Les pays de Visegrád ne bougent pas d’un iota sur l’accueil des réfugiés

Le groupe de Visegrad reste sourd à la détresse des migrants entassés dans les camps en Italie et en Grèce. [Giannis Papanikos/ Shutterstock]

En l’absence de nouveau système d’asile européen, le bloc de l’Est n’a aucune raison de changer d’avis sur la relocalisation des réfugiés. Un article des bureaux d’EURACTIV en République tchèque, en Slovaquie et en Pologne, ainsi que  du think tank hongrois Political Capital.

« L’application effective des principes de responsabilité et de solidarité reste un objectif partagé », assuraient les chefs d’États et de gouvernement dans les conclusions du Conseil du 15 décembre sur les aspects internes de l’immigration.

La présidence slovaque a qualifié cette formule de « réussite », assurant qu’elle signifiait que le concept de « solidarité effective » permettait aux États de choisir comment ils souhaitaient contribuer aux efforts communs de gestion de la crise migratoire. Pour les pays du groupe de Visegrád, les « V4 », cela veut dire un rejeter des politiques d’accueil. Une interprétation très personnelle de la sémantique.

Car la situation est plus complexe que cela. Le 1er janvier, la Slovaquie a remis l’épineux dossier de la crise des réfugiés à Malte, sans y avoir beaucoup touché. Les pays ne parviennent en effet pas à s’accorder, même entre membres de la même région, notamment en Europe occidentale.

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Les élections qui approchent aux Pays-Bas, en France et en Allemagne ne faciliteront certainement pas l’élaboration d’un compromis cette année. Le groupe du V4 – Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie – a émergé comme un important acteur régional, avec un poids conséquent dans le débat et des membres au diapason.

Outre leur soutien unanime à la « solidarité flexible », à présent devenue « solidarité effective », le groupe promeut la coopération avec des pays tiers via une convention sur la migration, calquée sur l’accord UE-Turquie, et une protection renforcée des frontières externes de l’UE. Le retour à une pleine application des accords de Schengen fait également partie de leurs priorités.

Cet article coopératif tente de mettre en lumière la situation des pays du groupe de Visegrád.

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Slovaquie : l’effet présidentiel

Au début de l’année 2016, le Premier ministre slovaque, Robert Fico, s’est fait remarquer en déclarant vouloir « empêcher la création d’une communauté musulmane dans le pays ». Ces propos ont été tenus au sommet d’une campagne présidentielle où la crise migratoire s’est retrouvée sur le devant de la scène, alors que la Slovaquie ne compte virtuellement aucun migrant ou réfugié. Entre le printemps et l’automne 2015, les sondages ont indiqué que l’immigration était devenue l’une des inquiétudes principales des Slovaques pour leur pays et pour l’UE.

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Depuis la création de l’État indépendant, en 1993, et après son entrée dans l’UE en 2004, la Slovaquie a adopté et imposé des politiques migratoires très strictes et dissuasives. Bratislava s’est également opposée à toute proposition pour une meilleure harmonisation ou un partage des efforts au niveau européen.

Malgré une riche Histoire multiethnique et des communautés hongroises et tsiganes importantes, le pays adhère généralement à une idée d’« homogénéité culturelle », soutenue par un consensus politique.

Après que l’immigration est devenue une problématique d’Europe centrale, elle s’est immiscée dans le discours politique national. Le gouvernement est dominé par le parti de centre gauche SMER-SD et a enfermé le sujet dans une rhétorique de sécurité et d’incompatibilité culturelle entre les Slovaques et des migrants pour la plupart musulmans. Les élections n’ont fait que renforcer cette tendance. Robert Fico a réussi à se faire élire pour la troisième fois, mais a dû renoncer au contrôle absolu du pays.

Malgré une orientation clairement pro-UE, le gouvernement n’a pas hésité à qualifier la proposition de relocalisation obligatoire de « diktats européens » dès qu’elle a été exprimée. Bratislava a même lancé des poursuites judiciaires à l’encontre du Conseil après la décision de celui-ci d’imposer un programme de relocalisation obligatoire temporaire, avec le soutien de la Hongrie.

Les discours anti-migrants du gouvernement ont néanmoins été adoucis pendant la présidence slovaque de l’UE. La protection des frontières externes de l’UE est toutefois restée au centre des discussions lancées au niveau européen. « Une telle porosité aux frontières est potentiellement mortel pour le prestige de l’UE, ainsi que ses capacité administrative, politiques et d’absorption sociale », a déclaré Igor Slobodník, ambassadeur spécial pour l’immigration, à EURACTIV Slovaquie.

