Contrat des sous-marins : Thierry Breton évoque « le sentiment d’une relation brisée »

« Qui fait la norme détient le marché », a déclaré Thierry Breton. [EPA-EFE/JOHANNA GERON / POOL]

Alors que les diplomates de l’UE discutent de l’annulation ou du report du Trade and Technology Council (TTC) entre l’UE et les États-Unis, dans le contexte de crise diplomatique après l’annonce du partenariat AUKUS, les responsables français affirment qu’il ne s’agit pas de la rupture d’un contrat d’armement, mais d’une relation « brisée » entre alliés.

AUKUS est l’acronyme de l’accord trilatéral entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, annoncé le 15 septembre 2021, en vertu duquel l’Australie a choisi des sous-marins à propulsion nucléaire dotés de technologies américaines et britanniques, abandonnant ainsi un contrat de 40 milliards de dollars pour les sous-marins français.

Le commissaire européen Thierry Breton a déclaré, mardi 21 septembre, que les désagréments au sein des relations transatlantiques s’accumulent depuis des années et ne peuvent être réduits à une simple contrariété liée à la crise des sous-marins.

Il s’agirait d’un « sentiment grandissant (…) que quelque chose s’est brisé dans nos relations transatlantiques », a-t-il déclaré, en référence à une série de décisions inattendues du gouvernement américain. Au cours des derniers mois, l’administration Biden n’a en effet pas communiqué sur le retrait des forces américaines d’Afghanistan ni sur les restrictions de voyage mises en place sous la présidence de Donald Trump, ni même sur l’accord AUKUS de la semaine dernière.

« Malheureusement, ce sentiment se renforce », a-t-il déclaré aux journalistes à Washington. « Cela ne résulte pas simplement de ce qu’il s’est passé la semaine dernière. C’est beaucoup plus important ».

M. Breton a également mis en garde contre toute interprétation erronée de l’éventuel report de la nouvelle réunion du Trade and Technology Council (TTC) entre les États-Unis et l’Union européenne, qui ne devrait pas aboutir à des résultats significatifs selon lui.

La première réunion du TTC était initialement prévue le 29 septembre, à Pittsburgh.

« Il y a de nombreuses voix dans l’appareil français qui plaident pour une réponse à l’attitude australienne », a déclaré un diplomate français à EURACTIV France.

Aucune date pour le retour des ambassadeurs australien et américain n’a été fixé, après qu’ils ont été rappelés par Paris qui souhaitait envoyer un message fort pour montrer l’ampleur de sa colère.

Lettre de l’Australie

Le porte-parole du ministère français des Armées, Hervé Grandjean, a reproché à l’Australie de commettre une « erreur » et d’envoyer des messages incohérents sur la nature des sous-marins qu’elle souhaite acquérir.

Selon lui, les Australiens ont envoyé une lettre à Paris quelques heures avant de rompre le contrat, indiquant qu’ils étaient « étaient satisfaits des performances atteignables par le sous-marin et par le déroulement du programme ».

Un entretien téléphonique de « clarification » est prévu avant la fin de la semaine entre le président américain Joe Biden et son homologue français Emmanuel Macron.

« Le volet sous-marin de ce partenariat soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses et au-delà de sa composante technologique, il permet à Canberra de confirmer son rapprochement avec Washington alors que l’Australie fait face à des tensions grandissantes avec la Chine », a déclaré à EURACTIV France Pierre Morcos, chercheur associé au Center for Strategic and International Studies (CSIS).

Évoquant le triangle entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie, Pierre Morcos a déclaré : « Nous craignons également de voir des divergences concernant la stratégie à adopter dans l’Indo-Pacifique, puisque ce partenariat de sécurité trilatéral met fortement l’accent sur la compétition militaire avec la Chine ».

« Nous assistons à une rupture de dynamique. Cette compétition entre les différents acteurs se fait presque au profit de la Chine », a-t-il ajouté.

Selon lui, la France était jusqu’à présent consciente des enjeux militaires vis-à-vis de Pékin. Cependant, elle souhaitait également adopter une approche beaucoup plus globale en investissant dans la connectivité, le commerce, la sécurité maritime et les questions environnementales afin de proposer un contre-modèle à la Chine. Cette approche est soutenue par tous les Européens.

« Cela montre une nouvelle fois qu’une relation de dépendance avec les États-Unis est dangereuse, et confirme la volonté française de renforcer l’autonomie stratégique européenne », a déclaré M. Morcos.

« Derrière les propos rassurants de l’administration Biden, il y a des logiques transactionnelles et unilatérales qui restent les mêmes que celles sous la Présidence de Trump », a-t-il ajouté.

L’avantage du nucléaire sur le conventionnel

Les experts de la défense estiment que la nouvelle classe de sous-marins à propulsion nucléaire offrirait aux États-Unis et à ses alliés un nouvel atout pour tenter de contenir l’expansion militaire chinoise dans la région indo-pacifique. Ces derniers s’ajouteront au déploiement actuel d’un porte-avions britannique dans la région et aux récents transits de navires de guerre français et allemands en mer de Chine méridionale.

« Les États-Unis et le Royaume-Uni s’associent depuis longtemps dans le cadre de leurs programmes de sous-marins à propulsion nucléaire. En intégrant l’Australie dans leur programme et en optant pour des sous-marins à propulsion nucléaire (Royaume-Uni-États-Unis) plutôt que pour des sous-marins d’attaques conventionnels (France), cela introduirait un nouvel outil dont la région manque actuellement », a récemment déclaré un expert en défense à EURACTIV.

Alors que la plupart des pays disposant d’une industrie de défense importante dépendent des exportations, la France sécurise généralement ses exportations dans le cadre d’une approche proactive. Cette dernière implique non seulement les représentants de l’industrie de la défense qui font pression en sa faveur, mais également les politiciens, et le président.

Un coup dur pour l’industrie française

L’annulation de son contrat de sous-marins a porté un coup douloureux à l’industrie française de défense, de haute technologie.

L’Australie commet une erreur puisque, « le programme était dans les temps » contrairement à ce qui a pu être dit. « Ce contrat permettait à l’Australie d’acquérir une autonomie industrielle et de défense », a déclaré à EURACTIV France Philippe Missoffe, directeur général du Groupement des Industries de Construction et Activités Navales (GICAN), une fédération qui regroupe plus de 210 entreprises de l’industrie navale française.

Il a qualifié cette démarche de « purement politique et stratégique » et a déclaré qu’elle n’avait rien à voir avec ce que l’industrie de la défense française a à offrir.

Dans le cadre de ce contrat, M. Missoffe a déclaré que certaines entreprises françaises avaient décidé d’investir en Australie ou d’y monter des coentreprises. Si ces entreprises ne dépendent pas exclusivement de ce contrat, il s’agit quand même d’un coup dur pour elles, précise-t-il.

Le responsable de l’industrie française a également appelé l’UE à s’engager davantage dans la discussion.

« Ne pas défendre l’avion de chasse français Rafale, l’achat de navires français, ne pas choisir des systèmes d’armes tels que le MBDA et préférer le Patriot, c’est mettre à mal l’Europe et tous les pays qui en font partie », a ajouté M. Missoffe.

« Cela implique que la France considère l’autonomie stratégique européenne comme la protection et l’extension de sa propre puissance souveraine et de ses intérêts industriels. Elle ne réduit pas cette autonomie à un processus permettant aux membres de l’UE d’obtenir plus en matière de sécurité et de politique étrangère que ce qu’ils peuvent obtenir seuls, affaiblissant ainsi ses arguments au lieu de les renforcer », a commenté Robin Niblett, directeur de Chatham House.

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