Investir dans les initiatives locales en Syrie pour construire la paix

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[One France]

La conférence internationale sur l’avenir de la Syrie qui se déroule les 4 et 5 avril à Bruxelles devrait miser sur les solutions locales qui ont pris forme pendant les années de conflit.

Friederike Röder est directrice de l’ONG ONE en France.

Près de six ans après le début d’un conflit qui a fait des centaines de milliers de victimes, la communauté internationale est toujours à la recherche d’une solution politique à même de ramener la paix dans ce pays déchiré par la guerre civile. Si la reprise des pourparlers de paix intra-syriens sous l’égide de l’ONU et l’instauration d’un mécanisme de cessez-le-feu suscitent de nouveaux espoirs, les défis restent énormes, même en faisant abstraction des problèmes politiques et militaires qui persistent.

Aujourd’hui, le constat est clair : nous avons que trop attendu et il faut agir vite, car la situation humanitaire en Syrie reste épouvantable. Selon les estimations de l’ONU, sur les quelques 22 millions d’habitants que comptait le pays avant la guerre, plus de 6 millions sont actuellement déplacés à l’intérieur des frontières, 13,5 millions ont besoin d’une aide humanitaire sur le territoire syrien et plus de 5 millions sont réfugiés dans les pays voisins.

Si des centaines de milliers de Syriens ont également fui vers l’Union européenne, la plupart des réfugiés sont restés dans des pays limitrophes. Avec près d’un réfugié pour cinq citoyens, le Liban accueille plus de réfugiés que n’importe quel autre pays du monde proportionnellement à sa population et la Turquie est aujourd’hui le premier pays d’accueil, avec 2,9 millions de réfugiés. Pourtant, les donateurs ne sont pas au rendez-vous s’il s’agit d’aider ces pays à accueillir les réfugiés. Alors que des promesses financières  importantes ont été prises en début d’année 2016 lors de la Conférence de Londres sur la Syrie, les appels humanitaires de l’ONU pour la région n’ont été financés qu’à hauteur de 50 % l’année dernière. Aujourd’hui, selon les estimations de l’ONU, 8 milliards de dollars sont nécessaires pour répondre aux besoins des réfugiés et des communautés d’accueil, à l’intérieur du pays et en dehors de celui-ci.

La Syrie ne fait pas exception à la règle : alors que l’état de famine a été décrété au Soudan du Sud et que le Nigeria, la Somalie et le Yémen font face à un risque de famine élevé, la communauté internationale peine là aussi à faire le nécessaire. Selon les estimations de l’OCHA, 22,6 milliards de dollars sont nécessaires pour couvrir l’ensemble des besoins humanitaires pour 2017 –  en Syrie, dans les pays en proie à l’insécurité alimentaire et ailleurs dans le monde. Pourtant, seuls 57% ont été décaissés en 2016…

2017 doit marquer un changement, et la conférence à Bruxelles doit être l’occasion pour la communauté internationale de prendre enfin des engagements et actions concrètes à la hauteur des besoins des Syriens. Mais elle devra aussi être le point de départ de la reconstruction et donc du développement à long terme de ce pays détruit par la guerre. Pour ceci, les donateurs devraient s’appuyer sur les solutions locales existantes et souvent négligées qui ont émergé durant le conflit. Les citoyens se sont en effet mobilisés de manière courageuse et impressionnante alors qu’ils étaient – et le sont toujours –  touchés de plein fouet par le conflit. Les « conseils locaux » dans les zones libérées du pays sont un exemple de la résilience et de l’engagement des citoyens à maintenir des services de base même aux pires moments de la guerre, afin que la vie puisse se poursuivre le plus « normalement » possible. En formant ces « gouvernements à petite échelle » et malgré des conditions extrêmement difficiles, les civils se sont organisés pour maintenir la vie sociale locale et ont essayé de ramener la stabilité dans des villes comme Douma, Qalaat al-Madiq ou encore Tasil, un exploit extraordinaire.

Ils ont ainsi tenu à jour les registres civils, géré les systèmes de gestion des déchets, assuré le fonctionnement du secteur de l’éducation et soutenu des projets locaux d’agriculture et de développement au sein de leur communauté pour minimiser le chaos provoqué par la guerre civile. D’autres exemples d’initiatives citoyennes existent – tel que le professeur qui a permis à ses élèves de passer le bac en pleine guerre, en sortant les copies du bac du pays et les faisant corriger et valider par des professeurs en exile, ou la Syrienne qui a créé une entreprise qui aujourd’hui emploie 80 personnes, y compris des jeunes hommes, produisant des broderies destinées à l’export.

Plusieurs donateurs se sont mobilisés pour soutenir ces initiatives et les conseils locaux, parfois  en faisant preuve de grande créativité et en trouvant des solutions pour acheminer l’aide dans des zones quasiment sans accès. Aujourd’hui le défi est de poursuivre ce type de soutien et de ne pas laisser tomber les civils qui se mobilisent dans leur pays au profit d’autres programmes de coopération, peut-être plus conventionnels. Tout au contraire, il faut stabiliser cette aide aux initiatives locales. Ce tissu local construit pendant la guerre ne doit pas être perdu, mais doit être encore renforcé dès aujourd’hui et en vue d’une potentielle transition.

Une idée pour institutionnaliser le soutien pourrait être la création d’une fondation communautaire (« community foundation »), un modèle qui a déjà fait ses preuves dans de nombreuses villes et régions du monde anglo-saxon. Ces fondations de la société civile réunissent des dons provenant du secteur public et du secteur privé destinés à financer les projets locaux dans le secteur du développement social. Elles sont financées par des donateurs publics et privés très souvent proches de la communauté bénéficiaire – par exemple issus de la diaspora – et sont dirigées par des conseils locaux qui sont les plus à même d’évaluer les besoins et de contrôler l’utilisation des fonds. Cependant ces fondations communautaires ne sont pas uniquement des organismes allouant des subventions, ils peuvent aussi aider les acteurs locaux à renforcer leurs propres capacités afin d’améliorer les services « publics », le dialogue avec le gouvernement ou les autorités étatiques et de mieux aider les citoyens à s’organiser.

Cette semaine, lorsqu’ils examineront l’avenir de la Syrie, les dirigeants internationaux devront s’inspirer de ces solutions locales prometteuses et porter enfin un message d’espoir pour l’avenir de ces victimes d’un conflit destructeur.

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