Geert Laporte : «l’UE finance des régimes pervers en Afrique»

Le sommet d'Abidjan est censé se concentrer sur la jeunesse. En réalité, ce sont surtout d'autres sujet, et principalement la migration, qui créent des tensions entre l'UE et l'Union africaine. [Natee K Jindakum/Shutterstock]

La question migratoire va dominer les débats de 5ème Sommet ente l’Afrique et l’Union européenne qui se tient à Abidjan les 29 et 30 novembre. Mais les Européens gardent la main sur le débat, faute d’unité politique au niveau de l’Union africaine.

Geert Laporte est  directeur adjoint d’ECDPM, (European Center for Devlopment Policy Management) et suit les relations entre l’Union européenne et l’Afrique depuis 20 ans.

Le 5ème sommet entre l’Union européenne et l’Union africaine s’ouvre à Abidjan avec comme fil rouge le sujet de la jeunesse. Est-ce réellement la priorité dans les relations entre les deux continents ?

C’est un sujet très important à la fois pour l’Europe et pour l’Afrique, mais c’est  surtout un sujet consensuel, qui ne gêne aucun des deux blocs, à l’inverse de sujets plus sensibles tels que la migration, le développement économique, la sécurité ou la lutte contre le terrorisme. Ces questions sont également à l’agenda du sommet et vont être discutées également.

Politiquement, les thèmes les plus urgents seront certainement la migration et la sécurité, sur lesquels l’Europe et l’Afrique doivent trouver des solutions ensemble. Mais ces thèmes sont évidemment très liés à la problématique principale de l’avenir de la jeunesse. La population africaine va doubler d’ici 2050. Si les jeunes n’ont pas d’opportunités en termes d’emploi notamment, cela va se transformer en problématique européenne. Aujourd’hui l’Europe voit la migration comme une menace et l’Afrique comme une opportunité.  Ce sont des thèmes qui vont toujours revenir à l’agenda.

La jeunesse sera au centre des discussions entre l’Europe et l’Afrique. De quelle manière les jeunes des deux continents sont-ils associés ?

Il y a beaucoup de jeunes qui souhaiteraient participer plus à ce dialogue politique. Le leadership africain n’est pas prêt à ouvrir le débat à la jeunesse et la société civile. Mais il y a aussi une responsabilité de la part de l’Europe qui conserve un mode de coopération très étatique dans son dialogue avec l’Afrique. Pourtant, dans les textes, il y a des ouvertures visant à davantage de participation et d’inclusion de  la société civile, mais dans la pratique cela ne se voit pas.

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La question migratoire est un enjeu commun, mais le débat semble tout de même mené par l’Union européenne davantage que par l’Afrique…

La migration n’est pas non plus un thème uniquement prioritaire en Europe, c’est aussi important en Afrique, car les opportunités pour les jeunes dépendent aussi de la mobilité au sein du continent. Le débat sur la migration est avant tout mené par l’Europe, qui ressent davantage l’urgence politique de l’action. Résultat, l’UE mène des actions à courte durée sur la question migratoire, au travers d’outils comme le fonds fiduciaire pour l’Afrique.

Cette urgence pousse toutefois l’Europe à négocier avec des dictatures comme le Soudan. Le secrétaire d’État migration belge Théo Francken a récemment invité des officiels soudanais en Belgique afin de les associer à l’identification des migrants dans les parcs de Bruxelles. L’idée qu’on accepte la coopération avec un tel pays est problématique. L’Europe est tellement obsédée par le court terme, qu’elle finance indirectement des régimes pervers comme celui du Soudan. Sur le long terme, les effets risquent d’être désastreux.

Les révélations concernant l’existence de marchés d’esclaves en Libye ont fortement ému des deux côtés de la Méditerranée. Cela peut-il redonner un nouveau tour au débat ?

