Après la solidarité, quelle évolution pour l’Europe ?

DISCLAIMER: Toutes les opinions affichées dans cette colonne reflètent l'avis de l'auteur, pas celle d'EURACTIV Media network.

Manifestation de solidarité avec Paris. Prague, 14 novembre. [Bianca Dagheti/Flickr]

Le terrorisme ne disparaitra pas. Nous sommes engagés dans une longue guerre, similaire à la Guerre froide. Qui pourrait réveiller les politiques de défense et d’intégration européenne.

Christophe Leclercq, le fondateur d’EURACTIV réagit aux attentats de Paris alors que la France vient d’obtenir le soutien de ses partenaires européens après avoir invoqué la clause de défense mutuelle de l’UE, le 17 novembre.

Dans certains domaines, événements et opinions publiques demandent moins d’Europe, différent du vieil engrenage à cliquet. Dans d’autres, il faut plus d’Europe, plutôt que de jeter l’éponge, comme préfèreraient certains médias et certaines personnalités politiques. La solidarité, renforcée par le terrorisme, peut accélérer des changements dans dix domaines, d’une modification logique de la politique étrangère à de nouvelles ouvertures en termes de géopolitique, vers certains effets indirects.

Décisions essentielles : sécurité, frontières et armée

1. Sécurité intérieure. L’état d’urgence français est exceptionnel et sera relayé par des mesures de sécurité nationales et européennes. En ce qui concerne la sécurité interne de l’UE, la coopération judiciaire et politique sera renforcée, restant dans l’État de droit, avec des concessions ciblées en ce qui concerne les libertés fondamentales. Cela nécessitera quelques nouvelles lois, mais surtout davantage de ressources et de formation, créant un nouvel état d’esprit des juges, policiers et agents des renseignements dans toute l’Europe.

2. Schengen et les contrôles aux frontières. Mis en place en 1995, après le marché interne de 1992, l’espace Schengen n’a jamais concerné toute l’Europe et n’a jamais été un progrès important pour les citoyens. C’est un symbole fort : la suppression des contrôles aux frontières rendue obsolète. Mais cette politique est de toute façon remise en question depuis le début de la crise des réfugiés. Les contrôles temporaires imposés par certains États membres pourraient devenir permanents. C’était la situation au début des années 1990, et ça n’avait rien de catastrophique. Les citoyens se déplaçaient librement et la libre circulation des travailleurs était appliquée : les voyageurs devaient juste montrer leur pièce d’identité aux douanes. La France et d’autres pays exigent des actions comme la finalisation des mesures d’échange dossiers des passagers aériens (PNR), ou un nouveau code frontières Schengen. D’autres aspects du système Schengen, comme l’échange de données entre les polices nationales, devraient être renforcés. Pour le moment, Schengen est perçu (de manière persistante, bien qu’erronée) comme une ouverture excessive aux problèmes du monde. Ce système associe l’UE à la peur plutôt qu’à une communauté protectrice. « Paris vaut bien une messe », a déclaré Henri IV en changeant de religion pour ramener la concorde. La paix et l’intégration européenne valent bien des contrôles aux frontières.

3. Coopération militaire. Suite à l’invocation de la France de la clause de défense de l’UE, les appels à des actions communes ne feront que se multiplier. Les limites de l’OTAN, notamment un système de veto pire que celui de l’UE, mettront en lumière la défense commune européenne. Qui pourrait inclure des forces armées européennes, mais pas tous les pays.

Les occasions géopolitiques: contre Daech, avec la Russie et la Turquie

4. Assad ou Daech ? Les opérations en Syrie se concentreront davantage sur la lutte contre Daech que sur le renversement de Bachar al-Assad. La Russie est pour ce changement de priorité, devrions-nous pour cette raison l’écarter ? Les bombardements seront dorénavant plus coordonnés. Ne faisons toutefois pas les mêmes erreurs que les Américains, qui ont envahi l’Irak après avoir manqué Ben Laden en Afghanistan. Ou les mêmes erreurs que la France et le Royaume-Uni en Libye. Le terrorisme ne s’arrêtera pas et entrainera de plus en plus de bombardements occidentaux. Nous sommes à la fois attirés et hésitants face à deux grands voisins, passons outre nos inquiétudes.

5. Rapprochement avec la Russie. L’Europe ne peut mener deux Guerres froides en même temps, surtout qu’elle n’est pas une autre Russie. Ce pays a aussi besoin de paix, de croissance et d’amis. En tirant parti d’une approche progressivement parallèle concernant le terrorisme islamiste, Vladimir Poutine pourrait sortir de l’impasse du Donbass. Il pourrait trouver un accord avec l’Ukraine, troquant un vieux rêve soviétique contre l’acceptation internationale de l’annexion de la Crimée, en plus d’une coopération sur l’anti-terrorisme et l’investissement.

