Coopération internationale : “Il ne s’agit plus de faire pour les pays du Sud mais avec eux”

Pour Jérémie Pellet, directeur général d'Expertise France, “on ne fait plus de la coopération technique comme on le faisait il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui la coopération est ouverte, partenariale, elle se fait avec tous les acteurs, de la société civile, du secteur public, des collectivités locales, de la diaspora..." [Shutterstock / hxdbzxy]

Cet article fait partie de l'édition spéciale Repenser la coopération internationale dans un monde post-pandémie.

Expertise France organisait le 9 février les Rencontres internationales de la coopération. Dans un contexte de crises sanitaire, économique et climatique, institutions et administrations, organisations internationales, chercheurs, ONG et acteurs de la société civile se sont mobilisés pour échanger sur de nouveaux modèles de développement axés sur la solidarité pour surmonter ces défis communs à l’échelle mondiale.

Plus de 3 400 personnes assistaient à l’événement virtuel organisé par Expertise France. Cinq ans après sa création, l’agence française de coopération technique internationale et interministérielle mobilise un réseau d’environ 10 000 experts par an et compte actuellement 500 projets dans plus de 100 pays.

« Face à la pandémie de Covid-19 et au grand défi du siècle, nous avons besoin d’une vraie relance de la solidarité au niveau mondial », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, en guise d’introduction.

« C’est dans une même dynamique de mobilisation et de refondation que s’inscrit le projet de loi relatif au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales que je porterai à l’Assemblée nationale la semaine prochaine, devant le Sénat au printemps et qui sera je l’espère adopté avant l’été. »

Le texte a été présenté mercredi (17 février) au palais Bourbon et vise à tenir l’engagement du président Emmanuel Macron de porter l’aide publique française au développement à 0,55 % de la richesse nationale d’ici à 2022 en augmentant la part des dons au bénéfice de 19 pays prioritaires, « pour y faire vraiment la différence ». « La santé des uns dépend de la santé de tous. C’est le sens de notre combat pour faire des vaccins contre la Covid-19 de nouveaux biens publics mondiaux, dans le cadre de l’initiative ACT Accelerator (lancée par l’OMS, ndlr) », a ajouté M. Le Drian.

Le ministre prône également un changement de méthode : « il ne s’agit plus de faire pour les pays du Sud mais avec eux (…), car les défis auxquels nous faisons face sont des défis communs ».

Dans le cadre de cette loi, Expertise France va également intégrer le groupe de l’Agence française de développement (AFD). Outre cette dernière, Expertise France compte parmi ces partenaires l’État français mais aussi l’Union européenne. « Nous sommes une agence autant européenne que française », souligne Jérémie Pellet, directeur général d’Expertise France, et anciennement directeur général délégué de l’AFD.

Un modèle de gouvernance à repenser 

Selon M. Pellet, le changement d’approche est prégnant. “On ne fait plus de la coopération technique comme on le faisait il y a 30 ou 40 ans. Aujourd’hui la coopération est ouverte, partenariale, elle se fait avec tous les acteurs, de la société civile, du secteur public, des collectivités locales, de la diaspora… »

Biodiversité, inégalités de toutes sortes, climat, les défis ne manquent pas, mais la pandémie de Covid-19 a bouleversé les rapports internationaux. « Au sein de l’UE nous partageons une vision avec la France et les autres États membres sur la coopération internationale, qui existaient avant la crise de la Covid-19 mais qui a atteint un niveau d’urgence », analyse le directeur général des Partenariats internationaux à la Commission européenne, Koen Doens.

Un point de vue partagé par le directeur général de la Mondialisation, de la Culture, de l’Enseignement et du Développement international au ministère des Affaires étrangères, Michel Miraillet. « Il n’y a pas d’autre voie de traverse que le multilatéralisme. Ces dernières années, ses principes ont été attaqués, mais on voit bien avec la crise de la Covid-19 que tous nos problèmes sont entrelacés et qu’il n’y a pas d’autres moyens que de trouver des solutions à partir du multilatéralisme, que représente par exemple l’Accord de Paris ou l’Alliance pour le multilatéralisme que nous avons lancé en 2019 avec l’Allemagne ». 

« L’UE a naturellement un effet multiplicateur bienvenu. Nous devons désormais nous pencher aussi sur sur sa capacité à paraître comme un acteur fondamental du développement au travers de ses banques et de ses institutions financières, poursuit M. Miraillet. Aujourd‘hui, la question qui se pose, au-delà des capacités de l’AFD et de la Banque allemande de développement, c’est celle d’avoir une Banque européenne d’investissement et une Banque européenne de reconstruction et de développement  plus présente en Afrique. C’est un débat de fond ».

La coopération internationale face au défi du Covid-19 et des vaccins

« La Covid-19 n’est pas une pandémie éphémère, c’est le signe d’une crise existentielle qui menace toute l’humanité, martèle la directrice exécutive de l’ONUSIDA et secrétaire générale adjointe des Nations unies, Winnie Byanyima. Nous ne pourrons pas surmonter de telles menaces communes en répondant par le biais des règles internationales actuelles et d’une concurrence effrénée entre les pays. »

Mme Byanyima a tenu à rappeler qu’actuellement 9 personnes sur 10 dans les pays les plus pauvres n’auront pas de vaccination cette année. « S’ils ont de la chance, ce sera en 2022 ou 2023 », déplore-t-elle. Le président d’Afrique du Sud Cyril Ramaphosa avait fustigé les pays occidentaux lors du sommet de Davos en janvier, parlant « d’apartheid des vaccins ».

