Condamné au blocus il y a un an, le Qatar s’émancipe de ses voisins

Le nouveau parc des expositions, à Doha, brandit l'image de l'émir Tamim bin Hamad AlThani

Isolé au sein des pays du Golfe depuis un an, le Qatar parvient paradoxalement à tirer son épingle du jeu de cette guerre économique, notamment en se tournant vers l’Europe.

« Chez Volkswagen, la crise du Dieselgate a été une sonnette d’alarme. L’entreprise a vraiment réagi et, en 2017, les ventes ont atteint un niveau record. Nous aussi, au Qatar, nous avons eu notre sonnette d’alarme. Depuis le 5 juin 2017, le pays est victime du blocus imposé par ses voisins. Un an plus tard, il a évolué. Vraiment. Pour la scientifique et ancienne ministre Hessa Al Jaber, qui représente le Qatar au conseil d’administration de Volkswagen, le blocus imposé par l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, Dubaï et l’Égypte à la monarchie du Golfe est un mal pour un bien.

En un an, le pays a dû se lancer dans une émancipation forcée, ne serait- ce que dans l’image qu’il véhicule. Face à l’isolement contraint que lui imposent ses voisins immédiats, le Qatar a réagi par une suractivité diplomatique, économique et médiatique. D’ordinaire discrets, les ministres et ambassadeurs du pays ont accordé plus de 500 interviews, et multiplié les rencontres bilatérales.

« Au sein de l’UE aussi les différends sont multiples. Mais chez vous, on s’assoit et on règle les problèmes en discutant. Cela n’a pas été le cas  avec nos voisins depuis le début du blocus » constate une source au ministère de l’intérieur qatari.

Pour l’eurodéputé italien Pier Antonio Panzeri, président de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen, « la situation qui s’est installé suite au  blocus a poussé le Qatar à établir des relations plus étroites en dehors du contexte régional, avec par exemple l’Union Européenne ».

Dénoncée depuis des années par le Parlement européen notamment, la règlementation sur les travailleurs migrants, qui contribuent à la construction de 8 stades gigantesques pour la coupe du monde de football de 2022 dans des conditions qui mettent parfois leur vie en péril, a évolué en quelques mois, après un accord avec l’Organisation internationale du Travail. Le gouvernement s’est engagé à protéger les droits des migrants, et d’ici fin juin, un décret devrait abolir le « permis de sortie » du territoire, qui interdisait aux travailleurs de bouger sans l’accord de leur employeur. En échange de quoi un accord de coopération a été signé en mars dernier entre le Qatar et l’UE.

« Nous recherchons des soutiens internationaux », affirme Mohammed bin Abdulrahman Al-Thani, ministre des Affaires étrangères du Qatar.

Un soutien qui s’exprime, en creux, par la condamnation de l’Arabie Saoudite, à l’origine du blocus contre l’insolent petit pays gazier. Le Parlement européen a ainsi adopté fin mai une résolution dénonçant fermement les atteintes aux droits de l’homme en Arabie saoudite, notamment celles aux droits des femmes.

Le Qatar insiste aussi sur les nombreuses violations des droits de l’homme induites par le blocus à l’encontre de ses citoyens. La fin de la libre-circulation dans la zone empêche les étudiants de finir leurs études, à Dubaï par exemple, ou prive les familles de se rencontrer, alors même que les liens d’une tribu à l’autre sont très imbriqués dans toute la zone géographique des pays du Conseil de coopération du Golfe.

Face à l’irritabilité de ses voisins, Doha mise sur la stabilité. Aucun des contrats de gaz et de pétrole, y compris vers les Émirats arabes unis, où 40 % de l’électricité dépend du gaz qatari, n’ont été remis en question, alors que les perturbations potentielles auraient eu des conséquences immédiates : l’absence de climatisation plusieurs heures par jour aurait pu sérieusement affecter les recettes touristiques des Émirats.

De facto tourné vers l’Asie, qui représente 45 % de ses exportations de gaz, le petit pays regarde aussi vers l’Europe, où la volonté de limiter la dépendance envers la Russie suscite de l’intérêt pour le gaz naturel liquéfié du Golfe : Italie, Allemagne et Royaume-Uni importent déjà du gaz qatari.

La résilience économique à tout prix

Et l’État a brusquement dû se préoccuper de son tissu économique autre que gazier : après le « bank-run » à l’encontre des avoirs qataris, et les attaques répétées contre la monnaie, le ryal qatari, l’État a rapatrié deux fois plus de devises que les montants retirés soit 40 milliards de dollars de dépôt qui ont rejoint les banques locales. L’État a aussi affrété des avions, plusieurs mois durant, pour garantir l’approvisionnement du pays en produit frais. Coût de ce pont aérien : 250 millions de dollars.

La crise a aussi accéléré le développement d’un port commercial gigantesque de 8 km de long, Hamad Port, du nom du précédent émir du Qatar, conquis sur le désert plutôt que sur la mer au sud de Doha, où une zone franche immense tente d’attirer les investisseurs. Avec des résultats pour l’heure modestes : le port a la capacité de gérer un million de conteneurs par an, et cible une capacité de 7,5 millions, mais n’en voit passer que 124 000 pour l’instant. Contre 15 millions pour Dubaï. Mais les ambitions sont là : « la région a besoin de grandes capacités logistiques », assure le directeur du port, affirmant que l’État prévoit d’investir 7,4 milliards de dollars sur la zone.

La tentative d’asphyxie du Qatar a aussi échoué si l’on en croit les marchés financiers. En avril, l’État a émis pour 13 milliards de dollars de dette, largement souscrite à l’international puisque la demande a été quatre fois plus importante que l’offre. « C’est un certificat de la résilience de l’économie qatarie », assure Aziz Ahmed Aluthman, sous-secrétaire adjoint au ministère des Finances.

Le blocus est partiellement à l’origine de cette émission : si le pays emprunte, c’est pour financer sa dette, qui s’est creusée de 1,5 milliard en 2017 pour cause de déficit budgétaire. Contrairement aux prévisions initiales, le gouvernement a renoncé à mettre en place l’année dernière une série de nouvelles taxes, ce qui a légèrement limité les recettes. Ces taxes sur le tabac, les boissons sucrées, l’alcool, mais aussi le porc devraient être instaurées cette année. L’électricité doit aussi devenir payante… pour les maisons secondaires des Qataris. Car les habitudes dispendieuses du pays, dont le budget représente 20 000 euros par personne, soit 5 fois le budget par habitant en France, finissent par entraîner des dérives.

Autre coût direct de la crise, la bourse qatarie affiche de son côté un recul de 10 % sur un an, alors que l’indice MSCI des marchés émergents dont il fait partie progresse de 13 %. Un retard compensé par des dividendes généreux, qui masquent mal un risque géopolitique qui semble croissant.  Un an après le  blocus, l’Arabie saoudite a récemment émis de nouvelles menaces face aux achats d’armes tous azimuts de son voisin qatari.

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