Les Chypriotes du nord placent leurs espoirs de réunification dans les mains de l’UE

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Des décideurs politiques et des intellectuels de la partie nord de Chypre, séparée du sud depuis 1974, ont appelé la France et l'Allemagne à pousser l'île vers la réunification, afin qu'ils puissent pleinement bénéficier de l'adhésion à l'UE et éviter d'être assimilés à la Turquie.

Samedi (7 juillet), une rencontre entre la presse et des décideurs politiques et intellectuels chypriotes a été organisée dans le but de discuter des défis que Chypre devra relever à la tête du Conseil de l'UE (voir le Linksdossier d'EURACTIV).

La République de Chypre est membre de l'UE depuis 2004 et la totalité de l'île est officiellement considérée comme un territoire de l'UE. L'acquis communautaire est toutefois suspendu dans la partie nord de l'île occupée par la Turquie depuis 1974 (voir « Contexte »).

Cette île est divisée en deux ethnies. Les Chypriotes grecs du nord ont dû migrer vers la partie sud, et vice versa. Pour traverser la frontière vers le nord turc, les Chypriote doivent franchir une zone tampon couverte de fils barbelés et de panneaux d'avertissements, mais une simple carte d'identité suffit pour être accepté de l'autre côté. 

Le niveau de vie semble moins élevé dans le nord que dans le sud de l'île, mais la différence n'est pas significative. Plusieurs habitants du nord interrogés sur leur pouvoir d'achat plaçaient ce chiffre à environ 60 % du total de l'île, où le salaire moyen s'élève à 2000 euros par mois. Dans la partie nord de l'île, le salaire minimum des fonctionnaires avoisine les 750 euros par mois. Les produits alimentaires de base et l'immobilier sont moins coûteux dans le nord, mais les biens de consommation importés sont plus rares et coûtent plus cher.

Une société moderne

Contrairement aux femmes turques, les femmes du nord de Chypre ont une apparence occidentale moderne et rejettent le port du voile. Les Chypriotes du nord sont fiers de leur identité nationale et se sentent plus chypriotes que turcs.

Alors que les citoyens de la République de Chypre qualifient le nord de « territoire occupé », les habitants du nord appellent la république chypriote « Chypre du sud ». Plusieurs milliers de Chypriotes du nord traversent la frontière tous les jours pour se rendre au travail ou emmener leurs enfants dans les écoles de langue anglaise. Leur nombre diminue toutefois face à la concurrence des Européens de l'est qui acceptent de travailler pour des salaires plus modiques.

Les Chypriotes du nord traversent également la frontière pour bénéficier gratuitement des traitements médicaux. Dans la République de Chypre, les soins médicaux sont gratuits pour les citoyens au revenu inférieur à 1 200 euros par mois. Étant donnée la difficulté d'évaluer le statut financier des Chypriotes du nord, ils sont tous traités gratuitement.

Bon nombre d'entre eux possèdent des passeports de la République de Chypre, ce qui leur permet de voyager sans visa au sein de l'espace Schengen. Les autorités de la République de Chypre refusent toutefois de délivrer des passeports aux ressortissants turcs de la région du nord.

Quant aux Chypriotes du sud, ils ne franchissent que rarement la frontière vers le nord. Il semblerait que bon nombre d'entre eux se refusent à « dépenser leur argent en territoire occupé ».

Malgré son isolement, le nord est parvenu à mettre sur pied des universités qui attirent des milliers d'étudiants étrangers. Les diplômes qu'elles délivrent seraient réputés sur la scène internationale.

L'anglais comme langue commune

Les Chypriotes de part et d'autre de l'île communiquent entre eux en anglais.

La privatisation prochaine du réseau électrique du nord et sa probable acquisition par une entreprise turque s'avèrent problématiques et sont interprétés comme une tentative de la Turquie de resserrer l'étau sur l'économie chypriote. Au fil des ans, l'influence culturelle d'Ankara s'est fait de plus en plus sentir.

Certains Chypriotes du nord ont fait part de leurs inquiétudes quant au fait que personne ne se soucie de leur situation et qu'ils pourraient manquer l'occasion de bénéficier des avantages de l'adhésion à l'UE.

Teverrüken Uluçay, un membre du parlement du Parti républicain turc, le parti de centre-gauche de l'ancien leader modéré du nord Mehmet Ali Talat, a montré du doigt le sud de l'île pour ces occasions manquées. Il a expliqué que la plus grande chance de conclure un accord de réunification pour une confédération bizonale et bicommunautaire avait été manquée en 2010, alors que M. Talat et le président chypriote, Demetris Chistofias, étaient près du but. M. Christofias n'a pas trouvé le courage d'aller jusqu'au bout, a-t-il déploré.

