La République tchèque et la Slovaquie restent muettes sur les liens entre le ministre hongrois de la Défense et la Russie

Le développement de l’industrie de la Défense hongroise et l’augmentation des dépenses de défense sont une priorité de longue date du gouvernement de Viktor Orbán. [Shutterstock/castigatio]

Les ministères de la Défense tchèque et slovaque restent de marbre face aux allégations de conflit d’intérêts et aux liens commerciaux avec la Russie du nouveau ministre de la Défense hongrois, alors qu’ils envisagent de faire affaire avec des sociétés qu’il possède.

De leur côté, les experts affirment que, même si la démarche est légale, elle représenterait un « abandon des valeurs d’origine » au profit d’un « pur pragmatisme ».

Le développement de l’industrie de la défense hongroise et l’augmentation des dépenses de défense sont une priorité de longue date du gouvernement de Viktor Orbán.

Les dépenses de défense ont augmenté de 30 % de 2021 à 2022, et le gouvernement a déclaré en septembre dernier qu’elles dépasseraient 2,6 milliards d’euros pour la première fois cette année et atteindraient l’engagement de l’OTAN de 2 % du PIB d’ici 2024.

L’importance que revêt la capacité des entreprises à développer le secteur de la défense du pays se reflète dans son nouveau ministre, Kristóf Szalay-Bobrovniczky, qui a pris ses fonctions le mois dernier.

L’ancien ambassadeur de Hongrie à Londres et homme d’affaires présent dans des domaines tels que les jeux d’argent, le rail et l’industrie de la défense, est marié à Alexandra Szentkirályi, porte-parole du gouvernement.

En 2019, M. Szalay-Bobrovniczky, par l’intermédiaire de la société de gestion des actifs d’investissement ferroviaire hongrois (Magyar Vagon Befektetési Vagyonkezelő Zrt.), a acheté la moitié de Transmashholding Hungary Kft., le consortium russo-hongrois qui a remporté l’appel d’offres pour la fabrication et la fourniture à l’Égypte de 1 300 wagons ferroviaires d’une valeur d’un milliard d’euros, tandis que la société russe Transmash conservait les 50 % restants.

L’opération a été soutenue par les Eximbanks (banques d’import-export) hongroises et russes, tandis que les wagons sont en partie assemblés dans l’usine de réparation MÁV Dunakeszi, autrefois propriété de l’État, qui a été vendue par le gouvernement en 2020 à la société hongroise Transmashholding Invest.

M. Szalay-Bobrovniczky est devenu propriétaire à 80 % du constructeur aéronautique tchèque Aero Vodochody en septembre 2021, grâce à un prêt de 133 millions d’euros (53 milliards de HUF) accordé par la banque publique Hungarian Development Bank.

Les forces de défense hongroises ont annoncé en avril 2022 l’achat de douze jets fabriqués par le constructeur tchèque Aero Vodochody.

Lors de son audition parlementaire du 18 mai, Szalay-Bobrovniczky a répondu aux questions relatives à ses liens commerciaux en déclarant qu’il estimait que ses investissements étaient essentiels pour « l’intérêt national hongrois ».

À la suite d’informations parues dans les médias selon lesquelles M. Szalay-Bobrovniczky se désengagerait des entreprises qui seraient incompatibles avec son poste actuel, le ministre porte-parole du gouvernement, Gergely Gulyás, a déclaré que le nouveau ministre de la Défense respecte toutes les lois sur les conflits d’intérêts et a fait toutes les déclarations légales nécessaires avant de prendre ses fonctions.

Il peut y avoir des transferts d’entreprises qui ne sont pas encore apparus dans les documents judiciaires des entreprises accessibles au public, a ajouté M. Gulyás le 26 mai.

EURACTIV a contacté le ministère de la Défense pour obtenir des commentaires sur les détails d’un éventuel désinvestissement, mais n’a pas reçu de réponse au moment de la publication.

Le ministère tchèque de la Défense « ne veut pas commenter les changements politiques dans d’autres États », a déclaré le ministère à EURACTIV République tchèque lorsqu’il a été interrogé sur son niveau de confort concernant les liens du ministère hongrois de la Défense avec la Russie.

Parallèlement, le ministère slovaque de la Défense étudie une offre d’achat de dix avions d’entraînement auprès d’Aero Vodochody.

L’achat d’avions est actuellement en « phase d’analyse », a confirmé le ministère à EURACTIV Slovaquie. Cela signifie qu’il évalue toutes les offres. Outre Aero Vodochody, la société italienne Leonardo et la société sud-coréenne Aerospace Industries sont intéressées.

Lorsqu’on leur a demandé si le ministère garde à l’esprit le passé de M. Szalay-Bobrovniczky et ses relations avec la Russie, ils ont répondu que les nominations de ministres sont une question interne à chaque État membre.

« La tâche du ministère de la Défense est de recommander au gouvernement la meilleure alternative pour l’achat d’avions d’entraînement pour les forces armées slovaques. La sélection des offres soumises est principalement guidée par les exigences des forces armées slovaques, la qualité de l’équipement proposé, le prix final du contrat et son niveau de performance, ainsi que l’exigence d’une participation significative de l’industrie de la Défense nationale », a déclaré le ministère.

Néanmoins, a ajouté le porte-parole, d’autres facteurs peuvent également entrer en ligne de compte.

Pavel Macko, ancien général slovaque, estime que les antécédents de M. Szalay-Bobrovniczky constituent une « complication désagréable » pour le ministère, car Aero Vodochody propose des avions L-39NG, qui, selon lui, répondraient le mieux aux besoins actuels de l’armée slovaque.

« La longue tradition d’Aero Vodochody et sa proximité géographique pourraient jouer en sa faveur. En outre, si les forces aériennes tchèques et hongroises passaient au même modèle, il y aurait également une certaine unification régionale. Cela pourrait entraîner un approfondissement de la coopération en matière d’entraînement », a déclaré M. Macko à EURACTIV Slovaquie.

Mais selon le général, la structure de propriété du fabricant tchèque et les liens avec la Russie de son principal actionnaire « sont inquiétants. »

Il s’agit pour M. Macko d’un conflit d’intérêts flagrant, et l’accord avec l’entreprise ne donnerait pas une bonne image des partenaires étrangers, dont la Slovaquie.

Néanmoins, si « d’un point de vue purement politique » un tel accord serait « inacceptable et risqué », techniquement et juridiquement, il n’y a pas « une seule raison formelle d’exclure Aero Vodochody de la compétition » car « il n’y a pas de conflit d’intérêts en Slovaquie », a déclaré M. Macko.

« Je suppose donc qu’au final, tout le monde fermera les yeux et que cette information ne jouera aucun rôle dans la prise de décision. Le fait est, cependant, que c’est précisément en prenant de telles mesures que nous nous éloignons progressivement de nos valeurs initiales, tant au niveau régional qu’au niveau de l’OTAN. Nous les troquons contre un pur pragmatisme », a-t-il ajouté.

*Aneta Zachová a contribué à cet article.

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