La proposition slovaque de « solidarité effective » n’a certainement pas convaincu tous les États membres, mais, selon le diplomate, elle a permis de calmer les discussions.

« Vous ne m’entendrez jamais chanter les louanges de ce concept. Le nom de solidarité ‘flexible’ est malheureux, mais ce système, fondé que une manifestation de solidarité, est durable », a indiqué Ivan Korčok, plénipotentiaire du gouvernement durant la présidence slovaque.

Pour lui, il ne peut y avoir de modification du système pourtant controversé de Dublin. « Ce n’est pas comme ça que l’on assurera la survie de Schengen », estime-t-il.

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Une réelle harmonisation des procédures d’asile, comme suggérée par la Commission, semble également hors de question pour Bratislava. Pourtant, selon Zuzan Števulová, de l’ONG Ligue des droits de l’Homme, toute réforme du système d’asile devra passer par là.

« Si nous voulons réellement construire un système d’asile commun, il n’y a pas de place pour des pays dits de transition », déclare-t-elle. Il serait cependant irresponsable de ne pas prendre au sérieux les inquiétudes des pays qui s’y opposent, comme le groupe de Visegrád, admet-elle.

Fin 2015, la Slovaquie a accueilli 149 Irakiens chrétiens, qui ont reçu l’asile pour des raisons humanitaires. Pourtant, « à ce jour, 60 sont déjà repartis en Irak en mentionnant le mal du pays », indique Petra Achbergerová, directrice du département de la migration et de l’intégration du Bureau de l’immigration slovaque.

La Slovaquie a également accepté d’accueillir 100 réfugiés actuellement en Grèce et d’offrir des bourses d’étude à 500 adolescents syriens. Le pays a par ailleurs aidé l’Autriche en fournissant un logement temporaire à plus de 1 000 réfugiés attendant de pouvoir faire une demande d’asile dans le pays voisin.

Au-delà de l’intransigeance politique, des ONG et bénévoles se sont activés pour aider les réfugiés empruntant la route des Balkans aux pires moments de la crise.

République tchèque : protection des frontières

L’immigration est également devenue un sujet brûlant en République tchèque ces deux dernières années. Le débat public s’est radicalisé, et un mouvement anti-immigration a été créé. Celui-ci comprend notamment le Parti de la démocratie directe, sixième parti lors des élections régionales de 2016.

Malgré cela, la politique appliquée n’a pas changé de direction depuis le début de la crise des réfugiés, explique Miroslav Mareš, professeur de sciences politiques à l’université de Masaryk. Gouvernement et activistes ont intensifié leurs actions, que ce soit en envoyant des contingents policiers en Grèce ou en aidant les réfugiés dans leur traversée du pays.

Le ministère de l’Intérieur estime que le système d’asile européen actuel ne fonctionne pas bien, mais est loin d’être convaincu des révisions prévues, surtout en ce qui concerne la redistribution des migrants. « Même si nous parvenons à appliquer le système proposé, cela ne se traduira pas par une réduction importante du flux de migrants », a ainsi déclaré Hana Malá, porte-parole du ministère.

Le ministre considère donc que la redistribution ne devrait pas être obligatoire. La République tchèque soutient le concept de « solidarité effective ». Au lieu d’accueillir des réfugiés relocalisés, Prague préfèrerait offrir un plus grand engagement dans les activités de l’Agence européenne chargée de l’asile et du corps de garde-côte européen.

Les ONG s’opposent ici aussi à la position du gouvernement, comme l’illustre le concept alternatif proposé par Martin Rozumek, de l’Organisation pour l’aide aux réfugiés, et Zuzana Števulová, de la Ligue des droits de l’Homme. Selon eux, les pays de Visegrád devraient suggérer un système d’asile européen fondé sur une procédure d’asile harmonisée. Les demandeurs acceptés bénéficieraient d’un permis de séjour valable dans toute l’UE.

Seules environ 1 500 personnes par an demandent l’asile en République tchèque. Les Syriens et les Afghans ne représentent que des minorités au sein de ce groupe. Pour Zuzana Schreiberová, du Centre multiculturel de Prague, cette situation s’explique par les mauvaises conditions primant dans les centres de détention où sont placés les migrants.

« La grande majorité d’entre eux décident donc de continuer leur route vers d’autres pays, principalement l’Allemagne », indique-t-elle. La République tchèque accepte en outre un nombre limité de demandes, environ une sur trois.