Il y a une responsabilité partagée de l’Afrique et de l’Europe sur le sujet de la situation des migrants  en Libye. Ces vidéos ont fortement ému, et si les deux parties sont prêtes à assumer leur part de responsabilité et reconnaitre les erreurs pour avancer, il pourrait y avoir une ouverture. Pour cela, il faut que les dirigeants africains ne rejettent pas toute la faute sur l’Europe et la fermeture des frontières. Certains leaders africains ont déjà publiquement dénoncé le fait que des ventes aux enchères de migrants réduits en esclavage aient lieu en Afrique.

Normalement le sujet va être abordé. Mais dans ce type de sommet, les questions gênantes sont toujours mises de côté. Ce n’est pas une solution puisque depuis 40 ans, on retrouve les mêmes thèmes à l’agenda.

Que ce soit sur le sujet de la migration ou sur d’autres, les relations des deux blocs ne se font pas sur un pied d’égalité…

La relation UE/Afrique est toujours une relation de dépendance, car elle est toujours basée sur l’aide financière de l’Europe à l’Afrique, même si celle-ci est en baisse. Ceux qui profitent du système d’aide européenne veulent que le système continu. L’asymétrie vient du fait qu’on est toujours dans une relation nord-Sud. Pour changer ce paradigme, il faut se débarrasser de la dépendance de l’aide.

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La question de l’organisation régionale africaine est aussi un sujet récurrent. L’Union africaine a-t-elle les armes pour négocier avec l’UE ? 

C’est l’autre problème. La gouvernance de l’Afrique doit changer pour être sur un pied d’égalité avec l’Union européenne, qui est beaucoup plus intégrée. Les Africains ont besoin d’avoir des institutions beaucoup plus fortes. L’agenda de ce Sommet par exemple  été entièrement fait à Bruxelles.

Il y a une frustration liée au dialogue UE-Afrique de la part des responsables africains. On parle toujours d’une relation de continent à continent, mais pour cela il faut respecter les institutions continentales, telles que l’Union africaine, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.

L’exemple clé de ce déséquilibre est la relation qu’a construite l’UE avec le groupe Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP). Ces pays n’ont aucun lien, à part le fait d’avoir été colonisé et de vivre en partie du système d’aide. Ce groupe ACP est une création européenne qui n’a ni de sens politique ni économique. C’est seulement un récipiendaire d’aide.

Dans les faits,  l’Europe divise un peu l’Afrique en ayant des relations avec ce groupe ACP, dans lequel ne sont pas par exemple les pays du Maghreb (Maroc, Algérie Libye, Tunisie, Égypte).

À l’heure où l’Afrique et l’UE doivent entamer les négociations pour définir le cadre de leurs futures relations, cette asymétrie ne risque-t-elle de peser sur le futur cadre de coopération entre les deux continents ?

Sur la question du cadre qui devra prendre la suite de l’accord de Cotonou, qui régit les relations entre l’UE et l’Afrique, il n’y a pas de vision commune en Afrique. Les pays africains ont pour ambition  de dégager une position commune lors du sommet de l’Union africaine qui se tiendra en janvier. Mais de son côté, la Commission va présenter sa position (mandat de négociation) le 12 décembre. Résultat, l’Union africaine va encore se retrouver dans une position réactive à celle de l’UE et pas proactive.

Pourtant, il y a beaucoup de pays africains qui sont très critiques sur la question du futur des accords de Cotonou. Mais malheureusement le manque d’unité fait qu’ils ne sont pas prêts pour provoquer la transformation de la relation avec l’UE. C’est un manque de vision stratégique de la part des leaders africains qui vont rater l’occasion d’avoir un débat sur le post-Cotonou en s’y prenant trop tard.

Il y a quand même des choses qui bougent. Certains leaders africains comme Paul Kagamé au Rwanda sont très conscients que l’Union africaine devrait pouvoir se financer seule, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Ce dernier a proposé une taxe de 0,2% sur les importations qui rapporterait environ 1 milliard d’euros, pour financer le fonctionnement, mais aussi les missions de paix de l’Union africaine, aujourd’hui financée par l’Europe. Il y a eu des soutiens d’autres dirigeants.

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