France et Allemagne s’avèrent isolées sur le projet d’une armée européenne

A French military vehicle being deployed in Mali. [UK Ministry of Defence/Flickr]

Jean-Claude Juncker a déclaré que l’UE avait besoin de sa propre armée, pour faire face à la menace russe. France et Allemagne sont les seuls grands pays à le soutenir dans ce projet. Un article du réseau EURACTIV.

Armée européenne ou OTAN, fédéralisme ou souveraineté… L’idée d’une armée européenne lancée par le président de la Commission renvoit à des conceptions idéologiques variées de la construction européenne, et divise les Etats européens. Si la France et l’Allemagne sont favorables à l’idée de Jean-Claude Juncker, le Royaume-Uni, la Pologne, la Roumanie, la République tchèque et la Slovaquie estiment que l’OTAN devrait rester le garant de la sécurité sur le continent européen.

>> Lire : Jean-Claude Juncker veut une armée européenne

EURACTIV a demandé à son réseau d’enquêter sur les réactions des responsables politiques à l’échelle nationale. Comme l’on pouvait s’y attendre, les Britanniques s’opposent fermement à cette idée.

Allemagne : l’accord de coalition inclut l’idée d’une armée

L’Allemagne est clairement un moteur du projet de mise en place d’une armée européenne ; l’accord du gouvernement de coalition prévoit : « nous œuvrons pour un réseau rassemblant les forces européennes toujours plus étroitement, un réseau qui puisse évoluer pour former une armée européenne sous les ordres du Parlement ».

« La chancelière est favorable à l’idée générale d’une coopération militaire renforcée en Europe », a déclaré Christiane Wirtz, porte-parole du gouvernement allemand. Elle a également mentionné les « défis exacerbés » de la politique de sécurité européenne, qui nécessitent une réponse commune.

Elmar Brok, un eurodéputé du parti d’Angela Merkel, a pour sa part estimé qu’il faudrait modifier les traités avant qu’une armée européenne puisse être créée. 

Les représentants du gouvernement de Berlin ont été clairs sur le fait qu’il s’agirait d’un projet à long terme. Christiane Wirtz a évoqué un « projet futur ». Un porte-parole du ministère de la Défense a également qualifié le projet d’« objectif à long terme ». 

La gauche se montre toutefois plus critique. « La proposition de Jean-Claude Juncker est clairement dirigée contre la Russie », indique Christine Buchholz, porte-parole de la gauche pour la défense. « L’Europe n’a pas besoin d’une armée européenne et d’une politique d’armement, mais d’une politique extérieure axée sur la paix et le désarmement. »

Claudia Major et Christian Mölling, de l’Institut allemand pour la politique internationale et la sécurité (SWP), estiment quant à eux que ce débat est un bataille idéologique qui ne sert pas la défense européenne. Ils suggèrent plutôt que l’UE prenne des mesures concrètes pour que l’Europe puisse se défendre.

France: l’armée européenne existe déjà

Le Premier ministre français, Manuel Valls, a réagi aux déclarations de Jean-Claude Juncker en affirmant que l’armée européenne « existait déjà ». C’est d’ailleurs la France, a-t-il ajouté, qui fait le gros du travail quand l’UE entreprend une action militaire à l’étranger.

Manuel Valls a mentionné les opérations françaises au Mali et dans le Sahel et a appelé à un meilleur partage des coûts.

Le secrétaire d’État aux affaires européennes, Harlem Désir, assure de son côté que la France est très favorable à la mise en place d’une véritable politique européenne de défense.

« Nous souhaitons avancer dans la politique européenne de défense, c’est indispensable face aux défis de sécurité et de paix auxquels l’Europe est confrontée dans son environnement proche et auxquels il nous faut répondre ensemble. Il faudrait donc aller plus loin dans ce domaine. Celui des capacités, des opérations extérieures et de leur financement, mais aussi de l’industrie de défense européenne. Nous avons ainsi favorisé la fusion des fabricants de blindés Nexter et KMW entre la France et l’Allemagne, il y a aussi un travail lancé sur les drones de surveillance au niveau européen à la suite du Conseil européen de décembre 2013, et il faut continuer à unir nos forces sur le plan industriel », estime le secrétaire d’État.

