Terrorisme : « les silences éloquents ne seront pas oubliés », affirme M. Le Drian

Le Quai d'Orsay reproche notamment au président Erdogan de n'avoir exprimé aucune condamnation ni marque de solidarité suite à l’assassinat de Samuel Paty, décapité par un terroriste en région parisienne le 16 octobre. [EPA-EFE/CHRISTOPHE PETIT TESSON]

« C’est dans les épreuves qu’on reconnaît ses amis »affirmait le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian lors d’une audition au Sénat la semaine dernière. Le Quai d’Orsay a rappelé dimanche l’ambassadeur de France en Turquie, alors que la tension monte entre le président Recep Tayyip Erdogan et les autorités françaises.

Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a rappelé l’ambassadeur de France en Turquie dimanche (25 octobre), suite à « une propagande haineuse et calomnieuse (…) et des insultes directes contre le Président de la République, exprimées au plus haut niveau de l’Etat turc ». Le Quai d’Orsay reproche également au président Recep Tayyip Erdogan de n’avoir exprimé aucune condamnation ni marque de solidarité suite à l’assassinat du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, décapité par un terroriste en région parisienne le 16 octobre.

« Rien de ce que nous pourrons constater ne sera oublié »

Auditionné mercredi (21 octobre) par la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat, le ministre avait détaillé les mesures mises en place immédiatement après l’attentat : une « double urgence », dont celle de « cartographier en temps réel les réactions internationales à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine ».

« On dit que c’est dans les épreuves qu’on reconnaît ses amis. J’ai établi cette cartographie et je dis à ceux qui nous entendent au-delà de cette salle que rien de ce que nous pourrons constater ne sera oublié. »

« Nous avons bien sûr reçu de très nombreuses marques de soutien du monde entier. Ces marques nous touchent beaucoup (…), a-t-il poursuivi. Mais il y a aussi des silences éloquents. Et ces silences-là, aussi, ne seront pas oubliés ».

L’autre urgence du ministère a été de renforcer la sécurité de ses représentants à l’étranger notamment des équipes des ambassades françaises, ainsi que celle des élèves et des enseignants français à l’étranger.

L’urgente réglementation européenne sur la haine en ligne

Lors de cette audition, le ministre s’est également souvenu des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, qui avaient fait plus de 130 morts et plus de 400 blessés. Lors d’une réunion des ministres de la Défense à Bruxelles, il avait alors invoqué la clause de défense mutuelle du traité sur l’Union européenne, l’article 42.7, qui stipule qu’en cas d’agression armée sur son territoire, « les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir ».

« C’était une première dans l’histoire et cela a permis d’aboutir à une plus grande solidarité sur les enjeux de sécurité de notre pays, mais aussi de nos partenaires européens, explique-t-il. Nous avons pu agir ensemble dans cette direction ».

A l’époque, la prise de conscience suite à cet attentat avait permis d’accélérer la mise en place du partage des données des dossiers passagers de l’espace aérien de l’UE (PNR), bloquée jusqu’alors.

« Nous sommes dans une autre logique aujourd’hui mais je considère que (…) ce doit être aussi le moment d’avancer pour adopter le plus rapidement possible le projet de règlement européen relatif à la prévention de la diffusion de contenus à caractère terroriste en ligne ».

Sur la table depuis septembre 2018, cette proposition de règlement du Parlement et du Conseil européens prévoit que tout contenu à caractère terroriste soit supprimé dans un délai d’une heure après sa publication. Une mesure « essentielle », soutient le ministre.

L’attentat de Samuel Paty a en effet rappelé le triste rôle des réseaux sociaux. Outre la campagne menée contre le professeur et son cours sur la liberté d’expression, l’assaillant avait de son côté publié avant le drame plusieurs messages à caractère terroriste sur son compte Twitter. Il avait ensuite pris quelques secondes pour poster une photo de la tête du défunt qu’il venait de décapiter. Avant d’être supprimée, l’image a eu le temps de tourner sur le réseau social, telle quelle puis floutée, donnant notamment lieu à un voyeurisme malsain.

Haine en ligne : du passage à l'acte

Que ce soit le meurtre de Samuel Paty par un islamiste en France ou l’assassinat du président du district de Kassel, Walter Lübcke, par un extrémiste de droite en Allemagne : dans les deux cas, ces actes de violence ont été précédés d’un véritable lynchage sur Internet. Il est temps de réglementer le modèle commercial des plateformes de médias sociaux qui se base sur la prolifération de la haine, écrit Claire Stam.

L’appel de Christchurch insuffisant

Le Digital Services Act porté par le commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton, qui devrait être dévoilé le 2 décembre, a également été évoqué.

« Il faut que nous puissions apporter une réponse à la diffusion des contenus haineux sur les réseaux sociaux. Nous devons réfléchir à son champ d’application afin de mettre en place un cadre juridique de régulation, de supervision et de modération des contenus illicites sur les plateformes numériques, dont l’apologie du terrorisme », estime le M. Le Drian.

Le sujet a d’ailleurs été discuté vendredi à Bruxelles, alors que le Premier ministre Jean Castex rencontrait la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen pour le plan de relance français.

Avec la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern, la France avait lancé en 2019 l’appel de Christchurch. Lors de l’attentat éponyme perpétré par un militant d’extrême-droite dans deux mosquées, les internautes avaient assisté en direct sur Facebook et pendant près de 17 minutes à la « scène », qui avait fait 51 morts et 50 blessés.

« La liberté d’expression est fondamentale et doit être respectée. Mais liberté d’expression ne veut pas dire liberté de terroriser. Personne ne doit pouvoir créer ou partager des contenus terroristes ou extrémistes violents en ligne », pouvait-on déjà lire dans l’appel.

Mais ce dernier est basé uniquement sur la bonne volonté des signataires à éliminer ce type de contenus, ce qui semble loin d’être suffisant à l’heure actuelle.

Un Islam de France

D’autres mesures seront également prises au niveau français. Le président Emmanuel Macron avait entre autres annoncé lors de son discours des Mureaux, préfigurant son projet de loi contre le séparatisme, la fin du dispositif des imams détachés.

« Nous mettons actuellement en place avec nos partenaires des dispositifs de formation pour les imams, afin qu’ils soient formés en France avec des valeurs compatibles avec la République », a précisé M. Le Drian. Cette mesure a pour objectif « à la fois (de) combattre l’Islam radical et en même temps (de) renforcer l’Islam de France et toutes ses qualités ».

Le ministre souhaite également encadrer le marché autour du pèlerinage à la Mecque et a indiqué être en discussion avec son homologue saoudien sur le sujet, « ce qui devrait aboutir rapidement ». « Les Français de confession musulmane sont les plus nombreux d’Europe à s’y rendre. Ce marché dérégulé exposent nos compatriotes soit à des pratiques frauduleuses soit à des foyers d’islamistes radicaux », plaide-t-il.

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