« Il y a des différences d’approche quasi systématiques entre la France et l’Allemagne »

Contrairement à la France, dont l'économie repose principalement sur son marché intérieur, l'Allemagne est le plus grand exportateur d'Europe. [EPA-EFE/JENS SCHLUETER]

Alors que la présidence allemande du Conseil de l’UE prendra fin le 31 décembre, l’ambassadrice de la France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, est revenue sur ces six derniers mois lors d’une audition au Sénat jeudi (17 décembre).

« C’est une année exceptionnelle que nous vivons. D’abord du fait du contexte de la crise, mais elle est exceptionnelle aussi sur le plan des relations franco-allemandes, avec une intensité de travail et de coordination vraiment particulière », a expliqué l’ambassadrice de la France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, devant la commission des affaires européennes du Sénat jeudi (17 décembre).

Mi-mai, à l’orée de la présidence allemande du Conseil de l’Union européenne, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français Emmanuel Macron avait proposé conjointement un plan de relance de 500 milliards d’euros basé sur l’idée d’une dette mutualisée, une approche inédite outre-Rhin.

Berlin a toujours été frileuse à cette idée : on se souvient de la crise grecque et de l’ancien ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, intraitable quant à un quelconque assouplissement de la politique d’austérité face à un pays au bord du gouffre.

Interdépendance 

Mais, la crise du Covid-19 est passée par là. Face aux nombreux et nouveaux défis lancés par la pandémie mondiale, Berlin a fait un virage à 180 degrés.

Contrairement à la France, dont l’économie repose principalement sur son marché intérieur, l’Allemagne est le plus grand exportateur d’Europe.

« L’Allemagne a bien compris que dans un contexte international très compliqué – avec une relation plus difficile avec la Chine et les États-Unis – il fallait se concentrer sur le marché intérieur européen et renforcer la solidarité européenne (…). Elle a montré à quel point elle comprenait que sa bonne santé économique était étroitement liée à la nôtre, mais aussi celle de nos voisins, en particulier de l’Espagne et de l’Italie ».

Pour Mme. Descôtes, ce n’est pas seulement le plan de relance qu’il faut retenir mais tout l’agenda de souveraineté au plan européen.

Paris et Berlin ont déjà initié plusieurs collaborations de taille dans des secteurs stratégiques, tels que les batteries des voitures électriques, la technologie 5G ou encore l’hydrogène.

Le 10 décembre, les deux partenaires annonçaient dans le cadre d’une nouvelle alliance politique leur intention de stimuler la compétitivité de l’industrie européenne spatiale et conclure le projet Ariane 6, un lanceur européen de nouvelle génération.

Objectif lune, la France et l'Allemagne renforcent leur coopération

La France et l’Allemagne devraient renforcer leur coopération en matière de politique spatiale, comme en témoignent les engagements pris par leur ministre respectif de l’Économie de travailler plus étroitement afin de sécuriser l’accès européen aux étoiles.

« Il y a des différences d’approche quasi systématiques entre la France et l’Allemagne, sur tous les sujets, mais l’Europe ne peut avancer concrètement que si nous trouvons des accords. Il est important que ce moteur fonctionne ».

« Quant au déséquilibre, il doit être traité de manière institutionnelle et c’est un sujet qui peut être évoqué dans la conférence sur l’Avenir de l’Europe : est-ce qu’on a bien utilisé tout ce qui est à notre disposition en termes d’instrument et de cadre institutionnel donnés par le traité de Lisbonne, est-ce qu’il faut faire évoluer certaines choses ? »

L’autonomie stratégique en question

Sur la défense et l’autonomie stratégique européenne, les approches française et allemande sont en effet apparues très différente en novembre. Le président français Emmanuel Macron et la ministre allemande de la Défense Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU) ont montré des positions diamétralement opposées, l’un prônant une Europe de la défense et un certain détachement vis-à-vis de la puissance militaire états-unienne, l’autre ayant déclaré que c’était une illusion dans une tribune.

« Nous ne devons pas donner une importance excessive aux propos de Mme Kramp- Karrenbauer, qui a eu l’occasion depuis de revenir dessus, tout comme le président de la République dans une interview à Grand continent. Ce qu’il faut retenir c’est que nous sommes sur le fond tout à fait d’accord. »

« Il est fort probable que cette tribune (…) était un message de politique intérieure. Mme Kramp-Karrenbauer s’apprêtait à affronter un parlement un peu houleux sur ces questions. Elle est très critiquée et elle sait que le SPD est un adversaire de taille. En son sein ils ne sont pas tous d’accord, mais le président du groupe au Bundestag Rolf Mützenich tient très clairement une ligne pacifiste et remet en cause les investissements en matière de défense. »

La France considère avoir besoin des Américains « partout où nous sommes actifs sur les théâtres militaires », poursuit Mme Descôtes. « Nous savons, mieux encore que les Allemands, que nous ne pourrions pas agir sans leur aide. Cela dit, au sein de l’OTAN, il peut y avoir un pilier européen plus fort. Ce serait d’ailleurs au bénéfice non seulement de l’Europe, mais de l’OTAN elle-même. »

Des présupposés différents 

Le secrétaire d’État chargé des Affaires européennes Clément Beaune avait appelé de ses vœux la souveraineté, la puissance et l’autonomie d’une Europe forte, dans un texte publié en septembre dans une revue de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Des notions qui résonnent différemment Outre-Rhin.

« Il faut toujours se parler beaucoup dans le cadre des relations franco-allemandes, et constamment. Ne jamais oublier que certains mots comme « autonomie stratégique » peuvent avoir une connotation qui donne lieu à des malentendus », explique Mme. Descôtes.

« Le terme d’autonomie stratégique est dans l’esprit de la France perçu comme une autonomie globale, n’incluant pas seulement la Défense mais aussi l’intelligence artificielle, la santé, etc. une perception qui n’est pas présente en Allemagne. Pour beaucoup d’Allemands, cela renvoie tout de suite aux missiles intercontinentaux, donc ça fait très peur ». 

Le sujet restera d’actualité d’ici à la présidence française du Conseil début 2022, et la prise de conscience accrue de Berlin de l’importance de l’autonomie européenne, à la suite de la crise sanitaire et des problématiques d’accès aux médicaments ou aux masques notamment, semble être partie pour durer.

Les questions de souveraineté industrielle défendus par le tandem des ministres de l’Économie Peter Altmaier et Bruno Le Maire révèlent aussi ce changement de paradigme au niveau européen. 

« On ne part pas du tout des mêmes présupposés, mais il y a une évolution très nette de l’Allemagne sur les questions liées à la défense, avec la volonté d’avancer, analyse Mme Descôtes. Certes, dans un cadre contraint par une armée qui dépend du Bundestag, mais l’Allemagne est très présente à nos côtés dans nos opérations en Afrique, de plus en plus. »

"Nous vivons un moment franco-allemand", selon l'ambassadeur d'Allemagne à Paris

Dans un entretien exclusif avec Euractiv Allemagne, le nouvel ambassadeur d’Allemagne en France, Hans-Dieter Lucas, met en exergue le caractère particulièrement dynamique des relations franco-allemandes et la nécessité d’établir une nouvelle culture stratégique européenne dans le domaine de la défense.

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