L’accord UE-Turquie entrave la position de l’Allemagne sur les droits de l’homme

Angela Merkel a rencontré Recep Tayyip Erdoğan le mois dernier. [Turkish Presidency]

Angela Merkel a qualifié l’arrestation du journaliste turco-allemand Deniz Yücel de « décevante », mais agira avec prudence pour ne pas menacer l’accord UE-Turquie sur les réfugiés. Un article de notre partenaire, le Tagesspiegel.

L’arrestation du journaliste Deniz Yücel représente une escalade à laquelle personne à Berlin ne désirait assister. La détention provisoire du journaliste le 27 février a tendu les relations turco-allemandes à leur maximum.

La manière peu habituelle avec laquelle la chancelière et deux de ses ministres ont critiqué les actions du pouvoir judiciaire turc montre que Berlin prend cette situation très au sérieux.

Angela Merkel a qualifié la nouvelle de l’arrestation « amère et décevante ». Étant donné que Deniz Yücel s’est volontairement rendu aux autorités lorsqu’un juge a ordonné son arrestation, la décision a été jugée « disproportionnellement sévère ».

Berlin attend toujours de la Turquie qu’elle respecte la liberté de la presse. Le ministre des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, et le ministre de la Justice, Heiko Maas (tous les deux SPD) ont également été très critiques. Sigmar Gabriel a convoqué l’ambassadeur truc, Kemal Aydin, pour discuter de l’arrestation du journaliste et le ministre d’État Walter Lindner a participé à l’entretien.

La mesure prise contre le reporter turco-allemand a déclenché des vagues de protestation et de sympathie en Allemagne, où l’attitude de la Turquie envers la presse suscite la consternation.

En tout, 160 membres du parlement allemand ont écrit à Kemal Aydin et des organisations de défense des droits de l’Homme, des associations de journalistes, des artistes, des intellectuels et d’autres individus ont tous lancé des manifestations.

>>Lire : Les Allemands favorables à une rupture de l’accord UE-Turquie

Du point de vue allemand, l’affaire Yücel est un test permettra de voir si la Turquie est réellement en train de poursuivre son chemin sur la voie de l’autocratie.

« Les dirigeants turcs doivent comprendre que nous discuterons de tous les moyens légaux et politiques possible pour libérer M. Yücel au plus vite possible », a déclaré l’expert en affaires étrangères, Niels Annen, mettant en garde contre de nouvelles tensions au sein des relations bilatérales. « Nous ne voulons pas de cela, mais d’un autre côté nous ne pouvons pas rester silencieux lorsque les libertés fondamentales sont violées et ignorées par un pays. »

Niels Annen a également insisté sur le fait que le contact entre les deux pays ne pouvait pas s’interrompre, surtout au beau milieu d’une crise. Cet avis a été partagé et continue d’être partagé par le gouvernement d’Angela Merkel.

D’une part, Berlin semble être véritablement choquée par les purges qui ont fait suite à la tentative de coup d’État et par les différentes tentatives de Recep Tayyip Erdoğan de transformer son pays en un système présidentiel. Pourtant, d’un autre côté, le gouvernement allemand doit composer avec le fait que le pays a des liens d’intérêts importants pour poursuivre la coopération.

La Turquie est un partenaire de l’OTAN situé près d’une région instable. Il s’agit d’une base pour les opérations militaires contre l’État islamique et ses services de renseignement coopèrent sur la lutte du terrorisme international. Plus de trois millions de Turcs vivent en Allemagne et nombreux sont ceux qui maintiennent des liens étroits avec leur pays natal.

Il semblerait néanmoins que la principale inquiétude d’Angela Merkel, surtout durant cette année électorale, est liée à l’accord très critiqué entre l’UE et Ankara sur les réfugiés. Son objectif étant de ne pas aggraver les tensions à un point où la Turquie serait tentée d’annuler l’accord. Cette menace a en effet déjà été proférée par le passé.

L’accord a permis de réduire drastiquement le nombre de réfugiés traversant la mer Égée et contribue considérablement à la politique intérieure d’Angela Merkel. Son adversaire socialiste et ancien président du Parlement européen, Martin Schulz, a explicitement félicité l’engagement de la chancelière envers l’accord l’année dernière, au sommet de la crise.

L’influence politique que l’Allemagne exerce sur la Turquie semble néanmoins insignifiante. Bien avant l’arrestation de Deniz Yücel, l’Allemagne et les politiques européens avaient prévenu la Turquie que d’autres étapes vers l’autocratie saborderaient les chances du pays d’entrer dans l’UE.

Le retour de la peine de mort en Turquie mettrait fin à tout projet d'adhésion à l’UE

Dans une semaine, la Commission européenne présentera son rapport sur les progrès de la Turquie, alors que les politiques d’Erdoğan continuent de prendre Bruxelles à rebrousse-poil. Un article d’EURACTIV Allemagne.

Ankara semble cependant faire fi de ces avertissements, même si des sources du gouvernement allemand ont insisté sur le fait que la Turquie dépendait toujours de Berlin et de Bruxelles, notamment en terme d’aide financière.

Les investisseurs étrangers ont pris peur suite aux manœuvres d’Ankara après le coup d’État avorté, puisque le climat était incertain. Des sources à Berlin envisagent de lier davantage l’aide économique au respect de l’état de droit.

Les partis d’opposition, Die Linke et les Verts, ont appelé à des réactions plus sévères. Le député écologiste Omid Nouripour estime que le gouvernement devrait être plus tranché dans sa réaction, reprochant à Angela Merkel d’être « l’otage d’Erdoğan ».

Les chefs de file de gauche, Sahra Wagenknecht et Dietmar Bartsch, ont quant à eux appelé Berlin à retirer l’armée allemande de la base aérienne de Incirlik, au sud-est de la Turquie, à arrêter de vendre des armes au pays et à « d’empêcher la propagande du président turc, qui entend se faire couronner dictateur, en Allemagne

Le porte-parole du ministère des affaires étrangères allemand, Martin Schäfer, a néanmoins indiqué qu’aucune visite n’était actuellement prévue.

Le rédacteur en chef de Die Welt, Ulf Poschardt, a confirmé que le consulat général d’Allemagne à Istanbul, l’ambassadeur allemand à Ankara, le bureau de la chancellerie et le ministère des Affaires étrangères avaient été impliqués dans l’affaire Yücel.

Durant sa dernière visite en Turquie en février, Angela Merkel a discuté de la coopération des deux pays en matière de politique sécuritaire et de réfugiés. Elle a toutefois soulevé la question délicate de la liberté d’expression et celle de la séparation des pouvoirs. Elle a également cherché à défendre les accréditations des journalistes allemands, menacées d’être supprimées.

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