Les Chypriotes du nord reconnaissent généralement que la Turquie joue un rôle de grand frère et prend souvent des décisions à leur place, mais ils estiment que le sud de l'île entretient le même rapport avec la Grèce. La République de Chypre a le même hymne national que la Grèce, rappelle-t-on au nord. Nicosie affirme qu'en cas de succès des négociations de réunification, le pays aura un nouvel hymne national.

La fin du statu quo ?

Dans le nord de l'île, il est généralement admis que le sud est tout à fait à l'aise avec la situation de statu quo. En conséquence, les Chypriotes du nord remettent en cause la volonté déclarée du sud d'aboutir à la réunification. Le nord souhaite que les deux parties s'accordent sur une date butoir pour clôturer les négociations, une idée que rejette la République de Chypre.

Cependant, au vu de la situation difficile en Grèce, du pouvoir croissant de la Turquie et des tensions grandissantes dans la région méditerranéenne, le message des Chypriotes du nord pourrait bien être que le statu quo ne peut plus durer. 

Le professeur Erol Kaymak, de l'université de la Méditerranée orientale à Famagouste, a déclaré que les meilleures chances de progresser vers la réunification pourraient reposer sur l'amélioration des relations entre l'UE et la Turquie.

Depuis l'élection de François Hollande, les relations franco-turques ont pris une tournure positive, a avancé le professeur. Il espère que la chancelière allemande, Angela Merkel, finira elle aussi (peut-être au sein d'une nouvelle coalition) par adopter une attitude plus positive quant aux perspectives d'adhésion de la Turquie à l'UE. Chaque phase constructive des relations entre l'UE et la Turquie a eu des répercussions positives sur les négociations à Chypre et vice versa, a-t-il expliqué.

Selon le professeur Kaymak, à mesure que les évènements en Syrie mettent la communauté internationale à l'épreuve, Bruxelles va réaliser qu'elle ne peut pas se permettre de laisser en suspens la question chypriote. L'UE a adopté une approche passive jusqu'à présent, surtout à cause du pouvoir d’Athènes et de Nicosie sur les bureaux de l'UE, a-t-il avancé avant d'ajouter que cette situation pourrait devenir insoutenable.

La présidence chypriote du Conseil de l'UE est considérée par les représentants du nord comme une chance de signaler leurs problèmes à la communauté internationale. Erhan Erçin, le directeur du centre de coordination avec l'Union européenne, une organisation financée par le gouvernement, a déclaré qu'il fallait absolument arrêter de nier la citoyenneté européenne des Chypriotes du nord. 

M. Erçin est l'un des instigateurs d'une manifestation qui a eu lieu en amont du sommet européen des 28 et 29 juin lors de laquelle quelque 500 Chypriotes du nord ont exprimé leur frustration face aux institutions de l'UE qui font fi de leur problème.

La division de l'île de Chypre est un problème très sensible qui affecte les relations entre l'UE et la Turquie. L'issue des négociations d'adhésion de la Turquie à l'UE dépend d'ailleurs de la résolution de ce problème.

Malgré des efforts répétés sous les auspices de l'ONU pour ramener les dirigeants des communautés grecque et turque chypriotes à la table des négociations, l'île est séparée en deux depuis 1974. 

L'espoir d'une réunification a fait surface en 2002 lorsque le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a présenté un plan de réunification, proposant une fédération à deux entités régie par une présidence tournante. 

Lors d'un référendum en avril 2004, les Chypriotes grecs ont rejeté un plan d'unité parrainé par l'ONU. Les Chypriotes turcs s'étaient quant à eux exprimés en faveur de ce plan. Cet échec a déçu les représentants officiels de l'UE qui avait accepté l'adhésion de Chypre cette même année en partie dans l'espoir qu'une telle décision encourage la conclusion d'un accord. La République de Chypre contrôlée par les Chypriotes grecs est devenue membre de l'UE en mai 2004. 

Lors d'un sommet en décembre 2004, les dirigeants de l'UE ont accepté d'entamer les négociations d'adhésion avec la Turquie le 3 octobre 2005. L'une des conditions spécifiées était qu'Ankara élargisse un accord d'association de 1963 conclu avec le prédécesseur de l'UE, la Communauté économique européenne, aux dix nouveaux États membres de l'Union. Ce groupe de nouveaux États membres comprend l'État chypriote grec qui n'est pas reconnu par la Turquie. 

En juillet 2005, la Turquie a signé un protocole élargissant son union douanière à ces dix membres de l'UE, mais Ankara a dans le même temps publié une déclaration affirmant que cette signature ne signifiait pas qu'elle reconnaissait la République de Chypre. La Turquie a également refusé d'ouvrir ses ports et aéroports à Chypre, dans la mesure où elle affirme que l'UE ne commerce pas directement avec la partie nord non reconnue de l'île. L'acquis communautaire a ensuite été suspendu dans la partie nord de Chypre. 

 

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