Pologne. La réforme sur l’avortement ou la goutte d’eau qui fait déborder le vase

Une goutte d'eau qui a fait déborder le vase. [EPA-EFE/SZYMON LABINSKI]

Les volontés des autorités polonaises de restreindre davantage l’accès à l’avortement sont la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà rempli de tentatives visant à entraver nos libertés individuelles, a déclaré Klementyna Suchanow à Euractiv Pologne.

Klementyna Suchanow est écrivaine et militante au sein du Mouvement polonais pour les droits des femmes (ou « Grève des femmes »)

Le monde entier a les yeux rivés sur les milliers de protestataires polonais s’opposant aux restrictions supplémentaires apportées à la loi sur l’avortement. Quels grands changements espérez-vous voir en Pologne ?

Tout d’abord, nous espérons que le gouvernement démissionne. C’est l’appel de la population. Le peuple polonais semble avoir envie de changement. À l’heure actuelle, les manifestations organisées dénoncent une série de problèmes dans le pays. Les restrictions concernant la loi sur l’avortement ont agi comme un catalyseur, la goutte  d’eau qui a fait déborder le vase, mais désormais les manifestations touchent à tout un tas de sujets différents : la situation du secteur culturel, le système des soins de santé, la communauté LGBT, le domaine de l’éducation et bien entendu, les droits des femmes.

Êtes-vous inquiète de voir que des slogans plus généraux remplacent l’objet principal des manifestations ?

Non, cela ne m’inquiète pas. Nous sommes la « Grève des femmes ». Nous défendrons donc toujours les droits des femmes. Nous endossons simplement désormais plus de responsabilités, car de nombreuses personnes ne disposent pas de plateforme pour faire entendre leurs revendications. Elles ont perçu notre grève comme un mouvement fort, autour duquel elles peuvent se rassembler. Nous n’avons pas pour autant oublié notre but premier. Nous ne pourrons jamais l’oublier. Sans un respect total et une attention particulière aux droits des femmes, rien n’est possible en Pologne.

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Toutefois, il est clair que le parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), ne répondra pas à nos demandes. Nous nous opposons donc au gouvernement comme d’autres militants. C’est notre point commun avec d’autres mouvements dans le pays. Il n’y a pas de discussion ou de contestation à ce sujet. Nous sommes tous anti-gouvernementaux dans la mesure où le gouvernement ne souhaite pas se conformer à nos exigences. Il n’y a donc pas de problème à ce niveau-là.

Néanmoins, le problème réside dans le fait que les autres partis, même ceux « libéraux », ne sont pas toujours pleinement convaincus du rôle des femmes dans la société. Je dois tout de même admettre que nous observons d’énormes progrès à cet égard depuis 2016 – bien que beaucoup aient mis du temps à comprendre nos problèmes.

Ces changements sont également le résultat de la pression que nous avons exercée sur les partis de l’opposition. Lors des dernières élections présidentielles, le candidat de l’opposition Rafał Trzaskowski (Plateforme civique, PO) a fait des droits des femmes le point central de sa campagne électorale. Cela prouve que de ce côté, les droits des femmes et leur importance pour la société sont mieux compris. En revanche, il est toujours possible de faire plus de progrès, et c’est ce sur quoi nous travaillerons. Nous n’exerçons pas seulement une pression sur le parti au pouvoir, mais également sur les autres.

Pour certains, les bannières et chants vulgaires ainsi que les attaques à l’encontre de l’Église catholique ont un effet contre-productif sur ce mouvement. Quel est votre avis sur le sujet ?

Ces commentaires me fatiguent. Si vous avez un problème, descendez dans les rues et essayez de convaincre les protestataires d’utiliser un langage plus approprié. S’ils sont mécontents, ils sont mécontents. Je suis linguiste, j’ai fait de la langue mon métier.

Autrement dit, je pense savoir à quel point la langue est un moyen de communication puissant. Elle ne sert pas qu’à fournir et transférer des informations, elle reflète également nos émotions. Vous parlez différemment lorsque vous êtes amoureux ou en colère. C’est assez simple. La langue permet des formes d’expression variées. En ce qui concerne les manifestations, je retournerais la question posée : au lieu de se concentrer sur le langage employé par le peuple dans la rue, pourquoi ne pas faire attention à ses émotions ? C’est ce qui importe ici.

Le temps du politiquement correct est écoulé, c’est d’ailleurs l’un de nos slogans. Nous avons décidé d’utiliser un langage plus cru pour créer un contraste – un contraste entre les mensonges répétés du gouvernement, les formules de politesse destinées à couvrir de mauvaises intentions et le langage plus brut utilisé dans les rues. Nous avons choisi cette méthode, car la lutte que nous menons actuellement concerne elle-même la voix du peuple.

En cas de restrictions supplémentaires en raison de la pandémie actuelle, comment envisagez-vous les manifestations ?

Les manifestations ont commencé au cours de la pandémie, nous devons donc partir du principe qu’il y aura de nouvelles restrictions sanitaires. Ce n’est pas grave. Mais, le peuple polonais semble prêt à affirmer sa liberté d’expression. S’il accepte le risque, cela en dit long sur ses engagements au respect des droits de l’homme. Bien sûr, la santé est et devrait être d’une grande importance pour chacun, mais nous voyons que certaines valeurs sont encore plus importantes.

La Pologne est l’un des exemples, le Belarus en est un autre. Cependant, ce n’est pas une question de situation géographique, car il y a beaucoup de manifestations à travers le monde, notamment aux États-Unis. De plus, elles ont parfois lieu dans des endroits où le nouveau coronavirus sévit bien plus qu’en Pologne. Comme nous le voyons, la volonté de manifester est très forte. Il n’y a aucun moyen de dissuader les gens d’exprimer leurs opinions. Même le confinement, la pandémie, le risque d’infection ne peuvent pas les décourager.

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Comment le navire européen peut-il soutenir le peuple polonais dans sa lutte pour la liberté de choix des femmes et contre l’une des lois les plus strictes de l’UE en matière d’avortement ?

Tout d’abord, je voudrais que les Européens comprennent que ce qui se passe en Pologne nous concerne tous. Le peuple polonais n’est pas « mauvais ». Nous vivons simplement à l’ère de la désinformation, qui se répand partout. Actuellement, les actions du gouvernement polonais nous conduisent en fait vers un retrait de l’UE.

En revanche, ce n’est certainement pas conforme à la volonté du peuple. Selon les recherches, plus de 80 % de la population polonaise soutient l’adhésion de la Pologne à l’UE. En tant que citoyens de l’Union européenne, en nous battant et nous opposant, nous essayons également de vous protéger contre ce type de gouvernance semi-autoritaire.

Je vous invite à ne pas fermer les yeux sur ce qui se passe. S’il vous plaît, ne nous blâmez pas et ne dites pas que nous ne sommes pas des citoyens de l’UE ou que nous ne méritons pas de l’être. Nous le méritons. Nous nous battons aussi pour vous et vos droits.

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