La Turquie, la Chine et la Russie convoitent des Balkans occidentaux délaissés par l’UE

Un partisan de Vladimir Poutine en Serbie. [Andrej Cukic/EPA/EFE]

À moins que le processus d’adhésion des Balkans occidentaux à l’UE ne s’accélère, les six pays de la région pourraient examiner d’autres options, y compris le renforcement de leurs relations avec la Chine, la Russie, la Turquie et les États du Golfe, avertit un rapport.

Selon le rapport du groupe consultatif sur la politique des Balkans en Europe, la tendance des pays des Balkans à nouer des liens avec de nouveaux partenaires résulte d’un processus d’intégration européenne moins fructueux que prévu.

La confiance des citoyens des Balkans occidentaux dans la perspective d’adhésion a été ébranlée, comme le montrent les données recueillies par le Baromètre des Balkans en 2018. Un total de 26 % des citoyens des Balkans occidentaux estiment que leur pays ne rejoindra jamais l’UE.

« Les dirigeants des Balkans occidentaux ont la possibilité de faire savoir à Bruxelles que si l’adhésion de leur pays à l’UE ne progresse pas, ils pourraient examiner des alternatives pour leur politique étrangère », peut-on lire dans le rapport.

Depuis les années 1990, les États-Unis et l’UE ont été les partenaires les plus importants des pays des Balkans. Le Monténégro et la Serbie ont déjà ouvert des négociations d’adhésion avec l’UE, l’Albanie et la Macédoine du Nord sont des pays candidats qui attendent toujours le début des négociations, la Bosnie-Herzégovine (BiH) a déposé une demande d’adhésion, tandis que le Kosovo, qui n’est pas reconnu par cinq États membres, se trouve en queue de peloton.

L’Albanie et le Monténégro sont membres de l’OTAN et la Macédoine du Nord est sur le point d’y adhérer. Le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine aspirent à devenir membres de l’OTAN, tandis que la Serbie envisage d’adhérer à l’alliance, qui l’a bombardée en 1999 pour mettre un terme au conflit kosovar.

Les problèmes internes aux six pays, tels que le déficit démocratique, les tensions ethniques, la corruption et le manque d’application de la loi, donnent des arguments aux responsables politiques européens sceptiques quant à l’élargissement. Comme le président français, Emmanuel Macron, qui s’est ouvertement opposé à tout nouvel élargissement dans un avenir proche.

Les espoirs d’adhésion de la Macédoine du Nord refroidis

Une réunion cruciale entre ministres des affaires européennes mardi 18 juin s’est conclue par une énorme déception pour la Macédoine du Nord. Le pays espérait que l’accord historique conclu avec la Grèce sur son nom serait récompensé par un ticket d’entrée pour l’UE.

Les gouvernements des Balkans occidentaux ont pour leur part ouvert la porte à de nouveaux investisseurs dans la région, faisant fi de la conformité de leurs projets avec les politiques européennes.

Chaque acteur géopolitique a des intérêts différents, souvent influencés par des liens historiques ou religieux. La Chine se concentre principalement sur les relations économiques, tandis que la Russie et la Turquie s’efforcent davantage d’établir des liens politiques et sociaux.

Aucun d’entre eux ne sabote ouvertement l’adhésion des pays des Balkans à l’UE, mais ces six États peuvent devenir des « chevaux de Troie » en politique étrangère et déstabiliser l’unité de l’UE à l’avenir, selon le rapport.

Investissements étrangers

L’UE reste le premier partenaire commercial extérieur des pays des Balkans occidentaux, avec une part moyenne d’échange d’environ 75 %. Les investissements des autres acteurs ne sont toutefois pas négligeables.

La Russie s’est concentrée sur le secteur de l’énergie et certaines de ses transactions sont masquées et transférées via des pays tiers. La Chine investit quant à elle beaucoup dans la région depuis la création de la plateforme 16+1 en 2012. Les pays des Balkans occidentaux font également partie de l’initiative chinoise Belt and Road (la nouvelle route de la soie).

Même si les intérêts chinois ne sont pas qualifiés d’influence politique sur l’Europe, le commissaire à l’élargissement, Johannes Hahn, s’est dit préoccupé par les prêts chinois. Selon lui, certains États empruntent beaucoup à la Chine et il n’est pas certain qu’ils seront en mesure de rembourser. Dans ce cas, ils s’exposent à la domination chinoise.