Avant de penser à une armée européenne, le ministre rappelle qu’il faudrait appliquer pleinement les orientations déjà arrêtées en commun, qui permettent déjà à l’Union européenne de mobiliser des équipes d’intervention, comme cela a été le cas avec l’opération EUTM Mali ou EUFOR en Centrafrique.

« Dans ce dernier cas, il a toutefois fallu de longues négociations pour une soixantaine de militaires européens mobilisés aux côtés des Français, et des forces africaines. L’Europe peut et doit faire mieux. Ce sera l’enjeu du Conseil européen de juin prochain », indique Harlem Désir.

Italie : Utilisons les ressources prévues par le traité de Lisbonne

EURACTIV Italie a discuté du sujet avec Gianni Bonvicini, de l’Institut des affaires étrangères (IAI. Ce spécialiste estime que si les États européens veulent commencer à préparer une armée européenne, ils peuvent déjà prendre une série de mesures dans le cadre du traité de Lisbonne.

« Le traité de Lisbonne inclut la possibilité de créer une coopération dans [le secteur militaire]. Les États peuvent ainsi s’associer pour mettre en place une meilleure coopération en ce qui concerne la défense », explique-t-il.

Selon lui, l’OTAN n’est plus un obstacle à un projet de défense commune, puisque les États-Unis sont désormais prêts à en partager la responsabilité .

Royaume-Uni et République tchèque : hors de question

Selon un porte-parole du gouvernement de David Cameron, « notre position est très claire : la défense relève de compétences nationales, pas de la responsabilité de l’UE, et il n’est pas question que cette position change et pas question de mettre sur pied une armée européenne ». 

La République tchèque est en faveur de l’idée d’une armée commune, mais souligne également qu’il s’agit d’un projet à long terme.

Le ministre de la Défense, Martin Stropnický, estime que cette proposition n’a rien de surprenant. « La seule nouveauté, c’est que Junker a mis l’idée de la création de forces armées dans le contexte des relations avec la Russie », a fait remarquer Martin Stropnický à EURACTIV République tchèque.

Le ministre souligne cependant que l’OTAN remplit cette fonction. « La République tchèque perçoit l’OTAN comme un outil premier de la défense collective européenne et de la dissuasion vis-à-vis d’agresseurs éventuels », assure-t-il.

« Nous devrions renforcer les outils qui sont à notre disposition, comme les groupements tactiques ou l’initiative de mutualisation et de partage », ajoute le député Marek Ženíšek, du parti d’opposition de centre-droit TOP 09.

Le sénateur Ivan Gabal, du parti d’opposition de centre-droit KDU-?SL, est plus sceptique. « L’armée européenne devrait pouvoir être déployée. À l’heure actuelle, l’UE n’est pas en mesure de [déployer une armée] et je serais très inquiet de transférer ce type de pouvoirs des États membres aux institutions de l’Union européenne. »

Slovaquie : la discussion n’est qu’à ses prémices

L’idée d’une armée européenne n’a pas suscité grand intérêt au sein de l’opinion publique en Slovaquie. Bizarrement, même les plus grands adversaires de l’engagement slovaque à l’OTAN n’ont pas saisi l’opportunité de lever la voix.

Martina Balleková, la porte-parole du ministre slovaque de la Défense, a déclaré à EURACTIV Slovaquie : « Puisque nous ne connaissons pas les détails de cette proposition, il serait prématuré d’y répondre. Toutefois, conformément aux décisions du Conseil européen de décembre 2013, nous voudrions renforcer la politique de sécurité et de défense commune (PSDP) de l’UE. »

Les progrès dans ce domaine, y compris les changements dans notre environnement sécuritaire, seront évalués par le Conseil européen en juin 2015, a ajouté Martina Balleková. « L’organisation de l’Atlantique Nord reste le principal garant de la sécurité pour la Slovaquie », a-t-elle insisté.

