L’UE est de plus en plus divisée sur les opérations en Libye

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Les ministres des affaires étrangères de l'UE réunis à Bruxelles hier (21 mars) ont admis leurs divergences d'opinion sur la manière d'imposer une zone d'exclusion aérienne en Libye, mais ils se sont mis d'accord pour intensifier les sanctions à l'encontre du régime de Kadhafi et pour apporter une aide humanitaire.

S’exprimant devant la presse, le ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, a salué « le succès » des opérations militaires lancées le week-end dernier en Libye, dans lesquelles la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis ont joué un rôle prépondérant.

L’opération a permis d'éviter un « bain de sang » dans la ville rebelle de Benghazi, a souligné Alain Juppé.

Cependant, le ministre français n’a pas caché les divergences d'opinion entre les alliés concernant les opérations dans le pays. L’Italie a notamment demandé qu’une opération de l’OTAN remplace l’actuelle « coalition de bonnes volontés ».

Le premier ministre britannique, David Cameron, a déclaré au parlement à Londres vendredi dernier que le commandement opérationnel de la zone d’exclusion aérienne serait transféré à l’OTAN mais il n’a précisé de date.

M. Juppé a bien précisé que la Ligue arabe ne souhaitait pas voir l’OTAN diriger les opérations. La France elle-même voudrait éviter une situation dans laquelle la Russie, la Chine et d’autres pays, qui se sont abstenus lors du vote de la résolution du Conseil de sécurité, ne s'opposent encore davantage à cette opération si l'OTAN devait occuper une place centrale dans cette action.

Selon des diplomates, l’OTAN jouera un rôle secondaire. M. Juppé a en effet déclaré que l’Alliance était prête à « apporter un soutien » dans les « jours à venir ».

Pour que l’OTAN joue un rôle dans l'opération, il faudrait obtenir le soutien politique des 28 membres de l’alliance, dont la Turquie. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdo?an, a déclaré qu’Ankara accepterait que l'OTAN joue un rôle, mais à certaines conditions.

M. Erdo?an a déclaré que la Turquie souhaitait que les opérations militaires internationales contre les forces de Kadhafi se terminent dès que possible afin que les Libyens puissent décider de leur propre avenir. Il a également affirmé que l’intervention militaire ne devait pas donner lieu à une occupation.

M. Juppé n’a pas tenté de masquer les divergences d’opinions avec son homologue allemand, Guido Westerwelle. Le ministre allemand des affaires étrangères a souligné une nouvelle fois que son pays ne participerait pas à l’action militaire, ajoutant que Berlin était conscient des « risques » d’une telle opération et que le gouvernement « écoutait attentivement » les inquiétudes de la Ligue arabe.

Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue arabe qui compte 22 membres, a déclaré qu’il respectait la résolution des Nations unies autorisant une action militaire en Libye, mais il a remis en cause la nécessité d’un tel bombardement, qui a selon lui tué de nombreux civils. Le régime Kadhafi affirme que 48 personnes avaient été tuées lors de la première nuit de frappes sur des cibles militaires, un chiffre qui ne peut être vérifié de manière indépendante.

M. Juppé a réfuté l’idée selon laquelle les opérations en Libye auraient marqué un tournant politique, avec le remplacement du traditionnel partenaire de la France, l’Allemagne, par le Royaume-Uni. Paris reste un allié important de Berlin sur de nombreux domaines, tels que la gouvernance de la zone euro, a-t-il dit. « Le fait que nous nous parlions franchement avec M. Westerwelle montre aussi que nous avons des choses en commun ».

D’autres pays européens, dont la Pologne, ont déclaré ne pas souhaiter prendre part à l’action militaire en Libye. Le plus critique de tous reste la Bulgarie, dont le premier ministre Boyko Borissov, est allé jusqu’à la qualifier d’  « aventure » et à accuser la France et la Grande-Bretagne de chercher des « intérêts pétroliers » en Libye.

Les ministres de l’UE, quant à eux, se sont mis d’accord pour étendre les sanctions à l’encontre de la Libye.

La haute représentante de l’UE, Catherine Ashton, doit proposer différents moyens d'utiliser la force navale pour soutenir les efforts humanitaires tels que l’évacuation des réfugiés, ouvrant ainsi la voie à des discussions sur ce thème entre les dirigeants européens jeudi et vendredi (24-25 mars).

Réactions

Le ministre américain de la défense, Robert Gates, a souligné les limites de l'engagement militaire américain prévu, affirmant que les Etats-Unis ne joueraient pas un « rôle central » dans le maintien d'une zone d'exclusion aérienne et qu'ils comptaient confier la responsabilité principale de cette mission aux autres pays dans les prochains jours, a rapporté Reuters.

Il a déclaré que la Grande-Bretagne ou la France pourrait prendre en charge l'opération aérienne, ou l'OTAN, si les sensibilités de la Ligue arabe concernant une prise en charge de la situation par l'Alliance s'apaisaient.

Le président russe, Dmitri Medvedev, a semblé critiquer le premier ministre Vladimir Poutine, qui est apparu à la télévision, s'adressant à des travailleurs dans une usine de missiles en Russie centrale. M. Poutine a critiqué la résolution de l'ONU et a déclaré : « tout cela me fait penser à un genre de croisades à l'époque médiévale ».

« Il est tout à fait inacceptable d'utiliser des termes qui dans les faits impliquent un conflit entre différentes civilisations, comme le terme « croisades », entre autres », a déclaré M. Medvedev.

Les fonctionnaires ont démenti une quelconque division entre les deux dirigeants. Selon certains observateurs, il s'agirait plutôt d'une mise en scène du genre « bon flic – mauvais flic » qui pourrait bénéficier à la diplomatie russe.

La Chine se montre de plus en plus critique quant à l'opération en Libye et les journaux officiels accusent les pays impliqués dans la campagne aérienne d'enfreindre les lois internationales et de créer de nouvelles perturbations au Moyen-Orient.

« Il faut garder à l'esprit que chaque fois que les moyens militaires sont utilisés pour gérer une crise, c'est un coup porté à la charte des Nations unies et aux règles qui régissent les relations internationales », pouvait-on lire dans un commentaire publié dans le Quotidien du peuple.

Contexte

Le président français, Nicolas Sarkozy, a accueilli un « Sommet pour le soutien au peuple libyen » le 19 mars à Paris. Juste après le sommet, les opérations militaires contre les forces de Kadhafi furent lancées.

La coalition s'est élargie à 10 pays (France, Royaume-Uni, Etats-Unis, Canada, Italie, Danemark, Norvège, Espagne, Qatar et Belgique). Les Etats-Unis, avec leurs forces massives et leur armement sophistiqué, jouent un rôle discret mais fondamental.

Les avions français ont tiré les premiers dans le cadre de ce qui est considéré comme la plus grande intervention militaire internationale dans le monde arabe depuis l'invasion de l'Irak en 2003, détruisant des tanks et des véhicules blindés dans la région aux mains des rebelles à l'est, Benghazi.

Quelques heures plus tard, des navires de guerre et des sous-marins américains et britanniques ont lancé 110 missiles Tomahawk contre les défenses aériennes autour de la capitale, Tripoli, et dans la ville de Misrata à l'ouest qui a été assiégée par les forces de Kadhafi.

Le deuxième jour des opérations, il fut rapporté que les défenses aériennes libyennes avaient été réduites de moitié.

Certains analystes ont remis en question la stratégie de l'intervention militaire, craignant que les forces occidentales s'enlisent dans une longue guerre civile.

Prochaines étapes

  • 24-25 mars : sommet de l'UE.

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