En général, l’approche chinoise est très semblable dans tous les pays des Balkans occidentaux. Les secteurs les plus importants sont les autoroutes et les chemins de fer.

La Chine tente de rassurer l'UE sur ses projets d’infrastructure

« La coopération sur la nouvelle route de la soie entre dans une nouvelle phase », a promis l’ambassadeur chinois auprès de l’UE, qui regrette les réticences européennes face à ce grand projet d’infrastructure.

Jouer sur deux tableaux

Pour un certain nombre de raisons historiques, la Serbie est le pays qui a les relations les plus étroites avec la Russie. Les Serbes profitent de leur grand frère orthodoxe pour bloquer l’adhésion du Kosovo à l’ONU, à l’UNESCO et à Interpol. Le président, Aleksandar Vučić, bénéficie du soutien de l’Occident pour enfin résoudre le conflit avec le Kosovo tandis que le Russe Vladimir Poutine réclame l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo.

La Russie a également établi un monopole dans le secteur énergétique de la Serbie, même si sa part globale des investissements en Serbie n’est pas énorme.

Des discours pro-russes ont leur place dans les médias avec la présence de l’agence de presse russe Sputnik et de la chaine Russia Today. Ces instruments de soft power font la promotion de la Russie dans les Balkans. La Russie entretient également des rapports amicaux avec les Serbes de Bosnie et leur chef de file, Milorad Dodik.

Pour les musulmans bosniaques, la Turquie signifie la même chose que la Russie pour les Serbes de Bosnie. Le président Recep Tayyip Erdoğan entretient des liens étroits avec l’influente famille Izetbegović en Bosnie. La Turquie utilise plusieurs instruments de soft power pour renforcer sa position. Ses institutions rénovent des mosquées et des monuments historiques, soutiennent les communautés musulmanes locales et la Turquie exerce également une influence médiatique à travers l’agence Anadolu.

Sabotage

La Macédoine du Nord et le Monténégro se trouvent dans une situation similaire. Là-bas, la Russie se concentre sur la communauté chrétienne orthodoxe. Les interventions directes de la Russie dans la politique intérieure sont difficiles à prouver, mais au cours des pourparlers pour résoudre la question du nom entre Skopje et Athènes, les Russes ont été accusé de tenter de saboter l’accord sur le nom du pays.

En octobre 2016, la Russie avait aussi saboté le projet d’adhésion du Monténégro à l’OTAN.

La Turquie vise quant à elle les communautés turques et musulmanes de ces deux pays. Ankara offre des bourses d’études, soutient les échanges d’étudiants et exporte des feuilletons télévisés turcs qui font la promotion de la culture turque et glorifient le passé ottoman. La Turquie et le Monténégro, tous deux membres de l’OTAN, coopèrent également dans le secteur de la défense.

Fraternité musulmane d’Erdoğan

La stratégie de la Turquie se concentre sur l’héritage de la période ottomane et l’Islam. Il cible le passé commun, le patrimoine culturel et la population musulmane, renforcés par l’image de leader et de protecteur des musulmans de Recep Tayyip Erdoğan. La Turquie investit dans la promotion des langues, l’éducation, les centres culturels et les mosquées.

Selon l’ONG Prague Security Institute, « différentes sources locales et internationales ont accusé Erdoğan d’utiliser les notions de « fraternité », de culture et d’histoire commune comme moyen de faire avancer un programme islamiste.

La Turquie est un allié important du Kosovo et sa présence ne peut être négligée après 500 ans de règne ottoman dans la région. La puissance incontestable de la Turquie au Kosovo peut être prouvée par les événements de mars de l’année dernière, lorsque les services de renseignement turcs ont arrêté six enseignants accusés de liens avec Fethullah Gülen, sans en informer le Premier ministre du Kosovo.

Le Kosovo est le troisième pays le plus pauvre d’Europe et, sans libéralisation des visas avec l’UE, il reste le coin le plus isolé du continent.

La Russie a utilisé le précédent de l’indépendance du Kosovo en 2008 pour justifier son annexion de la Crimée. La Russie ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo.

En raison de son statut, le Kosovo est également exclu de l’initiative chinoise 16+1 à laquelle participent déjà d’autres pays des Balkans.

Subscribe to our newsletters

Subscribe

Envie de savoir ce qu'il se passe ailleurs en Europe? Souscrivez maintenant à The Capitals.