La Pologne ne croit pas en cette idée

Varsovie n’a jamais cru en l’instauration d’une armée européenne et n’en veut pas non plus, a indiqué un porte-parole du ministre de la Défense à EURACTIV Pologne.

Étant l’un des États membres le plus proche géographiquement de la Russie et ayant eu des expériences négatives avec ce pays par le passé, le Pologne est réticente à tout action qui pourrait briser la solidarité européenne face à l’agression de Moscou. Créer une armée européenne commune « n’est ni nécessaire, ni possible ». Une brèche dans la cohésion de l’OTAN dans un moment si délicat de l’histoire n’est pas souhaitable », a expliqué le ministère.

D’autres agences gouvernementales de sécurité se sont montrées sceptiques. Le général Stanis?aw Koziej, chef du bureau national de sécurité, a qualifié la proposition de création d’une armée européenne « d’idée vertueuse mais irréaliste dans la situation politique actuelle ».

« Aucun État ne renoncerait à son armée ou à ses services de renseignement. Les discussions sur une armée européenne, bien qu’intellectuellement attirantes, ne sont pour l’instant que théoriques », a déclaré Stanislaw Koziej.

Roumanie : n’ouvrons pas la boîte de Pandore

En Roumanie, la proposition de Jean-Claude Juncker a suscité les inquiétudes, notamment dans les cercles universitaires. Dans un article sur le sujet, Valentin Naumescu, professeur agrégé à l’université de Babe?-Bolyai, écrit que l’idée du président de la Commission traduit l’inefficacité de la politique étrangère de l’Union et l’obstination des dirigeants européens à chercher des alternatives à l’OTAN.

Luciana Ghica, directrice du centre pour la coopération internationale et les études du développement à l’université de Bucarest, a expliqué à EURACTIV Roumanie que « Juncker venait juste d’ouvrir la boîte de Pandore ».

« Une armée européenne semble être une étape naturelle dans une logique de construction d’État-nation. Une idée qui est au cœur du projet politique de l’Union européenne et qui, en même temps, prend une direction que beaucoup trouvent inappropriée, surtout dans le climat économique et sécuritaire actuel », estime l’universitaire.

La politique de sécurité et de défense commune (PSDC) a remplacé la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Ce changement de nom a été engendré par le traité de Lisbonne, qui définit une nouvelle section dédiée à cette politique dans les traités fondateurs. Le traité de Lisbonne souligne l'importance et la nature spécifique de la PSDC, qui demeure cependant une partie intégrante de la politique étrangère et de sécurité commune (PECS).

Le traité de Lisbonne inclut pour la première fois une clause de défense mutuelle contraignante liant les États membres. Si le territoire d'un État est victime d'une attaque armée, les autres membres sont à présent obligés de lui fournir aide et assistance.

Cette clause prévoit deux exceptions :

  • la clause de défense mutuelle n'affecte pas la politique de sécurité et de défense de certains États membres, spécifiquement celle des États traditionnellement neutres ;
  • la clause de défense mutuelle n'a pas d'incidence sur les engagements pris dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN).

À ce jour, il n'existe pas de dépenses ou de budget communs concernant la défense dans l'UE. La crise des dépenses publiques a entraîné des coupes dans les budgets de défense. Comme dans les traités précédents, la PSDC reste une compétence gouvernementale.

Le problème de la contraction des budgets de défense est aggravé par la fragmentation, qui conduit à des doubles emplois inutiles au niveau des capacités, des organisations et des dépenses. Des études sur la valeur ajoutée de dépenses communes montrent que l'intégration des armées de terre européennes permettrait aux États de faire des économies considérables.

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