Attendu dans le nord de Chypre, Erdogan entend rester inflexible

Recep Tayyip Erdogan, dont la venue coïncide avec le 47e anniversaire de l'invasion, « va certainement annoncer la réouverture de nouveaux pans de la ville », estime Giannis Ioannou, fondateur du groupe de réflexion Geopolitical Cyprus, en allusion à la réouverture très partielle de Varosha en octobre. [TURKISH PRESIDENT PRESS OFFICE H/EPA]

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, se rend mardi à Varosha, ville-symbole de la division de Chypre, marquant sa volonté de rester inflexible sur une solution à deux Etats mais aussi son ambition de s’imposer en Méditerranée orientale.

Depuis 1974 et l’invasion de Chypre par l’armée turque en réaction à un coup d’Etat visant à rattacher le pays à la Grèce, cette ancienne cité balnéaire fuie par ses habitants chypriotes-grecs est devenue une ville-fantôme, zone militaire sous contrôle direct d’Ankara, inaccessible derrière les barbelés.

Elle est située dans la République turque de Chypre du Nord (RTCN) autoproclamée en 1983 – établie dans le tiers nord de l’île et reconnue uniquement par la Turquie – où M. Erdogan passera en revue mardi les soldats turcs qui y sont postés par dizaines de milliers.

Le président turc, dont la venue coïncide avec le 47e anniversaire de l’invasion, « va certainement annoncer la réouverture de nouveaux pans de la ville », estime Giannis Ioannou, fondateur du groupe de réflexion Geopolitical Cyprus, en allusion à la réouverture très partielle de Varosha en octobre.

« Son message est clair : (avec Varosha), il veut changer de paradigme pour les futures négociations ». Or, pour le gouvernement chypriote-grec, rouvrir la ville « constitue une ligne rouge », explique l’analyste.

Les tensions sont déjà fortes, alimentées par un afflux de migrants sans papiers dans la partie sud de l’île, que le gouvernement chypriote-grec considère comme un moyen de pression de la part d’Ankara.

Vendredi, un navire turc a tiré des coups de semonce en direction d’un bateau des gardes-côtes chypriotes-grecs menant une opération contre l’immigration clandestine depuis la Turquie au large de la côte nord de l’île – un incident rare qui illustre selon le gouvernement chypriote-grec le « comportement agressif » d’Ankara envers Chypre. La Turquie, elle, a démenti tout tir.

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Apre marchandage 

En avril, l’ONU a réuni, en vain, Chypriotes-grecs et Chypriotes-turcs en vue d’entamer un nouveau cycle de pourparlers.

« Erdogan en a tiré la conclusion que les Chypriotes-grecs ne veulent pas la paix mais préserver un statu quo qui leur est favorable » selon lui, explique M. Ioannou. « Alors il agite en représailles la carte Varosha », ajoute-t-il.

Lors de sa dernière visite à Varosha en novembre, M. Erdogan avait indiqué que « des compensations seraient payées » aux anciens habitants chypriotes-grecs pour la perte de leurs propriétés.

Le président turc sait que cette proposition est inacceptable pour la majorité d’entre eux et ne l’avance que pour dénoncer ensuite leur « mauvaise volonté », estime Ahmet Sözen, un Chypriote-turc à la tête de Cyprus Policy Centre.

La visite du président turc marque l’amorce d’ « une période d’âpre marchandage. Erdogan veut commencer le prochain cycle de négociation en position de force, en imposant la solution à deux Etats », dit-il.

Si la République de Chypre, Etat souverain membre de l’Union européenne, s’étend théoriquement sur toute l’île, son gouvernement n’exerce son autorité que sur la partie sud de l’île, séparée de la partie nord par une « ligne verte », ligne de démarcation et zone tampon surveillée par des Casques bleus de l’ONU.

Peu avant la visite de M. Erdogan, l’UE a d’emblée prévenu la Turquie qu’elle « n’accepterait jamais, jamais, une solution à deux Etats ».

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Poker perdant 

Au-delà du conflit chypriote, la venue de M. Erdogan à Varosha est scrutée pour ce qu’elle pourrait dire sur l’ambition turque de se positionner en acteur incontournable de la Méditerranée orientale, où la découverte ces dernières années de gisements gaziers a aiguisé l’appétit des pays voisins.

« La Turquie se débat contre le nouveau bloc formé autour de Chypre sur la problématique gazière », rappelle M. Sözen. « Elle se sent isolée et elle est prête à utiliser tous les moyens pour faire pression sur Chypre, comme Varosha », explique Kemal Baykalli, analyste chypriote-turc.

Avec l’accord EastMed (Grèce, Chypre, Israël) et d’autres accords bilatéraux, Nicosie fait désormais partie d’une alliance régionale, au grand dam d’Ankara. Les tensions sur la question de l’exploration des potentiels gisements gaziers ont atteint leur pic en août 2019 avec des manoeuvres militaires rivales entre la Grèce et la Turquie.

« C’est une partie de poker. Les Chypriotes, notamment les anciens habitants de Varosha, en seront les grands perdants », résume M. Baykalli.

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