6. Rapprochement avec la Turquie. La lutte contre le terrorisme est devenue une priorité lors du sommet du G20. Quelles que soient les critiques sur le régime d’Erdogan, il s’agit d’un gouvernement élu, une condition sine qua non pour toute « alliance des civilisations » et pour la prise de décisions à l’OTAN. Même s’il préfère se battre contre les Kurdes que contre Daech. La libéralisation des visas pour les citoyens turcs aurait dû être introduite il y a longtemps. Cette mesure ne signifie pas que des permis de travail seront accordés librement, et s’échange contre une meilleure gestion. C’est une bonne affaire !

Quelle influence sur le climat, le Brexit et la crise migratoire?

7. Climat. Le changement climatique est également un sujet qui préoccupe l’UE, via son Union de l’énergie. Les attentats de Paris ont entrainé une solidarité très appréciée. Les menaces sécuritaires empêchent tout rassemblement immédiat de dirigeants politiques à Paris, comme lors des manifestations « Je suis Charlie ». Les cérémonies d’ouvertures de la COP21 dans deux semaines, seront l’occasion d’un tel rassemblement, ce qui donnera une impulsion opportune à l’accord de l’ONU pour le climat. Bien sûr, il y aura des psychodrames, toutes les négociations ont des hauts et des bas. Mais quel chef de gouvernement oserait refuser le compromis final amené par la France, et perdre la face à Paris ?

8. Politique de migration. Une évaluation commune est nécessaire, puisque les migrants ont des droits dans tous les pays européens, mais cette question n’a pas assez progressé depuis le sommet de Tampere en 1999. De plus en plus, l’accueil des réfugiés par principe sera combiné à des conditions économiques et d’intégration culturelle, comme au Canada ou en Australie. Le point 2 sur l’espace Schengen devrait rassurer les citoyens, sans toutefois empêcher entièrement les débats xénophobes. Pour cela, il faut des actions décisives, sans plus attendre.

9. Gagner le référendum britannique. D’ici là, les attentats de Paris ne seront sans doute plus au centre de l’agenda politique, mais le sentiment de solidarité restera. Plusieurs des exigences du Premier ministre peuvent être ouvertes et présentées comme gagnant-gagnant. Les questions épineuses seront les droits sociaux des migrants européens et la politique d’immigration. La réforme de Schengen abordée plus haut pourrait contribuer à la résolution de ce problème, et peut-être même le rendre satisfaisant pour les Britanniques. Transformer cette question en un sujet communautaire qui touche tous les États membres mettrait fin à la discrimination envers certains pays. Les Européens se sentent plus proches quand ils sont attaqués, surtout le Royaume-Uni, qui pourrait même mener le mouvement. Sans cela, certains pays du continent, comme la France ou l’Allemagne, pousseront pour la création d’un « noyau dur » de l’UE, plus restreint que la zone euro. Ce qui, une fois encore, laisserait le Royaume-Uni sur le banc de touche.

10. Intégration des migrants. Tout le monde s’accorde sur ce point en principe ; notamment pour éviter la radicalisation de quelques musulmans marginalisés. C’est avant tout une question nationale et locale, mais l’UE peut aider aussi. D’une part, éducation, politique de la ville, politique d’insertion etc. pourraient être mieux aidées par les ‘fonds structurels’ européens. Les banlieues sont un terrain d’action moins familier pour l’Europe que les campagnes ou les régions de vieille industrie. D’autre part, une comparaison des bonnes pratiques d’intégration montrerait de grands écarts d’efficacité entre pays. Enfin, la citoyenneté européenne au-delà des nationalités c’est aussi une citoyenneté commune au-delà des origines diverses. En d’autres termes, l’ouverture aux autres dans un cadre européen, à égalité, facilite aussi l’intégration nationale des allochtones. 

Certains lecteurs « européennement corrects » pourraient être alarmés par les quelques sacrifices que je mentionne.  Je suis probablement en accord avec leurs objectifs, même si nous divergeons sur la tactique : un repli ciblé nous permettrait de nous regrouper et d’être plus forts. En d’autres termes, si nous devons sacrifier un ou deux orteils malades pour sauver le patient, il faut le faire.

D’autres lecteurs seront encouragés par ces idées. Mes suggestions sont en réalité pleines d’espoir, auteur de l’idée d’une « Union d’États protectrice et efficace ». Associées à d’autres éléments, comme la zone euro et l’éducation, elles pourraient même représenter un « nouveau narratif » pour l’UE. Les médias européens ont bien sûr un rôle à jouer dans tout cela. Tout cela dépendra de nous tous.

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