Le contrôle migratoire éclipse toujours un partenariat «entre égaux» avec l’Afrique

Alpha Conde à droite, le président de Guinée, et Donald Tusk à gauche, président du Conseil européen, le 30 novembre 2017 en Cote d'Ivoire. [LEGNAN KOULA/EPA]

Les Européens ont de nouveau privilégié le prisme du contrôle migratoire au sommet, au détriment du « partenariat entre égaux » promis il y a moins d’un mois par Juncker.

Le partenariat d’égal à égal entre l’Europe et l’Afrique n’est pas pour demain. Si dans leurs conclusions au Conseil  des 17 et 18 octobre les dirigeants européens affirment que « les relations UE-Afrique revêtent une importance capitale dans un contexte mondial en mutation rapide », l’angle migratoire domine toujours.

En effet, les conclusions du sommet soulignent surtout, dans le cadre des relations UE-Afrique, « qu’il importe de continuer à prévenir la migration illégale et de renforcer la coopération avec les pays d’origine et de transit, en particulier en Afrique du Nord, dans le cadre d’un partenariat plus large ».

Selon un responsable de la Commission, les États membres n’ont pas encore versé les sommes promises pour le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique.

Juncker: «les États membres contribuent trop peu au fonds pour l’Afrique»

Après un premier tour de négociations lors du premier jour du Conseil, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a prévenu devant la presse que l’action extérieure de l’UE atteignait ses limites à cause d’un manque de financements.

« Les dirigeants européens sont encore une fois court-termistes dans leur manière de voir notre voisine, l’Afrique », estime Friederike Röder, directrice France et UE de l’ONG ONE, en réponse aux conclusions du Conseil.

« Ils disent que les relations UE-Afrique sont d’une importance capitale et que la coopération doit ‘franchir un nouveau seuil en lui consacrant les ressources nécessaires’, mais, dans les mêmes conclusions, ils décident d’utiliser l’aide au développement pour renvoyer les migrants », a-t-elle souligné.

La présidence autrichienne a confirmé qu’elle accueillerait un sommet UE-Afrique les 17 et 18 décembre, mais l’immigration reste la préoccupation clé des dirigeants européens en ce qui concerne leurs relations avec l’Afrique.

Ils trouvent toutefois que les gouvernements africains ne leur rendent pas la tâche facile.

Le Maroc est le pays qui a entraîné le rejet par les pays africains de l’idée de l’UE de mettre en place des « plateformes de débarquement » ou « hotspots ».

Le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a accusé les dirigeants européens de trop tirer sur la corde dans une interview avec un média allemand le 3 octobre. Environ 78 000 migrants sont entrés en Europe par la mer depuis le début de l’année, en 2017, ils étaient 131 000 et en 2016, 300 000 personnes.

Néanmoins, les négociations entre Bruxelles et le gouvernement égyptien de Fatah El Sisi ont été lancées le mois dernier afin de conclure un accord pour verser des fonds en échange de migrants. Un accord devrait être prêt à être signé pour le sommet UE-Ligue arabe en février prochain au Caire. Fatah El Sisi reprendra les rênes de la présidence de l’Union africaine en janvier lors d’un sommet à Addis-Ababa qui sera centré sur la migration.

Un accord avec la Libye, sur le modèle de l’accord conclu avec la Turquie, dans le cadre duquel Ankara a reçu 4 milliards de dollars de la part de Bruxelles pour empêcher les réfugiés syriens d’atteindre le territoire européen, est aussi sujet à discussion. L’Italie fait des pieds et des mains pour conclure cet accord avec la Libye avant les prochaines élections européennes de mai 2019.

En échange du contrôle de la migration, l’UE propose d’accroître les investissements du secteur privé grâce à son Plan pour l’investissement extérieur, et sur le long terme, elle propose un accord commercial de continent à continent.

Toutefois, peu d’observateurs pensent que des avancées seront faites avant la fin du mandat de Jean-Claude Juncker à la Commission.

Le président de l’exécutif a fait cette proposition tout de suite après que le président chinois, Xi Jinping, a promis 60 milliards de dollars d’investissements supplémentaires (43 Md d’euros) aux pays africains lors d’un forum Chine-Afrique sur la coopération en septembre.

« Quand vous arrivez à la table des négociations, il est très clair que nous ne sommes pas égaux », affirme Patrick Chinamasa, ancien ministre des Finances du Zimbabwe, qui a quitté son poste en septembre.

Pour lui, les relations UE-Afrique ont toujours été dictées par un mélange de « d’ordres et de paternalisme ». « Vous mélangez commerce et économie avec la politique… et vous demandez ensuite à mon pays des comptes sur les droits humains. La Chine ne fait pas ça », a-t-il ajouté.

C’est bien le dilemme auquel fait face l’UE, qui cherche à créer une nouvelle relation politique et commerciale avec le continent africain à travers le prochain accord de Cotonou, l’actuel expirant en 2020.

L’exécutif européen est de plus en plus irrité par le fait de perdre du terrain par rapport à la Chine sur le continent africain. Beijing offre en effet des prêts sans conditions qui séduisent les pays africains. Une situation qui a amené un responsable européen qui accuse la Chine de « déclencher une nouvelle crise de dépendance à la dette ».

« La question de l’orientation sexuelle, qui est culturellement sensible, a presque fait dérailler les négociations des objectifs de développement durable (ODD) », a déclaré un diplomate africain, tout en ajoutant que lier l’investissement et l’aide à plus de conditions pourrait aussi faire dérailler les négociations de Cotonou.

L’UE est donc en mauvaise posture. « Nous avons des valeurs précises dans nos traités que nous ne pouvons pas nier. Les deux choses vont de pair. On ne sacrifie pas nos valeurs pour des considérations économiques », explique Domenico Rosa, responsable des relations UE-Afrique à la DG DEVCO de la Commission.

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