Diplomatie féministe, enjeu de communication ou réel axe de politique étrangère ?

La ministre suédoise des Affaires étrangères, Margot Wallstrom, qui a intégré pour la première fois la notion de diplomatie féministe, lors d'une déclaration avec son homologue jordanien, Ayman Safadi, en Jordanie, septembre 2019. [EPA-EFE/ANDRE PAIN]

Introduite en 2018 en France, la notion de diplomatie féministe reste floue. Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes a remis au Quai d’Orsay un rapport visant à faire le point sur cet axe de politique étrangère, sur lequel misent le gouvernement français ainsi que trois autres pays du globe.

De prime abord, l’assocition de ces deux mots peut laisser sceptique. « S’agit-il d’un simple jeu de langage, et donc d’un enjeu de communication ou bien d’une prise de conscience au plus haut niveau de l’importance d’intégrer l’égalité dans la politique étrangère de la France et donc d’une avancée majeure ? ». Le Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes (HCE) pose d’entrée la question, dans un rapport remis mercredi (18 novembre) au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, ainsi qu’à la ministre déléguée à l’Égalité entre les femmes et les hommes, Elisabeth Moreno.

Le document vise ainsi à donner une définition du concept et à établir un premier état des lieux de la diplomatie féministe à la française en évaluant la Stratégie internationale pour l’égalité entre les femmes et les hommes (2018-2022), feuille de route de la politique étrangère de l’Hexagone en matière d’égalité. Le HCE a également émis 19 recommandations destinées à renforcer son cadre et sa mise en œuvre à travers ses différents champs d’intervention.

Une notion qui existe ailleurs dans le monde

Appliquée en Suède depuis 2014, au Canada depuis 2017, ainsi qu’au Mexique depuis janvier de cette année, la diplomatie féministe n’est pas nouvelle à proprement parler. Néanmoins, aucun texte n’a été pour l’heure adopté au plan international afin d’en donner une définition et la référence au féminisme au sein de la politique étrangère reste novatrice. Selon les États, sa compréhension et son application montrent de grandes variétés.

En Suède donc, premier pays au monde à appliquer une « politique étrangère féministe », sous l’impulsion de la ministre des Affaires étrangères suédoise, Margot Wallström, un plan d’action pour la période 2015-2018 avait été adopté, et reconduit pour la période 2019-2022. Un poste d’ambassadrice pour l’égalité femmes-hommes et de coordinatrice de la politique étrangère féministe a également été créé, une première.

En substance, la diplomatie féministe suédoise se base sur trois piliers : les droits des femmes, leur représentation et les ressources allouées pour garantir la promotion de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ces axes de travail visent à apporter des changements structurels, en intégrant une démarche intersectionnelle.

Au Canada, la diplomatie féministe est, elle, principalement conçue, outre la promotion des droits des femmes, au respect des engagements internationaux via notamment l’aide au développement. À la différence de la Suède, les objectifs économiques et sociaux constituent un fondement central de la politique étrangère féministe canadienne.

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Quant au Mexique, premier pays du Sud à adopter une politique extérieure féministe, le gouvernement a publié une stratégie pour la période 2020-2024, articulée autour de la notion de genre et qui passe par une visibilité d’abord structurelle et en interne, avec un ministère des Affaires étrangères paritaire et promouvant un féminisme intersectionnel.

Approche « pragmatique et évolutive »

De son côté, la France n’a pas accompagné son annonce de 2018 d’un cadrage théorique précisant les objectifs, le périmètre d’action ou les critères de cette politique, préférant parler d’« approche pragmatique et évolutive ».

« J’avais employé l’expression de diplomatie féministe. L’expression avait étonné certains. Un an après, je vous dis ici que je la revendique et que je l’assume (…) : l’égalité entre les femmes et les hommes est un enjeu politique à l’échelle globale, avait déclaré le Ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian à l’occasion de la Journée internationale des femmes de 2019. Elle doit donc s’imposer comme un marqueur de la conception que nous nous faisons de l’ordre international et de l’idée de progrès humain qui lui est, à nos yeux, associée. » 

Pour le gouvernement français, la diplomatie féministe s’articule autour du respect des engagements internationaux et des objectifs de l’Agenda 2030 des Nations Unies en matière de droits humains et de droits des femme, avec un accent particulier sur les droits sexuels et reproductifs, la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, l’éducation des filles et l’autonomisation économique des femmes.

Or, la Stratégie internationale de la France pour l’égalité entre les femmes et les hommes comprend pourtant aussi la participation des femmes aux espaces de décision, ainsi qu’aux processus de paix et de sécurité. « Les enjeux Femmes, Paix et Sécurité, pourtant fortement portés par la France dans le cadre multilatéral, sont traités dans un plan national d’action séparé dont aucun des objectifs n’est repris dans la Stratégie internationale de la France pour l’égalité entre les femmes et les hommes. La Stratégie n’engage par ailleurs que le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et ses 12 opérateurs et aucun autre ministère ».

Des actions à améliorer

Les auteurs du rapport notent ainsi que le périmètre d’action de celle-ci est beaucoup plus restreint que l’approche globale affichée. En définitive, l’aide publique au développement reste centrale, avec des objectifs chiffrés. 50 % de l’aide publique au développement devra être consacrée à des projets en faveur de l’égalité femmes-hommes et une enveloppe de 700 millions d’euros dédiée à des projets ayant comme objectif principal l’égalité femmes-hommes d’ici à 2022.

En outre, alors qu’en Suède ou au Canada, la politique commerciale constitue l’un des axes investis par la politique étrangère féministe avec l’inclusion d’une perspective de genre dans les accords commerciaux, le HCE rappelle que seuls 20 % des accords commerciaux de l’Union européenne, qui concerne donc une grande partie de la politique commerciale de la France, mentionnent les droits des femmes. En outre, seuls 40 % font mention de la promotion de l’égalité femmes-hommes. De plus, les études d’impacts réalisées en vue des accords commerciaux ne prennent que très partiellement en compte ces enjeux, relève le HCE.

Mais, la marge de progrès existe. L’accord commercial Chili-UE, en cours de renégociation, devrait comporter un chapitre spécifique dédié au genre.

Des axes d’amélioration en perspective donc.

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