Le pape François, un Argentin à la rencontre de l’Europe

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Sophie Gherardi

En 3h50 chrono, mardi 25 novembre, le pape François doit délivrer deux messages, l’un aux représentants élus des 28 États-membres au Parlement européen, l’autre aux représentants nommés des 47 États du Conseil de l’Europe.

Après avoir été rédactrice en chef de Courrier International puis du Monde, et directrice adjointe de La Tribune, Sophie Gherardi a fondé le site Fait-religieux.com. Elle s’intéresse ici au sens politique de la visite du pape à Strasbourg, la première depuis 26 ans.

Ceux qui le suivent de près l’ont remarqué : le visage du pape François est un livre ouvert. Au contact de la foule, il rayonne. On le voit, tout sourire, saisir les mains, faire la bise, serrer dans ses bras ceux qui s’y précipitent. A Strasbourg, mardi 25 novembre, on ne verra sans doute pas ce visage-là. La visite est politique, diplomatique  et non pas « pastorale » – ce qui, en langage d’Église, signifie qu’on va s’occuper des « brebis » que sont les fidèles, aller à leur contact, leur parler de l’Évangile. Comme Jean-Paul II, qui a effectué la même visite en 1988 au Parlement européen et au Conseil de l’Europe, François est d’abord un pape pasteur. Il reproche même avec drôlerie à l’Église de peigner et chouchouter une seule brebis restée à l’étable au lieu de sortir récupérer toutes celles qui ont besoin de soins à l’extérieur, même au loin, « dans les périphéries ». Peut-être le gaucho qui sommeille en chaque Argentin lui fait-il préférer l’élevage extensif…

La visite chronométrée de mardi matin (atterrissage prévu à 10 heures, redécollage à 14 heures) est d’une autre nature. Le pape a répondu à l’invitation des deux institutions européennes, lui qui, depuis le début de son pontificat le 13 mars 2013, s’est surtout projeté hors du continent européen : aux Journées mondiales de la jeunesse au Brésil en juillet 2013, sans doute le plus grand rassemblement de catholiques de l’histoire, ont succédé un voyage en Israël, Palestine et Jordanie pour appeler – sans succès – à la paix en mai 2014, puis en Corée du Sud en août 2014 et enfin, en septembre dans l’Albanie  certes européenne, mais bien « dans les périphéries ». Au Parlement européen, le pape est un invité extérieur, à la fois chef d’État au titre de la Cité du Vatican, et chef spirituel des catholiques, confession majoritaire dans l’Union européenne (dans 16 pays membres sur 28, dont quatre grands pays – France, Italie, Espagne, Pologne – contre 8 protestants et 4 orthodoxes).  Au Conseil de l’Europe, le pape argentin sera davantage « chez lui » puisque le Saint-Siège y entretient une mission permanente en tant qu’observateur depuis 1970. Et il s’adressera aux représentants de 47 pays, dont la Russie, l’Ukraine, la Turquie, tous les pays des Balkans et du Caucase, mais aussi la Norvège et la Suisse, une Europe au sens très large donc, même si ces représentants ne sont pas élus, mais nommés.

Pour parler à une Europe en proie à la stagnation, au chômage, à une immigration clandestine qu’elle ne sait comment traiter, à des risques de guerre, même, à ses frontières orientales, trouvera-t-il des paroles aussi fortes que Jean-Paul II ?  Ce dernier, le 11 octobre 1988, prophétisait à la tribune du Parlement européen à Strasbourg : « D’autres nations pourront certainement rejoindre celles qui aujourd’hui sont ici représentées. Mon vœu de Pasteur suprême de l’Église universelle, venu de l’Europe de l’Est (…), cet autre « poumon » de notre même patrie européenne, mon vœu est que l’Europe, se donnant souverainement des institutions libres, puisse un jour se déployer aux dimensions que lui ont données la géographie et plus encore l’histoire. » C’était un an avant la chute du Mur de Berlin. Et le pape polonais voyait déjà se profiler la crise morale du continent lorsqu’il disait : « l’Europe, qui a jusqu’ici tant investi dans le domaine de sa coopération économique, est de plus en plus intensément à la recherche de son âme. » Aucune autre région au monde ne s’est autant détachée de la religion.

Pape social prêchant inlassablement la solidarité avec les plus pauvres, François partage la force de persuasion de son prédécesseur Jean-Paul II, qu’il a canonisé le 27 avril dernier en même temps que Jean XXIII, le pape du concile Vatican II. Et son sens de la formule est déjà proverbial. Jeudi 20 novembre, devant la FAO à Rome où se tenait une conférence internationale sur la nutrition, il a asséné : « Dieu pardonne toujours, les hommes pardonnent parfois, mais la nature ne pardonne jamais ». Le pape pourrait évoquer la question de la construction européenne, si l’on en croit le secrétaire d’État du Saint-Siège, Mgr Pietro Parolin, qui vient de demander aux catholiques d’Europe « d’être convaincus de la validité du projet européen et de lui apporter leur contribution propre ». Et  à n’en pas douter, même si la vibration des grandes foules lui manque, le pape saura placer de ces pépites dans ses deux discours à Strasbourg, à 10H35 devant le Parlement, et à 12h40 devant le Conseil de l’Europe.

Sophie Gherardi

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