Affaire Skripal : de nouvelles sanctions économiques seraient contre-productives

[Shevchenko Andrey]

Mises en place en 2014 suite à l’annexion de la Crimée par la Russie, les sanctions contre le pays ont un impact mitigé. Et coûtent cher à l’UE.

14 États membres, dont la France, ont annoncé le 14 mars l’expulsion de diplomates russes, quelques jours après que l’Union ait décidé de rappeler son ambassadeur à Moscou « pour consultation ». Pour les Européens, la Russie est « très probablement derrière l’attaque de Salisbury », au cours de laquelle l’ex-espion russe Sergeï Skripal et sa fille ont été empoisonnés. Si la sanction, coordonnée, est exceptionnelle, elle reste symbolique. Et les adeptes d’une ligne plus dure contre la Russie plaident pour de nouvelles sanctions économiques. Le bilan des sanctions actuelles ne plaide pourtant pas pour cette option.

Les limitations à l’accès aux marchés des capitaux européens, aux technologies utilisées dans le domaine énergétique, ou encore l’embargo sur les armes mis en place depuis la violation du territoire ukrainien ont coûté cher à l’UE, même si le coût est plus élevé pour la Russie.

Les dirigeants européens soutiennent May face à Moscou

Les 27 ont soutenu le Royaume-Uni à Bruxelles, estimant que Moscou est « très probablement » derrière l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal en Angleterre. Ils ont décidé de rappeler l’ambassadeur de l’UE à Moscou.

Un impact qui s’amenuise

« Les sanctions ont eu un impact au tout début de la crise, mais leur effet s’amenuise avec le temps », explique le spécialiste Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques. Après deux années de récession en 2015 et 2016, la croissance russe est repartie en 2017, affichant un taux de 1.5 % selon l’agence de statistiques Rosstat.

Pour le spécialiste, l’économie russe a tenu par le développement de circuits alternatifs, permettant de contourner les sanctions européennes, mais également grâce à une stratégie de substitution des importations par de la production domestique. Cette dernière a été mise en place par le gouvernement via des contre-sanctions sur les produits européens, notamment un embargo sur les produits agroalimentaires. Dans ce dernier domaine, les résultats ont été payants: la Russie a pris la place de premier exportateur mondial de blé en 2016, devant son rival américain.

L’Union européenne, victime collatérale des sanctions ? 

Pour Renaud Bouchard, économiste à l’École des hautes études en sciences sociales, « le missile a raté sa cible », et l’Union européenne, touchée par la baisse de ses parts de marché, se trouve au contraire être la « victime collatérale ».

Dans un rapport datant d’octobre 2017, le Parlement européen a estimé à 34.7 milliards de dollars (27.96 milliards d’euros au taux de change actuel), la baisse des exportations européennes vers la Russie liées directement aux sanctions. En comparaison, selon des chiffres relayés par le média Vedomosti début 2016, l’ancien vice-ministre du développement économique russe Alexeï Likhachev estimait à 40 milliards d’euros les pertes dues aux sanctions européennes en 2014, et 50 milliards en 2015.

Incertitude sur le long terme

Si dans le court terme l’effet des sanctions contre la Russie perd de son ampleur, les craintes se portent sur l’avenir. À long terme, la limitation de l’accès des entreprises et banques russes au marché des capitaux européens pourrait impacter sa capacité de financement et ses investissements. L’embargo sur les technologies européennes dans le secteur énergétique pose également question sur la capacité de la Russie à moderniser son économie.

Mais le transfert de technologies profiterait également de circuits alternatifs. Concernant les capacités de financement, Renaud Bouchard estime « qu’il y aura toujours des pays pour prêter à la Russie ». Le chercheur avance deux sources de financement pouvant compenser les capitaux européens à savoir les revenus générés par la vente d’hydrocarbures, dans le contexte d’une remontée des prix du pétrole, et les investissements chinois, alors que Moscou se tourne de plus en plus vers son voisin asiatique.

L’économie russe reste arrimée à l’or noir

Après deux années de récession provoquées par une baisse des prix du pétrole et les sanctions occidentales, la sortie de crise profite à Vladimir Poutine qui brigue un nouveau mandat. Mais cette embellie ne durera pas longtemps sans réforme structurelle.

L’affaire Skripal en perspective 

Malgré leurs insuffisances, il est peu probable que les sanctions évoluent dans un avenir proche, selon Jean de Gliniasty. « Les sanctions européennes ont été liées aux accords de Minsk », conclus en 2015 entre la France, l’Allemagne, la Russie et l’Ukraine, et visant à mettre fin au combat dans le Donbass, à l’est du dernier pays. « Mais ces accords n’ont pour l’instant pas marché, ni le pouvoir ukrainien ni celui tenant le Donbass ne souhaitant qu’ils fonctionnent. »

Dans le contexte de l’affaire Skripal, le chercheur estime que de nouvelles sanctions ne seraient pas la réponse appropriée. « L’opinion publique russe ne comprendrait pas ces sanctions en particulier du fait des incertitudes qui persistent sur l’auteur de l’empoisonnement », juge le chercheur, qui souligne le « réflexe obsidional », le sentiment de « citadelle assiégée » que produisent les sanctions en Russie. Et qui joue au final en faveur du président Vladimir Poutine, qui vient d’être réelu pour la quatrième fois.

Vladimir Poutine, maître incontesté en son royaume

La popularité de Vladimir Poutine, 18 ans après son arrivée au pouvoir, ne laisse planer aucun doute sur l’issue du scrutin en Russie le 18 mars prochain. Un engouement lié à une communication étudiée qui passe par la décrédibilisation systématique de tous les opposants.

 

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.