L’Europe hésite à rapatrier ses combattants de l’État islamique et leurs familles

[MFA Kazakhstan]

Les capitales européennes sont réticentes à l’idée de rapatrier leurs ressortissants partis combattre pour l’État islamique, ainsi que leurs familles. Un attentisme qui pourrait se révéler dangereux, préviennent des experts.

Selon une étude datée de juillet 2019, on dénombrait en Syrie et en Irak quelque 5 500 étrangers venant de l’Union européenne ou nés de parents européens. Leur nombre pourrait cependant être plus important, en raison des lacunes dans l’information disponible et des cas non-signalés par les pays concernés.

Plus d’un tiers d’entre eux sont des femmes et des enfants. Et sur ces quelque 2000 exilés, 371 personnes sont rentrées en Europe.

Dans un rapport publié le mois dernier, la commission d’enquête de l’ONU sur la Syrie, mise sur pied en 2011 pour examiner les cas de violation du droit international, enjoignait les pays d’origine de ces personnes à enregistrer les bébés nés en Syrie, à rapatrier les enfants et à s’abstenir de priver leurs parents de leur nationalité.

La menace terroriste n'a pas diminué en Europe

La menace du terrorisme en Europe « n’a pas diminué et perdure », malgré la perte de territoires de l’État islamique en Syrie et en Irak, selon le directeur du département antiterrorisme à Europol, Manuel Navarrete. Un article d’Euroefe.

 

Les réactions ont divergé dans les différentes capitales européennes. Certains pays, tels que la Belgique, ont fixé des limites d’âge, alors que d’autres ont décidé de ne rapatrier que les orphelins. D’autres encore, comme le Danemark, envisagent de priver les combattants étrangers de leur nationalité.

« De manière générale, malgré les recommandations des experts et des organisations internationales, les pays européens demeurent très réticents à lancer des procédures de rapatriement », indique Christophe Paulussen, expert en droit international auprès de l’Institut Asser et du Centre international de lutte contre le terrorisme de La Haye.

« Les personnes qui sont parties soutenir Daesh et prendre part à ce combat, sont parties librement », a fait valoir le député européen Jérôme Rivière, du Rassemblement national (extrême droite) de Marine Le Pen. « Et, même si les conditions étaient « quelque peu » brutales, ils sont restés là-bas ».

« Consacrer des ressources considérables à des personnes qui ont librement choisi de mener des actions terroristes me semble être problématique et ne me paraît pas nécessairement correspondre à une bonne gestion des fonds publics. »

Jérôme Rivière estime qu’il est relativement juste et légitime que les crimes commis en Syrie soient jugés sur le territoire où ils ont eu lieu et par les populations qui en ont souffert au premier chef.

« Je pense que notre toute première responsabilité, en tant que politiciens, est de protéger nos citoyens », a ajouté l’eurodéputé français.

Un point de vue que Christophe Paulussen ne partage pas. « Un tel argument ne tient pas vraiment, car parmi ces gens, on compte beaucoup de très jeunes enfants qui n’ont pas décidé d’aller en Irak ou en Syrie. »

Des évaluations effectuées par des experts en matière de sécurité, et très largement ignorées par les capitales européennes, signalent que sur le long-terme, il serait plus sûr de ramener les enfants. Bien que le rapatriement des parents constitue un danger potentiel, ce risque est plus facilement gérable que de laisser ces gens disparaître dans la nature.

Pour Christophe Paulussen, l’absence de volonté politique des Européens à lancer un processus de rapatriement actif s’explique à la fois par la crainte de voir les personnes rapatriées participer à de nouvelles attaques terroristes et par « des émotions et un symbolisme non rationnels, même si le fait de ne rien faire, comme l’indiquent de nombreux experts, ne fera que compromettre davantage notre sécurité à long terme ».

Les dirigeants politiques « montrent leurs muscles, ils prouvent qu’ils sont « intraitables » face au terrorisme, surtout maintenant qu’ils doivent faire face à la concurrence de partis populistes toujours plus populaires », avance Christophe Paulussen.

Si le rapatriement est largement considéré comme une question de sécurité nationale et relève, à ce titre, de la seule responsabilité des États membres, l’UE pourrait jouer un rôle de coordination capital.

« La coopération au niveau européen, par exemple en termes de partage de renseignements, s’avérera essentielle », relève Christophe Paulussen, « car au bout d’un certain temps, les personnes rapatriées marcheront à nouveau dans les rues européennes, soit parce qu’elles ne peuvent être poursuivies en justice faute de preuves », soit parce qu’elles auront purgé leur peine.

L’UE mutualise les informations sur les terroristes

Eurojust, l’Unité de coopération judiciaire de l’Union européenne a mis en place un « registre judiciaire européen » afin de renforcer le partage d’informations entre les États membres en matière de terrorisme.

« Il sera également important de partager les bonnes pratiques en matière de réhabilitation et de réintégration, afin de minimiser autant que possible le risque potentiel que constituent les personnes rapatriées. »

Alors que l’Europe ne s’attèle guère au rapatriement de ses ressortissants, l’UE pourrait s’inspirer des pays d’Asie centrale, qui s’emploient activement à ramener leurs citoyens.

Dans le cadre d’une opération en trois phases menée entre janvier et mai 2019, le Kazakhstan a rapatrié 595 ressortissants. Parmi eux, les femmes et les enfants ont pour la plupart été envoyés dans des centres d’adaptation et de réhabilitation. Sur place, ils ont été pris en charge par des travailleurs médicaux, des psychologues et des théologiens, avant de retourner dans leurs communautés.

Le Kazakhstan a également jugé et condamné 33 combattants de sexe masculin, qui bénéficieront eux aussi d’une réadaptation pendant qu’ils purgent leur peine.

« La réintégration est difficile », a admis Sabinella, une jeune veuve ramenée de Syrie l’an dernier, lors d’une conférence sur l’expérience du rapatriement kazakh, qui s’est tenue le 4 février au Parlement européen. « Mais le soutien continu de ma famille et l’aide des conseillers permettent d’aller de l’avant ».

En novembre 2019, le Kazakhstan a également rapatrié 14 enfants de Bagdad. Ils avaient passé les deux dernières années auprès de leurs mères, actuellement emprisonnées pour avoir pris part à des activités terroristes.

Reste à voir si les efforts de déradicalisation et de réintégration déployés par le Kazakhstan et d’autres nations d’Asie centrale se révéleront efficaces.

« Les filles d’autres pays nous disaient : « Comme nous vous envions, [vos compatriotes] vous reprennent alors que nous, nous allons devoir rester ici plus longtemps », a déclaré Sabinella en concluant son émouvant témoignage.

« Nous les avons réconfortées en leur disant : « Le moment viendra peut-être où vous aussi vous serez ramenées. Les portes de ce camp s’ouvriront et vous courrez vers votre patrie » ».

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