L’Amérique latine à la traîne sur les droits des femmes

"Oui à l'avortement", "Ne pas être jugées", "Je décide", "Mon corps, je le gouverne", affiche collée devant la Cour suprême, au Nicaragua, pour exiger la légalisation de l'avortement thérapeutique. [@EFE/Jorge Torres]

Emprisonnées pour avoir avorté, forcées à garder un enfant issu d’un viol, acculées au suicide : les femmes paient le prix fort en Amérique latine, où de nombreux pays maintiennent des lois restrictives en matière d’avortement. Un article d’Euroefe.

Les droits de femmes en Amérique du sud ont fait l’objet d’un débat lors d’un colloque précédent la 10ème Assemblée parlementaire euro-latino américaine (EUROLAT), qui s’est tenue en septembre dernier à El Salvador, un des pays où l’indice de violence est le plus élevé au monde à cause de l’activité des gangs.

Le récit de certaines femmes emprisonnées au Salvador, à qui l’eurodéputée suédoise Bodil Valero a rendu visite, sera remis au gouvernement suédois en main propre.

« Notre aide au développement s’appuie beaucoup sur les droits de la femme. Je vais parler avec l’exécutif pour voir ce que nous pouvons faire et transférer l’information à d’autres gouvernements pour faire davantage pression », a-t-elle déclaré à l’agence espagnole EFE.

« Nous pensons qu’il est illogique et dépassé que des femmes soient encore condamnées à des peines horribles pour avoir avorté. Nous ne pouvons pas le comprendre », a déclaré l’eurodéputé espagnol Ramón Jáuregui (S&D).

Droit élémentaire

Ramón Jáuregui estime toutefois que l’UE ne peut pas faire d’ingérence, mais peut « insister » sur le fait que si la région veut se rapprocher de la conception européenne des droits de l’Homme, cela « implique aussi une reconnaissance des droits de la femme en Amérique latine, y compris du droit à l’avortement ».

« Dans toute l’Europe, il s’agit d’un droit élémentaire », a souligné le président de la délégation européenne lors de l’Assemblée Eurolat.

En Europe, seuls les petits États de Malte, d’Andorre et du Vatican interdisent l’avortement dans tous les cas de figure, selon le dernier rapport « Féminicide : un phénomène mondial de Bruxelles à San Salvador », débattu par des centaines de femmes européennes et latino-américaines avant l’Assemblée.

L’étude mentionne d’autres législations européennes faisant obstacle à un « avortement digne » comme en Espagne, où les médecins peuvent invoquer une objection de conscience, ou en Irlande et en Irlande du Nord, qui le permettent seulement si la mère risque sa vie.

En Amérique latine, des pays comme le Nicaragua, la République dominicaine, Haïti ou Salvador pénalisent tout type d’avortements. Pourtant, chaque année, des centaines de milliers d’interruptions de grossesse sont pratiquées de manière clandestine.

L’ONU considère que le sous-continent est la région du monde où le pourcentage de grossesses non désirées est le plus élevé (56 % du total).

Les activistes réunies à San Salvador, dont la rapporteure de l’ONU sur les violences faites aux femmes, Dubravka Simonovic, ont fait des propositions telles que la création d’observatoires nationaux du féminicide [meurtre d’une ou de plusieurs femmes et filles en raison de leur condition féminine] pour avoir accès à des données comparatives permettant de faire des analyses systématiques et de proposer des solutions.

Un des problèmes liés à l’interdiction de l’avortement abordé durant le colloque était l’augmentation du nombre de suicides des jeunes filles n’ayant pas le droit d’avorter.

« De nombreuses femmes ou filles, sachant ce qui les attend, préfèrent se suicider. Nous ne pouvons pas être dans une situation où l’agresseur de jeunes filles violées restent en liberté – puisque 10 % des cas débouchent sur un jugement –,  et laisser ces jeunes filles dans le désespoir », proteste Bodil Valero.

L’activiste salvadorienne Alejandra Burgos a donné des chiffres de 2011, année durant laquelle 42 jeunes filles se sont suicidées, car « elles vivaient une grossesse imposée », dans de nombreux cas suite à un viol commis par des gangs.

Épidémie de féminicides au Salvador

« La situation est grave et on peut considérer qu’il s’agit d’un féminicide d’État, car si l’on ne prend pas les mesures nécessaires pour empêcher ce genre de situations, l’État est responsable », a-t-elle souligné.

La coordinatrice du Mécanisme de suivi de la Convention de Belém de l’Organisation des États américains (OEA), Luz Patricia Meija, souligne le lien qu’il existe entre la violence des gangs et des narcotrafiquants et les cas de féminicides en Amérique, surtout au Salvador et au Mexique.

« Au Salvador, la violence mortelle contre les femmes ne se passe pas que dans les foyers, mais aussi dans la rue », explique-t-elle, tout en faisant référence à l’épidémie de féminicides dans le pays en 2016, avec 16 cas mortels pour 100 000 femmes.

Ce pays considère l’avortement comme un délit dans toutes les circonstances et condamne « injustement » les femmes à des peines de 30 ans de prison », indique l’étude reprise par les activistes et eurodéputées.

« Même si le ministère de la Santé a reconnu que la pénalisation absolue de l’avortement était un problème grave de santé publique, au parlement, les partis continuent de conditionner leur vote en faveur d’une réforme de la loi à des calculs électoraux », explique Luz Patricia Meija.

Une loi similaire s’applique au Nicaragua, qui a pénalisé tous les avortements en 2006. Depuis, un recours constitutionnel est en instance à la Cour suprême et le parlement ignore les initiatives comme « Las queremos vivas » [nous les voulons vivants] en faveur de l’avortement thérapeutique.

D’autres pays permettent l’avortement thérapeutique, mais pas dans le cas de viols, comme au Pérou, où 60 % des grossesses des jeunes filles de 12 à 16 ans en 2016 étaient le résultat d’un viol, un des pourcentages les plus élevés de la région en matière de violence sexuelle.

La dépénalisation en cas de viol est en train d’être débattue au Congrès péruvien, mais rencontre « une opposition forte » selon l’étude, en raison d’une chambre majoritairement conservatrice.

Mettre fin à une grossesse issue d’une agression sexuelle est possible dans d’autres États latino-américains comme en Argentine ou en Colombie (où 400 000 avortements clandestins sont réalisés chaque année), en Bolivie, en Uruguay et au Chili. Ce dernier pays vient de légaliser l’avortement dans les cas de risque de mort pour la mère, de non-viabilité du fœtus et de viol.

« Je sais que l’Église est très puissante, mais cette interdiction [de l’avortement] est excessive, et même pour les chrétiens », conclut Bodil Valero.

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