’Europe.

L’UE est un marché commun et une union de 28 États. Certains sont aujourd’hui plus disposés à une intégration plus profonde, alors que d’autres, comme le Royaume-Uni, sont moins convaincus et s’opposent à plus d’intégration et plus de collaboration.

Mon homologue français, François Hollande, a proposé un noyau dur, avec un niveau d’intégration plus profond pour les pays fondateurs.

Le problème, c’est qu’en ce moment, nous ne sommes pas capables de gérer l’espace Schengen et la zone euro, nous ne pouvons donc pas ajouter ce noyau dur.

L’UE a grandi rapidement, et il est aujourd’hui important de se concentrer sur l’approfondissement et l’efficacité de l’Union.

Qu’entendez-vous par efficacité ?

Alléger la bureaucratie, par exemple, trouver des moyens de travailler ensemble, élaborer des politiques migratoires communes.

C’est le genre de domaines dans lesquels nous pourrions aller plus loin, tout comme la sécurité et la défense. Le Luxembourg n’est pas un acteur essentiel dans ces domaines, mais nous sommes pour une plus grande coopération.

L’UE peut-elle exister sans le Royaume-Uni ?

Je ne peux pas imaginer une UE sans Royaume-Uni, tout comme je ne peux imaginer un Royaume-Uni sans UE.

Soutenez-vous l’option d’une clause de non-participation à une union toujours plus étroite ?

C’est là le problème, parce qu’il s’agit d’un des objectifs de l’UE. Je ne suis pas favorable à une Europe à la carte, où vous pourriez choisir ce que vous voulez et rejeter le reste. Je me suis récemment retrouvé au cœur de la tourmente, mais ce n’est pas pour ça que j’ai décidé de sortir de l’Union.

Au début de votre présidence, vous avez déclaré devant le Parlement que la présidence luxembourgeoise était une occasion unique pour le pays, qui est un membre fondateur de l’UE, de regagner la confiance des citoyens. Comment comptez-vous vous y prendre ?

Tout d’abord, si nous ne parvenons pas à prendre de décisions, les citoyens commenceront à remettre en question notre raison d’être. Dans ce cas, comment nous feraient-ils confiance ? Nous devons donc prendre des décisions, expliquer nos décisions, puis expliquer aux institutions comment nous fonctionnons. Nous ne pouvons pas continuer à aller à Bruxelles, discuter pendant des heures et des heures, puis repartir sans accord, sans règles, sans politique commune.

Qu’est ce qui doit changer ?

Notre comportement est l’un des problèmes. Quand les choses ne se passent pas bien, entre deux grands pays, ils disent juste que c’est Bruxelles qui a décidé. En réalité, NOUS avons décidé à Bruxelles. Il est facile d’accuser Bruxelles, de faire de l’UE un bouc émissaire, et de dire qu’on ne peut pas faire confiance à ces gens. C’est ce genre de discours qui rend impossible la réinstauration de la confiance.

L’UE ne se limite pas à surveiller la taille des barils, la longueur des bananes ou la largeur des pizzas. L’Europe, c’est notre liberté, nos droits, nos soins de santé, toute ces choses-là. Si nous continuons à nous plaindre, nous ne pourrons jamais regagner cette confiance.

Propos recueillis par Daniela Vincenti

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