« C’est vrai. Les entreprises ne produisent pas assez de vaccins et les facturent à des prix plus élevés aux pays en développement. En Ouganda par exemple, d’où je viens, une dose d’AstraZeneca est à  7 euros, 5 euros par dose pour l’Afrique du Sud, tandis qu’en Europe, la dose est à 2 euros. Où est la justice ? », s’indigne Mme Byanyima.

Selon elle, une réforme des modalités de production est indispensable pour répondre à la demande mondiale. « Les pays en voie de développement ne demandent pas la charité, ils veulent produire leur propre vaccin. Le partage des licences, du savoir-faire et de l’expertise est dans l’intérêt du monde entier », conclut-elle.

Pour le ministre tunisien de l’Économie, Ali Kooli, le nouveau coronavirus a montré nos fragilités communes au niveau mondial. « Devant la maladie, on a trouvé une forme d’égalité. Il est important de ne pas maintenir un fossé entre le Nord et le Sud et cela passe par l’accès aux médicaments et aux vaccins, explique-t-il. Chaque pays a dû d’abord composer avec l’urgence et la pression politique de son opinion publique. Maintenant il faut mettre l’effet panique derrière nous et avoir une réflexion plus globale : tout le monde a sa part de réussite. Sinon nous aurons de plus en plus du mal a gérer nos politiques. »

Même constat du côté de la science. La pandémie de Covid-19 ayant révélé les défauts dans la communication publique vis-à-vis des données scientifiques, Françoise Barré-Sinoussi – prix de Nobel de médecine et de physiologie, professeure émérite à l’institut Pasteur et  directrice de recherche émérite à l’Inserm – plaide là aussi pour une « politique du tous ensemble » dans le milieu de la recherche et de la santé.

La défiance vers les vaccins et le monde de la science plus généralement, le développement du complotisme pendant la crise, auraient démontré la nécessité de mieux communiquer avec la société. « Restaurer la confiance publique dans la science, cela passerait par plus d’interaction avec les citoyens, à travers des ambassadeurs de la science par exemple », explique la virologue. Une meilleure coopération entre chercheurs, le personnel soignant, les décideurs politiques mais aussi la société civile serait « critique pour répondre à des pandémies comme celle que nous vivons aujourd’hui à l’avenir ».

L’importance de l’innovation numérique 

La place dominante du numérique dans la réponse à la crise a également été révélée par la pandémie. Plusieurs invités des Rencontres internationales se sont ainsi penchés sur la question de l’innovation et de son rôle dans la coopération au développement. L’immunologiste kényane Yvonne Mburu, fondatrice de Nexakili (un réseau visant le transfert de savoir dans le monde de la santé, de la science et de la technologie), plaide pour une « révolution dans le monde de la coopération internationale ».

La crise sanitaire et écologique « oblige chaque pays à revoir son modèle de développement », déclare-t-elle, affirmant que nous sommes désormais « tous des pays en développement, un développement qui doit respecter notre environnement ». Il ne s’agirait donc plus de « partager le monde en certains qui enseignent et ceux qui reçoivent, mais de lancer une véritable coopération au développement qui reconnait que nous avons tous quelque chose à apprendre ».

Avis partagé par Rémy Rioux, directeur général de l’Agence française de développement (AFD) : « Nous sommes tous en développement durable », explique-t-il, « et les solutions naissent de partout ». Il faudrait donc, selon lui, commencer à voir dans l’action au développement pas seulement une aide, mais aussi un « investissement dans des solutions dont on va pouvoir s’inspirer pour notre propre transformation ». Il y aurait par exemple des « leçons à tirer de la manière dont on a géré la crise du Covid-19 en Afrique ». D’où l’importance de « créer des liens entre notre expertise et la leur et d’avancer ensemble ».

« La pandémie a mis l’accent sur la nécessité d’innover », affirme aussi Makhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour les infrastructures. Or, l’innovation et l’aide au développement devraient se faire dans l’écoute des populations locales.

Un point vivement défendu par la militante écologiste Hindou Oumarou Ibrahim, membre de la communauté pastorale des Mbororo du Tchad et présidente de l’association des femmes peules & des peuples autochtones du Tchad (AFPAT). « On ne peut pas réaliser un projet sans que la communauté locale soit impliquée », martèle-t-elle. « Le numérique est très important, mais il s’arrête en ville. Si on n’a pas d’électricité, on ne peut pas faire fonctionner un ordinateur. Il faut donc innover par rapport aux besoins des communautés. » Mieux innover et coopérer impliquerait donc de créer des projets « à la hauteur des communautés », en leur donnant un accès direct aux financements dont ils ont besoin et en respectant et soutenant les savoir-faire sur le terrain.

Enfin, l’écoute concerne aussi la jeunesse. « La jeunesse innove beaucoup dans l’espace urbain comme dans l’espace rural », selon Makhtar Diop, « mais elle n’est pas bien prise en compte par les pouvoirs publics ». Sur le terrain, « on s’adresse aux anciens du village ». Alors même que, comme le souligne aussi Rémy Rioux, ce sont les jeunes qui – compte tenu de la durée des projets et des remboursements des prêts – devraient être associés dans une vision long-terme. Et ainsi pouvoir contribuer à « bâtir ce grand projet qui va nous faire sortir de la crise », ensemble.

La pandémie révèle l’importance d’une coopération renforcée entre l’Union européenne et ses pays partenaires

Depuis mars 2020, le monde entier est plongé dans une crise inédite, qui n’est pas terminée mais dont il est déjà possible de tirer quelques enseignements.

Koen Doens est le Directeur général des Partenariats internationaux de la Commission européenne. Jérémie Pellet est le Directeur …

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