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Hongrie : des hotspots hors Schengen

Le gouvernement de coalition Fidesz-KDNP a surmonté une chute de popularité en exploitant la crise des réfugiés. La Hongrie a été le premier pays à ériger une barricade à sa frontière pour repousser les migrants, et le Premier ministre, Viktor Orbán, a rejeté les quotas de redistribution de migrants dès le début. Il prône une meilleure protection des frontières externes de l’UE.

Nombre d’observateurs estiment que les politiques du gouvernement, notamment ses incessantes campagnes anti-immigrants et la criminalisation des demandeurs d’asile, ont induit des comportements xénophobes au sein de la société hongroise.

Viktor Orbán a notamment déclaré que tous les terroristes étaient des migrants et que la question était uniquement de savoir quand ils étaient arrivés en Europe. Selon l’institut de recherche Tárki, la xénophobie a atteint un plus haut historique en 2016, avec 58% des citoyens concernés.

Le référendum anti-migrants d’octobre 2016 a été invalidéé, mais 98% des 3,3 millions de personnes ayant voté se sont exprimées contre les quotas de réfugiés, et l’attitude intransigeante du Premier ministre lui permet de remporter des victoires au niveau national.

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Tous les Hongrois ne voient cependant pas dans ce comportement un opportunisme politique. « Le gouvernement Orbán soutient l’idée d’une société ethniquement homogène qui corresponde aux opinions des Hongrois ; il veut résoudre les problèmes démographiques via une politique de la famille plutôt que grâce à l’immigration », a ainsi expliqué Sándor Gallai, directeur de l’institut de recherche sur l’immigration.

Budapest souhaite donc régler la crise des réfugiés en établissant des hostposts en dehors de la zone Schengen et sans redistribution entre les États membres. « Personne ne peut forcer quelqu’un à s’installer dans leur pays, l’aide doit être apportée là où elle est nécessaire, ce qui signifie que les demandes d’asile doivent être réglées hors de l’UE », assure Zalán Zsolt Csenger, président de la commission parlementaire sur les Affaires étrangères.

La plupart des migrants ne font en effet que traverser le pays. « L’an dernier, environ 30 000 demandes d’asile ont été enregistrées », indique Márta Pardavi, co-présidente du comité d’Helsinki hongrois. « Fin novembre, seules 398 personnes avaient reçu le statut de réfugiés ou une protection supplémentaire. »

À l’heure actuelle, environ 500 personnes se trouvent dans ces centres de réceptions hongrois. Certains d’entre eux sont logés et chauffés, mais une partie non négligeable, dans le camp de Kôrmend, devra survivre à l’hiver dans des tentes militaires. Pour Márta Pardavi, la politique consistant à réduire le nombre de centres et à ne pas améliorer les conditions de vie est un message aux migrants : « quittez le pays le plus vite possible ».

Comme ailleurs, les ONG et associations caritatives, certaines créées spécialement pour l’occasion, s’efforcent de faciliter la vie des réfugiés.

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Pologne : aides aux pays d’origine

La Pologne est l’un des principaux opposants à la redistribution des réfugiés arrivés en Grèce ou en Italie entre les pays d’Europe et n’en a, à ce jour, accueilli aucun. Si la question migratoire n’occupe pas autant de place sur la scène politique qu’en Hongrie, par exemple, le gouvernement polonais s’est opposé à de nombreuses reprises à l’accueil de demandeurs d’asile.

Mariusz Błaszczak, le ministre de l’Intérieur, estime que l’approche du pays est « raisonnable » et que le mécanisme de relocalisation « attirera davantage de migrants » vers l’UE. Varsovie a donc promis de « faire sa part » des efforts de résolution de la crise en aidant les pays d’origine. Pourtant, aucune action spécifique n’a encore été menée, souligne Jacek Białas, de la Fondation d’Helsinki pour les droits de l’Homme, qui qualifie la politique gouvernementale de « faible, négative, réticente, voire hostile ».

Le gouvernement s’appuie sur une rhétorique d’opposition aux « autres », les « élites libérales », qui ne comprendraient pas les Polonais, par exemple. La figure du réfugié fournit donc un « autre » facilement identifiable auquel s’opposer de toute sa rage.

Le message envoyé est donc celui de la violence, s’inquiète Sylwia Spurek, vice-médiatrice, qui a déclaré à EURACTIV Pologne que sans volteface de la part du gouvernement, la xénophobie ne ferait que croître dans le pays. Depuis les dernières élections, le cabinet du Médiateur fait campagne pour la création d’une culture d’accueil plus tolérante.

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